ALAIN ZOUBGA, PRESIDENT DE L’AUTRE BURKINA PSR : « Le mal de la CODER est très profond»

ALAIN ZOUBGA, PRESIDENT DE L’AUTRE BURKINA PSR  : « Le mal de la CODER est très profond»

Ancien ministre en charge de l’Action sociale, président de l’Autre Burkina/ Parti pour le socialisme et la refondation (PSR), Alain Dominique Zoubga, médecin de formation, n’est plus à présenter au public burkinabè. Bien que modéré dans ses propos, ce vétéran de la scène politique burkinabè ne manque pas l’occasion de dire haut et fort ce que d’aucuns pensent bas. Dans l’interview qu’il a bien voulu nous accorder le 19 avril dernier à son bureau à Ouagadougou, Alain Zoubga s’est prononcé sur divers sujets d’actualité, notamment le discours sur la situation de la nation du Premier ministre Paul Kaba Thiéba, le séjour de la Coalition pour la démocratie et la réconciliation nationale (CODER) en Côte d’Ivoire, l’opération « Panga », le meeting d’interpellation et de protestation auquel le Chef de file de l’opposition politique appelle les citoyens le 29 avril prochain, etc. Si Alain Zoubga épouse l’idée de ce meeting, il estime que les membres de la CODER ont, de « leurs propres bouches, détruit une grande partie de ce qu’ils croyaient avoir bâti  au sein de l’opinion ». Pour lui, la réconciliation nationale sera une course de fond, un parcours du combattant, loin des raccourcis opportunistes.  Lisez plutôt.  

 

« Le Pays » : L’opposition appelle à un meeting d’interpellation et de protestation le 29 avril prochain. Trouvez-vous cela opportun ?

 

Alain Zoubga : Non seulement c’est opportun, mais en plus c’est une belle opportunité.  L’opposition politique est dans son rôle et la situation politique du moment l’exige. Je suis convaincu qu’en face, les premiers responsables du pays, à défaut d’applaudir,  sont en mesure de comprendre  le bien-fondé de ce meeting pour le renforcement de la démocratie politique. La rencontre aura lieu à des moments difficiles pour certains acteurs politiques. Toutefois, nous devons, aujourd’hui plus qu’hier, comprendre  que  l’homme propose et Dieu dispose ! Je crois que notre participation massive  à ce meeting  va marquer le début du flux de notre combat démocratique.

 

Que pensez- vous de la démarche de la  CODER qui est allée  rendre visite à Blaise Compaoré ? Cette  démarche est-elle  opportune ?

 

Cette visite  en Côte d’Ivoire à Blaise Compaoré  fait partie du programme de la CODER qui a décidé, semble-t-il, de rencontrer tous nos  anciens présidents. Et si vous parlez d’opportunité, c’est que l’ancien président occupe une place à part dans cette démarche générale  en vue de la réconciliation nationale. Mais force est de constater que les responsables de la CODER, de retour d’Abidjan, ont de leurs propres mains, disons plutôt de leurs propres bouches,  détruit une grande partie de ce qu’ils croyaient avoir bâti au sein de l’opinion. Pour  ma part, il ne pouvait pas en être autrement, car dès notre création, j’ai dénoncé, mais en vain,  les shows médiatiques qui sont très souvent contre-productifs. En effet, après seulement un mois et une semaine à la CODER, mon parti avait  décidé de suspendre sa participation aux activités de ce regroupement de partis

politiques à travers une lettre qui indiquait, je cite: «… si  nous devons  travailler à sensibiliser  et à mobiliser les citoyens afin d’obtenir une large adhésion à notre initiative, il faut (…) éviter de transformer la CODER en tribune de publicité pour se réaliser ». Et plus loin, la lettre concluait : « aujourd’hui, malheureusement, tout indique que nous avons choisi  la tribune de publicité en lieu et place de l’arme de combat ». J’avais indiqué que les autres acteurs ne sont pas moins demandeurs que nous d’une réconciliation nationale, mais ils se réservent « d’envahir »  les rédactions. Sur cette question, je constate que depuis le départ de mon parti, aucun autre parti n’a intégré la CODER. Et pourtant, ceci avait été annoncé à grand renfort  de publicité. 

Cinq mois seulement après notre départ, la CODER est dans une forte turbulence au sein de l’opinion. Et par leur propre bêtise, les dirigeants de la Coalition ont entraîné Blaise Compaoré dans cette tourmente. Sur ce point, je peux me tromper, mais des indiscrétions obtenues çà et là, montrent qu’il est étranger à tous ces propos qui lui sont attribués autour du pardon.

 

« La CODER se retrouve plongée dans l’abîme »

 

Le problème à la CODER, c’est la lutte épidermique de leadership entre les deux premiers présidents, l’un estimant que personne ne peut l’empêcher de dire ce qu’il pense (pas même son successeur en exercice ; et ce dernier, en voulant rééquilibrer les choses, insiste pour que l’on  respecte son naam). L’un veut se réaliser et l’autre tente de redorer son blason (Ndlr : il est important de préciser qu’au moment où nous réalisions cette interview, c’est Me Gilbert Ouédraogo qui était le président de la CODER). Le peuple n’est pas dupe et nous pourrions connaître un moment de notre engagement commun pour une réconciliation nationale. En lisant la presse, en écoutant certains acteurs, l’on se rend compte que le mal de la CODER est  très profond. La CODER se retrouve donc plongée au fond de l’abîme du fait des paroles irresponsables, voire irrespectueuses de son premier président.  Aujourd’hui, ma conviction est faite plus qu’hier et je le répète, la réconciliation nationale sera non seulement une course de fond, mais elle sera un parcours du combattant, loin des raccourcis opportunistes.

 

Vous parlez de raccourcis opportunistes. Pouvez-vous être plus explicite?

 

De façon générale, la réconciliation nationale est une question particulière, très sensible, qui divise beaucoup les citoyens. Certains comprennent qu’il faut aller à la réconciliation tandis que d’autres n’en voient pas la nécessité. C’est pour cela qu’il faut être plus sincère.  Pour ce qui concerne la CODER, certains l’ont dit avant moi, ce sont des calculs. La tendance à utiliser cette question pour se réaliser, pour redorer son blason, pour se faire voir, dirait-on, et espérer obtenir quelque chose. Et cela, je ne suis pas le seul à le penser aujourd’hui, toute l’opinion le pense. C’est une situation qui annihile tous les efforts de la CODER. Donc, les raccourcis opportunistes ne sont rien d’autre que les calculs.   

 

Quel commentaire faites-vous de la crise à l’arrondissement 3  de Ouagadougou ?

 

Je commence par dire bravo à madame le maire. Il me semble qu’elle est combattue  par un groupe d’élus. C’est une représentante de l’opposition; elle  est aussi une femme et face à elle, il y a ceux-là qui n’acceptent jamais de perdre une élection. Les dernières élections municipales ont fait apparaître des oppositions violentes, des affrontements meurtriers qui ont souvent opposé les anciens nouveaux partis issus des tendances de l’ancien CDP (MPP, CDP, NTD, NAFA...) pendant les campagnes, au cours des élections, lors de la mise en place des conseils municipaux. C’est une page triste de notre histoire et c’est du jamais vu.

Concernant l’arrondissement 3, il faut souligner l’existence de grandes possibilités en termes de lotissements. Alors, il faut récupérer cette petite caverne d’Ali Baba.  Pour le reste, Mme le maire devra se coller davantage à la marche de sa population et travailler avec tous  ceux qui sont disposés à l’aider. Les autres devraient accepter le choix des différents conseillers  qui ont porté Mme Sawadogo à la tête de l’arrondissement.

 

Ne  pensez-vous pas que l’on compte trop sur le PNDES ?

 

Comme vous le dites si bien, je rappelle que le Premier ministre a déclaré qu’avec le Plan national de développement économique et social (PNDES),  ce sera « l’insurrection contre la pauvreté ! »  Et j’ai du mal à comprendre que ce grand spécialiste du développement refuse le fait que le PNDES est avant tout un document, un instrument de planification stratégique. Certes, c’est important de l’avoir pour définir nos priorités, programmer nos grandes actions et les stratégies de mise en œuvre (MO), organiser la recherche de financement et  engager véritablement la MO des  programmes prioritaires,  ce qui semble avoir été fait. Mais donner l’impression, comme c’est le cas  ici, que le PNDES est une fin en soi, serait une gageure; et c’est plus grave de faire croire aux populations que l’adoption du PNDES se traduira par une insurrection contre la pauvreté.  L’expérience des plans nationaux de développement stratégique n’est pas nouvelle chez nous. Il y a le secteur de la santé où j’ai une expérience avec d’autres cadres planificateurs depuis 2000. Et si le fait d’avoir un Plan national de développement (PND) est la garantie d’une solution à tous nos problèmes, alors, le Burkina  disposerait aujourd’hui de l’un des tous meilleurs systèmes de santé au monde. Des progrès ont certes été réalisés, mais il y a encore de grands problèmes à résoudre.

Sur un autre plan, j’ai l’impression que le PM en charge de la coordination de l’action gouvernementale  qui a fait du PNDES son dossier personnel, est tout à la fois : patron du pilotage et chef de l’évaluation. Et pourtant, il y a un ministère en charge du développement où travaillent de  grands planificateurs du pays.  Nous avons bénéficié de leur savoir-faire dans l’élaboration de nos PNDS depuis 2000. L’argument de la grande autorité du chef du gouvernement pour faire bouger tout le monde, ne me convainc  pas.

 

Ne pensez-vous pas que cette attitude du PM est liée au fait qu’il est temps de rompre avec le laxisme qui est à la base de l’échec de certains projets et programmes au Burkina?

 

 Il me semble que quand le Premier ministre était arrivé, il avait cette ambition. Il s’était certainement dit que dans ce pays-là, les gens ne travaillent pas, il faut que ça bouge. Mais le volontarisme ne marche  pas toujours. Il doit travailler en équipe. Il faut qu’il comprenne que sa volonté d’aller de l’avant sera freinée, s’il n’y a pas une équipe autour de lui. Je ne suis pas sûr qu’il réussira, s’il continue à être au four et au moulin.  Rompre avec le laxisme, c’est certainement ce qu’il faut. Mais, ce n’est pas de cette manière qu’il y arrivera.  Lorsque les gens vont se rendre compte que la place qu’ils occupaient est maintenant entre les mains d’une autre institution, notamment le Premier ministère, cela peut créer des problèmes.  Le rôle de la primature, c’est d’indiquer la direction à suivre et de corriger les pas lorsque les gens se trompent de direction et non pas de s’occuper du volet mise en œuvre. Les compétences individuelles du Premier ministre, en tant que planificateur, économiste, ne doivent pas prendre le pas sur les compétences de l’institution, parce que l’institution est au-dessus de l’homme.   

 

Quelle appréciation faites-vous de l’opération Panga qui semble récolter déjà des résultats ?

 

Si  je ne me trompe pas, c’est l’opération sécuritaire de l’armée au Nord contre les djihadistes. Les bons résultats  dont vous parlez étaient attendus, car notre armée a une réputation et un honneur à faire respecter. Son devoir de défendre la nation est sacré et c’est ce qui fait notre fierté. En ce qui me concerne,  je n’ai jamais pensé que les terroristes pourraient marcher sur nos troupes en direction de nos villes à l’intérieur.

 

« Nos soldats nous redonnent espoir et  fierté »

 

Et ce qui se passe est sans conteste un succès de cette opération. Nos soldats nous redonnent espoir et  fierté. Je suis convaincu par ailleurs, que les chefs militaires sont sur leurs gardes, vigilants et déterminés car une telle évolution n’est pas acquise pour toujours. La défaite de l’ennemi pourrait être un plan de ruse,  surtout que ce dernier ne se bat pas à visage découvert  et s’appuie sur des méthodes non conventionnelles. Je termine sur cette question  en insistant sur la solidarité nationale sans faille autour de notre armée.

 

Le MATD a annoncé qu’il n’y aurait pas de subvention spéciale aux partis politiques,  pour les élections  municipales partielles du 28 mai prochain.    Quelle est  votre réaction ?  

 

Bien entendu, c’est une mauvaise nouvelle pour nous autres appelés à refaire campagne à notre corps défendant, quand on connaît la place de l’argent lors de nos campagnes électorales. Mais nous sommes impuissants face à cette décision de l’autorité. Le plan-piège  se referme ainsi  sur les plus faibles qui sont sans sous  et les  conseillers que nous avions obtenus sont à la merci des partis nantis.  Et pourtant, les crises sont presque toutes provoquées à l’intérieur du méga-parti entre des courants rivaux et nous en payons les pots cassés. Toutefois,  nous gardons espoir que les populations qui avaient  fait confiance à nos candidats, seront encore à nos côtés.  J’invite nos militants dans les zones concernées, à ne pas abandonner et à poursuivre  leur travail de mobilisation.

 

Que pensez-vous de la suspension des lotissements qui dure  depuis 3 ans, surtout que pendant ce temps, on accorde des terrains à des promoteurs immobiliers ?

 

Vous faites vous-même un bon constat de la situation. Aujourd’hui, trouver un logement au Burkina semble un défi majeur, une  préoccupation quotidienne, une hantise pour tous. Et face à cette situation, la politique du pouvoir  est peu visible, sinon très timorée. Dans ces conditions, l’on peut comprendre la nécessité de l’apport du privé qui tente tant bien que mal de contribuer à l’essor du logement voire de l’urbanisme.

 

« La spéculation sur les lotissements n’a pas véritablement cessé »

 

Mais comme vous pouvez le vérifier, on note encore que la spéculation sur les lotissements n’a pas véritablement cessé, en dépit des engagements des acteurs lors des états généraux de l’habitat dans un esprit consensuel en faveur d’un moratoire. Pire, le mauvais exemple vient même du sommet de l’Etat. Même la Transition qui est arrivée avec le cri de guerre suivant :   « Plus rien ne sera comme avant », a fortement déçu. Ainsi, celui qui a incarné mieux que quiconque cette Transition, s’est laissé entraîner dans la boue. A mon avis, le  gouvernement doit respecter et faire respecter les  engagements des états généraux de l’habitat (gel des lotissements) et proposer des politiques à court et moyen termes en faveur du logement.

 

Vous disiez que celui qui a incarné mieux que quiconque la Transition s’est laissé entraîner dans la boue. De qui parlez-vous ? 

 

Tout le monde le sait, on a vu l’ex-général Yacouba Isaac Zida, poing levé, qui a voulu incarner un tant soit peu le capitaine Thomas Sankara. Cela me faisait sourire. Par la suite, on a vu comment il s’est embourbé lamentablement dans l’affaire des parcelles. Tout ce qu’il a voulu incarner, le poing levé, a disparu. Il a incarné la Transition en mal comme en bien, mais plus en mal.

 

Mais certains estiment que cette affaire de parcelles n’était qu’une cabale politique contre l’ancien Premier ministre parce qu’il n’aurait aucunement manœuvré pour s’offrir des parcelles comme on a voulu le faire croire ?  

 

C’est vrai qu’il y a des partisans qui continuent de nier son implication dans cette affaire de parcelles mais, qu’il convainque l’Etat lui-même à dire publiquement que ce qu’il a dit sur lui est faux. L’Etat n’a jamais dit le contraire. Le président Roch Marc Christian Kaboré lui-même n’a pas hésité à le dire publiquement. Et jusque-là, il ne s’est pas dédit. J’ai connu personnellement l’ex-général Zida. Il a un faible vis-à-vis du matériel et cela peut le perdre. C’est cela sa difficulté en tant qu’homme d’Etat. Sinon, il veut bien travailler. Mais lorsque vous êtes homme d’Etat, lorsque vous voulez incarner Thomas Sankara, vous devez vous démarquer de ce genre d’appétits sur le plan matériel.

 

Comment avez-vous trouvé le discours sur la situation de la Nation du Premier ministre Paul Kaba Thiéba ?

 

Je dois reconnaître qu’il a fallu au Premier ministre des nuits entières de travail pour monter son discours et nous le présenter. Sur ce point, il mérite des encouragements. Cela dit, dans la forme, c’est un discours  long, par moments incompréhensible voire confus. Ceci rappelle à beaucoup le cours magistral d’économie dans un amphithéâtre de l’université. Une telle posture se traduit par une Com’ inefficace pour beaucoup d’entre nous. 

Dans le fond, on retrouve toujours le même, l’homme qui se présente en messie pour notre développement. Ici, c’est le prototype du cadre économiste, grand technocrate, celui que nous imposaient bruyamment les grands financiers des institutions de Bretton Woods. C’était l’époque des PAS, lesquels ont échoué et plongé nos populations dans la misère crasse. La profonde paupérisation  a ouvert la voie au Cadre stratégique de lutte contre la pauvreté, (CSLP) puis à la Stratégie de croissance accélérée et de développement durable (SCADD). Le Premier ministre a présenté un Burkina où il fait bon vivre, en exhibant le taux de croissance estimé à 6,2%. Or, par le passé, des gouvernements ont obtenu des taux nettement supérieurs. Il est bien connu que la macroéconomie ne fait pas aisément bon ménage avec nos besoins élémentaires  au quotidien. Ainsi, il ne trouve rien de particulier à redire sur l’inflation galopante des prix  des céréales, tomates, sucre, carburant, lait, huile, etc., la misère quotidienne de beaucoup de citoyens pour se procurer l’eau potable, se vêtir, se trouver un logement, payer leurs factures d’énergie, etc.  Dans ce contexte où le seuil national de pauvreté se situe autour de 43%,  je suis gêné de voir un Premier ministre trop optimiste, trop sûr de lui-même et qui se voile les yeux face aux légitimes luttes revendicatives des travailleurs.  Fort heureusement, je ne suis pas seul car même le patron du parlement lui en a constamment fait la remarque. J’espère toutefois que le technocrate bon teint qui a franchi le pas en politique, sera prochainement mieux outillé, étant donné que son parti a une école de formation politique pour analyser et comprendre les tendances d’évolution de la situation nationale, parce que les paradigmes évoluent rapidement dans le monde et chez nous.

 

Propos recueillis par Dabadi ZOUMBARA

 

 

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