AMBASSADEUR MELEGUE TRAORE, ANCIEN PRESIDENT DE L’ASSEMBLEE NATIONALE : « La réconciliation est le grand chantier incontournable de notre Nation»

AMBASSADEUR MELEGUE TRAORE, ANCIEN PRESIDENT DE L’ASSEMBLEE NATIONALE :  « La réconciliation est le grand chantier incontournable de notre Nation»

Ancien ministre, président de l’Assemblée nationale de 1997 à 2002, Mélégué Traoré est un diplomate et politologue bien au fait des questions institutionnelles et des relations internationales. Il a une carrière politique et administrative pour le moins riche, qui lui permet aujourd’hui de mettre son expérience au service des institutions nationales et internationales à travers la formation et la consultation au Burkina et dans d’autres pays africains. Dans cette rubrique de « Mardi Politique », c’est avec une grande clairvoyance qu’il décrypte l’actualité nationale. Lisez plutôt !

 

 

« Le Pays » : Que devient Mélégué Traoré ?

 

Mélégué Traoré : Mélégué Ngolo Traoré, c’est mon nom complet en fait, est là, tel que vous l’avez toujours connu. En dehors du fait que je ne suis plus à l’Assemblée nationale, je poursuis toutes mes activités d’antan. Mon rythme de travail est même plus intense qu’avant. Mes activités sont toujours focalisées sur le Centre Parlementaire Panafricain que je préside, mon cabinet de consultants, Africa Consult & Performances, les recherches en sciences politiques et en relations internationales, et l’Association des ambassadeurs du Burkina Faso dont je suis le vice-président. Le CPPA et AC&P organisent régulièrement des séminaires de formation dans les secteurs des politiques publiques. La formation en légistique, c’est-à-dire la science, l’art et les techniques d’élaboration des lois, des décrets, des arrêtés… est la plus demandée en ce moment, sans doute parce que, qu’il s’agisse des institutions, des ministères, des entreprises, des universités ou d’autres organismes, les cadres de conception ont besoin de connaissances en conception et de rédaction des actes juridiques. Je viens de diriger le sixième séminaire à Banfora, du 2 au 9 octobre, et auquel le ministère des Finances était fortement représenté, avec la SONABEL et l’ARCEP. Je prépare à présent, le septième séminaire : il se tiendra du 27 novembre au 4 décembre à Ziniaré. D’autres séminaires sont consacrés au protocole, à l’organisation des cérémonies, aux relations publiques, au savoir parler en public, à la diplomatie parlementaire, à la décentralisation, à l’exercice du leadership ou encore à l’animation des groupes.

Le rythme de mes voyages à l’étranger est resté dense, même si, c’est vrai, je prends de l’âge. Et puis, bien sûr, je demeure actif au sein de mon parti, le CDP. J’assure la coordination du Haut Conseil du parti. Vous voyez, je ne m’ennuie pas. N’ayez crainte.

 

Comment avez-vous accueilli la disparition de Salifou Diallo ?

 

Cela a été un coup de tonnerre, un choc. Au-delà des mutations et parfois de nos divergences politiques, j’avais gardé des contacts permanents avec Salifou Diallo. Le Centre Parlementaire Panafricain travaille avec toutes les assemblées du continent. Nous coopérons donc étroitement avec  notre Assemblée nationale à travers des projets ou des études. Le président Salifou Diallo avait sur ce plan une grande ouverture que beaucoup ne lui connaissaient pas. Il a été à l’origine du premier séminaire de formation spécialisée des députés en diplomatie parlementaire, que j’ai dirigé en septembre 2016. Il m’avait confié trois autres projets : l’élaboration d’un ouvrage sur l’histoire du parlement du Burkina Faso, un deuxième livre sur l’organisation des parlements, et l’organisation d’un séminaire de formation, pour la Commission des Affaires étrangères, sur la diplomatie parlementaire et la gestion des crises. La veille de son départ en vacances, il m’avait reçu. Il m’avait alors fixé rendez-vous pour le 28 août pour lancer l’opération d’élaboration du livre sur l’histoire de l’Assemblée nationale. C’est la dernière fois que je le voyais. Entre-temps, il avait décidé de raccourcir ses vacances et de rentrer le 19 août. Une nuit, à 4h du matin, un coup de fil m’annonçait sa disparition. Je n’y ai pas cru au début. Mais il a fallu se rendre à l’évidence.

 

La disparition de Salifou Diallo va-t-elle entraîner une redistribution des cartes sur le plan politique ?

 

Une redistribution des cartes ? Je ne crois pas qu’il y aura une redistribution d’ampleur des acteurs du jeu politique, à moins que d’autres facteurs n’interviennent. Cela étant, les effets de la disparition de l’ancien président de l’Assemblée nationale n’en  seront pas moins considérables. Avant même le décès de Salifou Diallo, quelques rumeurs circulaient dans le microcosme politique de Ouaga, sur les alliances entre partis. Etant généralement peu porté sur le côté manœuvrier de la politique, je n’y ai pas beaucoup prêté attention. Ce qui me paraît évident, c’est que la disparition d’une personnalité telle que Salifou Diallo, vu le rôle qu’il jouait dans l’espace politique national, a forcément des effets lourds. Sur plusieurs radios, je l’ai relevé au moment de son décès. Les effets toucheront tout le monde ; le MPP son parti, mais également l’opposition. Car Salifou Diallo servait de point de cristallisation pour tous. Le MPP, c’était pour une large part Salifou Diallo, mais l’énoncé inverse était tout aussi pertinent : Salifou Diallo, c’était le MPP. Il ne vivait que pour lui et par lui, comme naguère avec le CDP, avec prioritairement ses calculs personnels comme chez tous les hommes politiques. Dans l’autre camp, celui de l’opposition, compte tenu de son statut de président du parti majoritaire et de son activisme sur le terrain, qui ne ménageait guère les partis d’opposition, l’on se déterminait de fait en fonction de Salifou Diallo. Son absence définitive du jeu politique oblige tout le monde à se repositionner et à élaborer de nouvelles stratégies. La déclaration de Zéphirin Diabré lors du décès était tout à fait pertinente à cet égard.

En réalité, la mort de Salifou Diallo fait l’affaire de beaucoup, même si, évidemment, personne ne le dit ouvertement

 

 

Peut-on dire que sa disparition est pain bénit pour votre parti ?

 

Qu’est-ce-que vous insinuez ? Non, en Afrique, lorsque la mort frappe, elle ne peut être pain bénit pour personne au sein de la communauté. En tout cas, pas pour moi. Et au CDP, ce n’est pas ainsi que nous avons accueilli la disparition du Président de l’Assemblée nationale. Je vous renvoie à la déclaration de notre parti à son décès. Il ne faut pas oublier qu’il a joué un rôle central à l’ODP/MT et au CDP jusqu’en janvier 1994. Cela dit, il ne faut pas être naïf et se laisser berner par la clameur d’éloges dont tout le monde l’a couvert dans l’ambiance de la forte émotion suscitée par sa disparition. On connaît bien notre hypocrisie. En réalité, la mort de Salifou Diallo fait l’affaire de beaucoup, même si, évidemment, personne ne le dit ouvertement. Je peux en revanche vous affirmer que ce n’est pas au sein du CDP que ceux qui se réjouissent de sa mort sont majoritaires.

 

2020, ce n’est plus loin. Peut-on parler de veillée d’armes au sein du CDP ?

 

Il n’y a pas de veillée d’armes au CDP quant à la perspective de 2020. Cette échéance est certes importante, et pour le pays, et naturellement pour tous les partis ayant quelque envergure ou ambition. C’est le cas au CDP, mais nous n’en faisons pas une obsession ou un point de fixation. Vous savez, le CDP, quoi qu’en disent certains, et quoi qu’on pense, est un parti solide. Il l’est certainement bien plus qu’on ne le croit. Après la terrible secousse que nous avons connue en 2014 et 2015, beaucoup de personnes donnaient le CDP. pour fini. Grave erreur : les analystes sérieux savent que malgré toutes les avanies qu’il a connues et le traitement pour le moins injuste dont il a fait l’objet, ce parti garde tout son potentiel. Et il peut véritablement faire mal en 2020. Pour le moment, à l’étape actuelle, il se réorganise de sorte que le prochain congrès, en 2018, soit celui d’un nouveau départ. Mais pas dans le sens d’un revanchisme qui, pour moi, n’est pas de mise, n’a aucun sens et de toute façon, dont nous n’avons pas besoin. Le CDP gère plutôt sa montée en puissance.

Notre rentrée politique a montré combien le parti

demeure solide. Le travail du président intérimaire et de la commission ad hoc a été remarquable au cours des derniers mois. Quant au Président du parti, tous espèrent que bientôt, il sortira de la zone grise des turbulences judiciaires et qu’il reprendra toute sa place dans la dynamique du parti. Quant au Haut –Conseil du CDP, il prend de la couleur et de la densité.

 

En tant qu’ancien Président de l’Assemblée nationale, quel regard portez-vous sur la configuration actuelle du parlement burkinabè ?

 

Ecoutez, nous avons actuellement un parlement dont la configuration est inédite depuis le point de départ de la Constitution de la  IVe République, le 11 juin 1991. Jusqu’ici, le parti majoritaire avait un poids écrasant à l’Assemblée, et pouvait se passer d’autres forces politiques, sauf pour certains votes où la majorité qualifiée était très élevée. Sa configuration depuis 2015 est beaucoup plus équilibrée, puisque le rapport de forces est de 70 députés, soit 55% pour la majorité, et 57 députés, soit 45% pour l’opposition. Une telle distribution facilite la mise en œuvre d’un principe capital en matière de gouvernance parlementariste : le caractère collégial des décisions. La proportionnalité y est essentielle dans la composition des organes et dans la représentation des groupes à l’extérieur. Or, cela se passe très bien actuellement dans notre parlement.

Si on quitte ce terrain, le regard doit se porter sur la structuration de l’Assemblée nationale. Sur ce plan, je suis beaucoup plus circonspect. L’organisation du parlement, à cette législature, a voulu apporter des innovations. Le principe est bon, mais certaines de ces innovations n’ont pas une réelle pertinence. Et puis, il y a le point de départ. Près de soixante ans après les indépendances, il n’est pas normal que les assemblées africaines continuent à aller chercher en France, en Allemagne, en Angleterre, au Canada ou aux Etats-Unis, leur schéma organisationnel. Qu’avons-nous fait pendant tout ce temps ? Je travaille comme consultant, avec le Centre Parlementaire Panafricain, pour plusieurs parlements du continent, nationaux ou communautaires, et partout, j’insiste sur ce point. De plus, vous savez, quelqu’un qui n’a jamais mis pied dans un parlement et ne l’a pas vu fonctionner de l’intérieur, même ‘’expert’’, peut difficilement éviter certaines erreurs dans l’établissement du schéma organique d’une institution parlementaire. On aboutit alors à des structures dont certaines n’ont aucune pertinence et ne peuvent être fonctionnelles. Le cas qu’on cite généralement comme exemple, est celui du Parlement d’Afrique centrale dont l’étude avait été confiée à un consultant qui ne connaissait rien des parlements. L’institution en a souffert.

Il faut rappeler, à cet égard, les deux modèles organisationnels des parlements en Afrique. Dans le modèle francophone qui est le nôtre, on distingue généralement les organes directeurs et les organes de travail composés d’élus, le secrétariat général étant le support. Ce modèle est aussi celui des parlements lusophones et du seul parlement hispanophone du continent, celui de la Guinée-Equatoriale. Le modèle anglophone, inspiré de Westminster, est différent : il repose sur la distinction principale entre « l’aile politique », et « l’aile administrative » de l’Assemblée. Dans ce système, tout est organisé autour du secrétaire général qui est l’ordonnateur au plan budgétaire et qui, dans des pays comme la Zambie, préside même la séance d’installation des nouveaux présidents de l’assemblée au début d’une législature. On n’y connaît pas ce qu’est un questeur. De plus, les groupes parlementaires tels que nous les entendons, n’existent pas dans les parlements anglophones. Tout est fondé sur le summa divisio, « majorité »/« minorité ». En revanche, les commissions y sont extrêmement puissantes, chacune disposant de son budget qu’elle gère de manière autonome. Il y aura en tout cas plusieurs réajustements à opérer au plan organisationnel dans notre Assemblée nationale, si on veut avoir des structures plus pertinentes et plus fonctionnelles.

Vous verrez en 2020 si je suis audible ou pas

 

Votre voix est-elle toujours audible dans la région des Cascades ?

 

(Rire…). Vous me faites rigoler ! Il est vrai que je descends moins dans l’arène et sur le terrain à la Comoé et à la Léraba. Mais cela n’a réduit en rien la portée de ma voix. Faites une enquête dans la région et vous verrez combien  de personnes se réclament ou se réfèrent à moi, pratiquement dans tous les partis. Je viens de passer une semaine à Banfora, pour animer un séminaire sur la légistique. Si j’en juge par les sollicitations dont j’ai été l’objet, je suis pleinement satisfait. Vous verrez en 2020 si je suis audible ou pas.

 

On vous sait très attaché à la tradition pour ne pas dire aux forces occultes. Qu’est-ce qui justifie cette posture ?

 

Oui, je suis attaché à la tradition africaine. Et alors ? Vous devriez l’être aussi d’ailleurs. Sinon, à quoi vous rattachez-vous fondamentalement ? Qu’est-ce qui vous rattache à la tradition occidentale que les Africains singent au point de devenir ridicules ? Qu’est-ce-qui vous rattache historiquement à la tradition arabe ou perse ? Votre point de rattachement, est-ce la tradition shintoïste du Japon, celle du bouddhisme tibétain de l’Inde, de Conficius en Chine, des Incas ou des Aztèques ?

Non, je suis attaché à la tradition  africaine parce que je suis tout simplement un Africain. C’est l’inverse qui serait inquiétant. Je ne sais pas ce que vous appelez forces occultes ; on est là en plein dans l’imaginaire et dans la mythologie populaires. Pendant qu’on y est, je vous invite en novembre aux sacrifices des herbes rouges du Komon à Kankalaba et à Bougoula. Le Komon, c’est le puissant fétiche de mes ancêtres.

Le tout n’est pas que Blaise Compaoré rentre ; la question est de savoir à quelles conditions. Encore faut-il d’ailleurs qu’il le décide

 

 

On assiste actuellement à une polémique sur le retour de Blaise Compaoré. Quel est votre point de vue sur la question ?

 

Il est vrai qu’il y a eu beaucoup d’agitations ces temps-ci quant à un éventuel retour de Blaise Compaoré au Burkina. Il ne s’agit pas vraiment d’une polémique, mais de positions tranchées. Qu’il y ait des gens qui réclament son retour, c’est leur droit de citoyens. Il en va de même de ceux qui expriment une opinion contraire. De fait, la question de fond va au-delà des échanges croisés à travers les médias et les réseaux sociaux. D’abord, même parmi ses contempteurs,  beaucoup de Burkinabè n’ont pas apprécié la manière dont le Président Compaoré est parti de ce pays qu’il a dirigé pendant près de trente ans et qui, quoi qu’en disent certains, lui doit beaucoup en termes de construction et d’affirmation sur la scène internationale, même si, comme tout dirigeant, il a commis des erreurs. Mais la réalité actuelle est aussi que face aux difficultés économiques et sécuritaires que connaît le pays en ce moment, beaucoup s’interrogent et cela est légitime. Allez dans les marchés de Ouagadougou ou de Bobo-Dioulasso, et vous serez surpris par ce que disent les citoyens. A l’opposé, je comprends que d’autres demandent qu’il rende compte de la gestion du pays sous son magistère, mais il faut le souligner, dont il ne peut pas être seul comptable.

Cette réalité, c’est aussi la double dimension politique et judiciaire. Le tout n’est pas que Blaise Compaoré rentre ; la question est de savoir à quelles conditions. Encore faut-il d’ailleurs qu’il le décide. Supposons qu’il atterrisse aujourd’hui par surprise à l’aéroport de Ouagadougou. Même les gouvernants seraient bien embarrassés pour savoir ce qu’il faut faire. On se réfugiera sans doute derrière le paravent du pouvoir judiciaire auquel on refilera la patate chaude. Mais, à moins de provoquer des émeutes aux effets imprévisibles, le plus probable sera de le mettre en résidence surveillée, au vu de son statut d’ancien chef de l’Etat.

Avez-vous les nouvelles de Blaise Compaoré depuis sa chute ?

 

Bien sûr que j’ai des contacts avec le Président Compaoré, même s’ils ne sont pas très fréquents. Après qu’il est parti en Côte-d’Ivoire, je l’ai revu pour la première fois en juin 2015. Je lui avais alors rendu visite alors que j’étais allé faire des recherches à l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire. Mais il est vrai que nos contacts sont rares. Je ne l’ai pas revu depuis un an. Je dois partir prochainement à Abidjan et j’espère lui rendre visite. Je n’ai pas l’habitude de renier mes relations passées, surtout quand on a travaillé ensemble pendant plus de vingt ans.

 

Le mouvement social s’est réveillé à la base, avec le foisonnement des organisations sociales où il y a le meilleur comme le pire

 

Quelle appréciation faites-vous de la gouvernance actuelle ?

 

Vous savez, actuellement, ce n’est facile dans aucun pays en Afrique. Les contraintes, les turbulences et les fragilités sont de tous ordres. Pour apprécier la gouvernance actuelle au Burkina, il faut avoir une véritable intelligence des faits, de la situation et du contexte. Aujourd’hui, on ne peut plus gouverner le Burkina comme on le faisait avant l’insurrection de fin octobre 2014. Mais, il serait réducteur de tout ramener au changement brutal qui s’est produit alors. Car, certaines tendances lourdes dans la société, étaient à l’œuvre dès le début des années 2000. Le contexte, c’est donc celui qui est issu de l’insurrection. Le mouvement social s’est réveillé à la base, avec le foisonnement des organisations sociales où il y a le meilleur comme le pire. Et tout cela, sur fond de libération de la parole des citoyens. L’essor des réseaux sociaux le montre. Tout le monde s’occupe de tout et se prononce sur tout. Au décès de Salifou Diallo, même les paysans de Matiacoali, de Gorom-Gorom, de Kankalaba ou de Gourcy s’étaient transformés en juristes pour apprécier ce qui devait être fait pour l’élection du nouvel occupant du perchoir. Quant à la morosité économique, elle est omniprésente et oppressante. Il suffit de discuter avec les opérateurs économiques et les plus petits commerçants à travers le pays. Ce n’est facile pour personne.

Mais surtout, la question sécuritaire et du terrorisme est réellement grave. Il ne faut pas se le cacher. L’action du gouvernement se situe dans cette ambiance délétère qui inquiète tous les Burkinabè. Il  doit être sur tous les fronts, alors qu’aucun de ces défis n’est mince. Le front sécuritaire est le plus immédiat et le plus menaçant, en bonne partie parce que l’adversaire est insaisissable et que même le Burkinabè moyen en est conscient. Or, dans aucun pays, on n’a vaincu le terrorisme avec une armée, aussi forte soit-elle, en dehors de la confrontation directe de temps à autre avec des groupes opérationnels. Le gouvernement doit donc s’appuyer sur le consensus national et investir beaucoup dans le renseignement, la formation et les équipements de la police et de la gendarmerie, tout en renforçant la coopération avec les pays voisins. Sur ce dernier point, son action est à louer. En revanche, la politique, pour certains, consistant à dénoncer constamment des politiciens dits revanchards, n’est pas la mieux indiquée. Il est difficile de convaincre les Burkinabè qu’un parti politique, quel qu’il soit, soutient les terroristes. Par ailleurs, sur le front social, le combat est tout aussi difficile, étant donné les nouvelles mentalités et les comportements d’incivisme et d’indiscipline généralisés. En ce qui concerne l’économie, beaucoup reste à faire. Mais que feraient de mieux d’autres s’ils étaient au pouvoir quand on regarde partout dans les pays voisins ?

A défaut de résultats immédiats, il faudrait au moins éviter de répéter les pratiques et les erreurs qui nous ont naguère menés où on sait : à l’insurrection de 2014. Or, certaines des pratiques décriées alors, continuent, parfois même en pire. A défaut de rectifier le tir à temps, on pourrait bien se retrouver avec une nouvelle révolution. Et elle sera dure.

Il semble que le PNDES tourne au diesel. Quelles solutions préconisez-vous ?

 

Dire que le PNDES tourne au diesel, c’est trop dire. L’approche adoptée par le gouvernement avec le PNDES, n’est pas nouvelle dans notre pays. Elle se situe dans la logique des approches qui l’ont précédé, dont notamment la SCADD. Il en constitue d’ailleurs une reconduction, avec des innovations, au point que certains se sont demandé si l’on n’aurait pas pu se limiter à de simples modifications de l’ancienne stratégie. Mais ce n’est pas un plan dont on doit attendre qu’il produise des résultats immédiatement visibles et mesurables. Il faut être raisonnable et indulgent dans les jugements qu’on porte sur le gouvernement dans ce domaine. Même si tous les fonds promis étaient mobilisables aujourd’hui, il faudrait du temps pour que l’action du gouvernement produise des résultats.

 

Ceux qui ont souffert de l’insurrection ou du coup d’Etat de 2015, doivent être entendus et dédommagés

 

Que pensez-vous de la question de la réconciliation au Burkina-Faso ?

 

Etant donné ce que notre pays a vécu au cours des trois dernières années, et même avant, la réconciliation est le grand chantier incontournable de notre nation. L’avenir en dépend. La force du Burkina a jusqu’ici résidé dans notre cohésion, la qualité incontestable de son élite, aussi bien intellectuelle qu’économique, et une formidable force du travail de sa population. Aucun  parti ou homme politique, aucun leader de la société civile ou religieux ne doit l’oublier. Si on perd ces atouts, on court vers l’inconnu. Mais il n’y a réconciliation que si certains préalables sont remplis. Ceux qui ont souffert de l’insurrection ou du coup d’Etat de 2015, doivent être entendus et dédommagés. Cependant, sur ce point, il faut être juste. Car des députés et des tenants du pouvoir ont aussi subi des dommages. On ne peut les écarter, si on est juste. Des députés ont perdu jusqu’à deux véhicules lors de l’incendie de l’Assemblée. Ce sont des citoyens.

Le traitement judiciaire des dossiers est tout aussi important. On ne peut passer par pertes et profits ce qui s’est passé il y a trois ans. Il est donc normal que la Justice fasse son travail, mais alors de manière équilibrée et juste, jusqu’au bout.

Enfin, la dimension politique de la réconciliation, c’est elle qui, au finish, sera déterminante. Elle dépend à la fois des acteurs politiques, des organisations de la société civile et de toute la population. Il faudrait probablement restructurer le Haut Conseil pour la réconciliation et l’Unité Nationale. Il a à sa tête désormais, l’ambassadeur Léandre Bassolet, un diplomate de haute facture, réputé modéré et excellent négociateur. C’est un atout considérable.

Dans des situations pareilles, et Nelson Mandela demeure une référence universelle, la réconciliation dépend d’abord des vainqueurs, c’est-à-dire, ceux qui sont au pouvoir. C’est celui à qui le rapport de forces est favorable, qui doit poser des gestes forts, rassurer l’autre camp et l’amener vers lui. C’est pourquoi le MPP doit abandonner un certain type de discours tendant à la confrontation et à la suspicion systématique du CDP ou d’autres partis qui étaient du camp présidentiel d’avant insurrection. On ne se réconciliera pas si on maintient réciproquement la suspicion et la surenchère.

A l’inverse, du côté de l’ancienne majorité dont je suis, on doit éviter de diaboliser le pouvoir en place. Je le répète constamment, la finalité de notre action est de reconquérir le pouvoir en 2020. C’est le moteur du renouveau du CDP, de sa stratégie et de ses actions opérationnelles. Mais le rôle d’une opposition républicaine et responsable est la critique constructive, non de l’obstruction destinée à gêner le gouvernement et ceux que le peuple a élus. De plus, lorsqu’il s’agit d’enjeux vitaux tels que le combat contre le terrorisme, autant les gouvernants n’ont pas intérêt à accuser inutilement les opposants, autant le pays doit faire bloc derrière le chef de l’Etat et le gouvernement. Il n’y a pas d’autre alternative pour notre avenir en tant que communauté nationale. Enfin un dernier mot : je suis frappé par l’intolérance qui se développe de plus en plus. C’est inquiétant.

Quel est votre regard sur la société civile burkinabè aujourd’hui ?

 

Une des mutations majeures de l’évolution sociale et politique du Burkina au cours des dix dernières années, réside dans les transformations dont la société civile est le siège et l’acteur principal. Certes, les organisations sociales ont toujours été fortes dans notre pays. Mais il y a eu accélération de leur essor à partir du milieu des années 2010. Actuellement, mon appréciation quant à notre société civile, est contrastée. L’indéniable dynamisme dont beaucoup  d’organisations font preuve, est à saluer. Mais il y aurait beaucoup à dire quant aux méthodes et au contenu de l’action de certaines autres organisations. On sait bien que certaines sont manipulées pour des visées politiques. Je demeure dubitatif devant les déclarations de certains responsables de ces organisations, quand ils paraissent croire que leurs positions sont déterminantes pour le pays. Dans l’Etat de démocratie dont tout le monde se réclame, « société politique » comme « société civile », il n’y a que ceux que le peuple a élus, qui ont la légitimité pour gouverner, quoi qu’on pense d’eux.

 

Comment appréciez-vous le rythme de traitement par la Justice de tous ces dossiers pendants ?

 

Je n’ai pas d’appréciation particulière en ce qui concerne les dossiers en justice. Voyez-vous, plus on laisse la Justice faire son travail selon les règles de droit et les procédures établies, dans la sérénité, mieux ça vaut. C’est pour cela que même si je comprends les sentiments de frustration ou de révolte de certains segments de la population dans un sens ou dans l’autre, je suis sceptique quant aux manifestations bruyantes à répétition contre les actions ou les décisions des instances judiciaires. Cela n’a produit des résultats nulle part, parce que, de toute façon, le jour où les instances judiciaires se soumettront aux oukases de la rue, ça en sera fini de la Justice elle-même. Alors, dans ce cas, tôt ou tard, nos contradictions se règleront dans la rue. Et sur ce plan, personne ne sait qui en sortira vainqueur ; en tout cas, pas le Burkina comme nation.

 

il faut éviter de donner l’impression que tous les justiciables ne sont pas traités de la même manière

 

 

Que pensez-vous de l’affaire Djibrill Bassolé avec son nouveau développement ?

 

Je n’ai pas beaucoup de développements à faire sur cette question, s’agissant d’un dossier judiciaire. Je pense simplement que plus cette affaire traîne, moins c’est bon pour le pays et les justiciables. Il est vrai que la course du temps judiciaire n’est pas celle du temps social ou politique. Mais il faut éviter de donner l’impression que tous les justiciables ne sont pas traités de la même manière. Si Bassolé doit être jugé, alors qu’on le fasse dans des délais raisonnables, comme pour les autres inculpés qui ne prêtent pas le flanc à la critique. J’ai rendu visite au Général Bassolé quand il était à la MACA. J’ai été impressionné par la sérénité dont il faisait montre.

Déjà, que le Général ait quitté la MACA est une bonne chose. A présent, je pense qu’il faut en finir, mais ce sont les instances judiciaires qui doivent avoir le dernier mot. Cela étant, comme beaucoup, pour moi, Bassolé est un citoyen justiciable comme tout le monde. Il jouit donc des mêmes droits. Toutefois, on ne peut exiger de la Justice qu’elle opère sur la base du droit, et en même temps la prendre à partie quand elle prend une décision qui nous déplaît, alors que celle-ci est fondée justement sur les textes en vigueur.

Que pensez-vous des marches qu’organisait la NAFA pour demander sa libération ?

 

La NAFA est tout à fait dans son rôle et ses militants sont dans leur droit. Ce type de mobilisation est dans l’air du temps. Mais là aussi, il faut savoir gérer la dynamique sociale. Ce type de manifestation représente une indéniable preuve de la capacité de mobilisation de la NAFA. Mais il est rare que des manifestations de ce genre produisent des effets significatifs sur le traitement judiciaire d’une affaire. On le voit bien depuis six ans, avec le cas Gbagbo à la CPI. Si des manifestations pouvaient influencer de manière déterminante un tribunal, au vu de de la mobilisation de ses partisans jusqu’à la Haye depuis 2011, l’ancien président ivoirien serait libéré depuis longtemps. Cette réflexion vaut aussi pour les manifestations contre la mise de Djibrill Bassolé en résidence surveillée, même si on peut comprendre les manifestants. Il faut laisser la Justice dire le droit.

 

Depuis quelque temps, le Burkina fait face à des attaques terroristes. Selon vous, comment peut-on mieux lutter contre ce phénomène ?

 

Le terrorisme est le mal absolu de notre temps. Mais il ne date pas d’aujourd’hui. Il y avait déjà des terroristes dans l’antique empire romain. Et au XIXe siècle, les maîtres terroristes, bien plus terribles que ceux d’aujourd’hui, Bakounine, discipline du maître-terroriste Netchaev, faisaient trembler l’Europe tout entière. Mais pour l’Afrique, le phénomène est nouveau. Je ne reviendrai pas sur ce que j’ai déjà indiqué. Il faut faire une lecture correcte de la menace. On ne doit pas confondre islam et terrorisme. Mais il faut cesser d’avoir recours aux faux-fuyants. Les terroristes djihadistes n’agissent pas au nom d’autre chose que du Coran dont ils font une lecture fondamentaliste erronée. On a déjà vu cela chez les catholiques sous l’Inquisition jusqu’au XVIIIe siècle. La lutte anti-terroriste doit donc impliquer tous les citoyens et toutes les communautés. Ce n’est pas seulement l’affaire du gouvernement.

Un député a dit que nous devrions assumer notre passé d’ancien tuteur de terroristes. Qu’en dites-vous ?

 

Je ne sais pas quel député a fait cette déclaration, mais c’est le type de discours qu’il ne faut pas tenir. Son propos n’a pas de sens et est encore moins rassembleur. Cette accusation est grave, et devant un tribunal, elle amènerait ce député, droit à une condamnation, car il serait incapable de donner la moindre preuve. De toute évidence, il ne sait pas de quoi il parle. Si l’ancien pouvoir était le tuteur des terroristes, cela veut dire que l’actuel chef de l’Etat et les principaux dirigeants le seraient aussi. C’est ridicule. En admettant que nous ayons été des tuteurs de terroristes, cela a en tout cas évité à notre pays les attentats et les attaques qui sont notre pain quotidien maintenant. Au lieu de tenir un tel langage, il faut nous mobiliser comme Etat et comme nation, dans la cohésion, autour du gouvernement, pour faire face à un fléau dont beaucoup n’ont pas encore compris les mécanismes de fonctionnement et les ressorts.

 

Dans la plupart des parlements, un parti ne peut pas avoir plus d’un nouveau groupe

 

Quelle appréciation faites-vous de la crise au sein de l’UPC ?

 

En général, je n’aime pas beaucoup commenter ce qui se passe à l’interne dans les partis autres que le mien. Comme vous, j’observe ce qui se passe à l’UPC. Quelque part, c’est dommage, et on aurait tort de se réjouir des remous au sein du premier parti d’opposition. La solidité d’un système politique passe aussi par celle des partis qui comptent parmi ses principaux acteurs. Mais si vous voulez parler de la dimension parlementaire, je peux vous préciser ceci. Le règlement de l’Assemblée nationale du Burkina Faso permet, aux termes de son article 30, aux députés de s’organiser par affinités politiques sous forme de groupes parlementaires. La disposition est vague et n’interdit donc pas la création d’un groupe. Il faut cependant préciser qu’il existe une logique de base et des règles générales qui fondent la constitution des groupes parlementaires. Il existe en effet des principes généraux en droit parlementaire. Dans la plupart des parlements, un parti ne peut pas avoir plus d’un nouveau groupe. Toutefois, généralement, les règlements des assemblées le précisent. Ce n’est cependant pas notre cas. Ce qui est de règle chez nous, c’est qu’aucun député ne peut appartenir à plus d’un groupe ou d’une commission. Ailleurs, on peut appartenir à plusieurs commissions dont le nombre est cependant précisé dans le règlement. Dans la situation actuelle, je souhaite que l’UPC règle le problème à l’interne, en conservant sa cohésion. Tout le monde y gagnerait.

 

Parlons de diplomatie, puisque c’est votre métier. Quelle lecture faites-vous de la crise togolaise ?

 

Je vais souvent au Togo et ce, depuis 1969, comme chef Scout. J’y étais encore récemment en fin juillet, pour diriger un séminaire de formation en protocole et en fin août pour donner des conférences au Parlement de la CEDEAO. Je suis régulièrement le cours de la politique togolaise. A partir de 1975, les Scouts de Haute Volta dont j’étais le commissaire général, avaient des rapports étroits avec les Scouts du Togo qui étaient alors rattachés à la JRPT, la jeunesse du parti unique, le Rassemblement du peuple togolais.

La situation actuelle est difficile. L’opposition connaît incontestablement un nouveau momentum. Mais il ne faut pas faire des comparaisons hâtives qui peuvent s’avérer hasardeuses. Au Togo, le parti présidentiel, l’UNIR, a une plus grande cohésion que celle du CDP au Burkina en 2014. Sa résilience n’a rien à voir avec la nôtre au moment de  notre insurrection. J’ai déjà fait observer dans le passé, dans les colonnes du « Pays », qu’une bonne partie des jeunes qui avaient envahi l’Assemblée nationale chez nous pendant l’insurrection, étaient paradoxalement des militants, ou plutôt ce que j’appelle des adhérents du CDP. Et malgré nos rodomontades et les propos guerriers de certains, avez-vous vu un seul militant du CDP sortir pour défendre Blaise Compaoré ? Une telle situation est impensable au Togo actuellement, en raison de la combativité des militants du parti présidentiel.

Cela dit, il est difficile d’apprécier l’évolution future de la situation au Togo. Sur le fond, la question de la rétroactivité de l’interdiction de faire plus de deux mandats est le véritable point de blocage. Il est connu que Faure Gnassingbé est favorable au principe de la limitation à deux mandats, en tout cas au moins depuis 2013 pour ce que je sais. En revanche, il est douteux que le camp présidentiel cède facilement sur la question de la rétroactivité, à moins d’un retournement des rapports de forces politiques, qui est à ce stade favorable au Président. A cet égard, il ne faut pas trop se fier aux images que projette la télévision. En fait, l’antagonisme Nord/Sud a certes été bousculé, mais il existe toujours. J’ai déjà entendu un leader togolais du Sud déclarer qu’il était anormal qu’un « mangeur de mil » soit président du Togo, entendant par-là les Nordistes qui sont là-bas parfois traités de Sahéliens ! Cela dit, je crois que ce type de propos est le fait d’une petite minorité.

Et le Cameroun ?

 

D’abord une remarque : le régime de Paul Biya demeure l’un des plus solides d’Afrique. Méfiez-vous des apparences. Et terriblement bien informé. Les services de renseignements du Cameroun comptent parmi les plus performants du continent. Mais la crise anglophone y est historique et profonde. La greffe n’a pas totalement pris dans l’ensemble camerounais entre les parties française et anglaise de l’ancienne colonie allemande. Sur ce plan, l’intégration du Togoland au Ghana, qui a amputé l’Ouest de l’ancienne colonie allemande qu’est le Togo, a beaucoup mieux réussi, même si le côté négatif est que le peuple Ewé a été divisé. Le Cameroun aussi est une ancienne colonie allemande. La crise actuelle obligera sans doute le gouvernement camerounais à opérer une décentralisation plus effective, en transférant plus de compétences et de ressources aux régions et en adoptant une véritable politique d’intégration nationale. Autrement, l’avenir est incertain.

 

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Google+