CRISE POLITICO-MILITAIRE AU ZIMBABWE : Quand Grace pousse son mari à la disgrâce  

CRISE POLITICO-MILITAIRE AU ZIMBABWE : Quand Grace pousse son mari à la disgrâce   

 

Tous les ingrédients d’un putsch militaire sont réunis depuis le 14 novembre au Zimbabwe même si pour l’heure, l’armée  qui a pris position devant de nombreux bâtiments officiels dont la radiotélévision publique, la ZBC, l’Assemblée nationale et le palais présidentiel,  réfute toute idée d’un coup de force.  En effet, dans un communiqué lu par le Général Sihussio Moyo, les militaires frondeurs assurent que « ce n’est pas un coup d’Etat » qui est en cours dans le pays et qu’ils ne font que « viser les criminels » qui entourent le président. Et il ajoute : « dès que notre mission sera accomplie, nous nous attendons à ce que la situation retourne à la normale ». Si pour l’instant, le coup d’Etat ne semble pas formellement consommé, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il prévaut une situation de confusion générale dans le « Mugabe land ». Cet imbroglio politico-militaire est le résultat du climat délétère né de l’éviction du vice-président du pays, Emmerson Mnangagwa, la semaine dernière, suite à un bras de fer qui l’oppose à l’épouse du chef de l’Etat, Grace Mugabe.  Accusant le président et son entourage de procéder à des purges au sein du parti présidentiel, l’armée avait déjà menacé d’intervenir pour y mettre fin. Elle vient donc de joindre l’acte à la parole.

Mugabe paie la rançon de son entêtement et de sa myopie politique

Dans cette affaire dont l’acte final est loin d’être joué, il y a de nombreux regrets à avoir. En effet, l’on peut d’abord regretter que le président Robert Mugabe, aujourd’hui âgé de 93 ans, et après un bail de 36 ans à la tête de l’Etat, ait raté son rendez-vous avec l’histoire alors que tout l’y préparait. En effet, héros de la guerre d’indépendance et père de la Nation, l’homme avait la stature pour figurer au panthéon zimbabwéen. Mais, piqué par la boulimie du pouvoir, il s’est arc-bouté à son fauteuil présidentiel, au point de nourrir des velléités de « monarchisation » du pays où la succession au trône se fait par dévolution conjugale et ce, au risque de se mettre à dos certains de ses alliés du pouvoir. Il paie donc aujourd’hui la rançon de son entêtement et de sa myopie politique. Cela dit, on peut aussi regretter l’immixtion de l’armée dans le jeu politique sans jamais s’étonner de cette fracassante irruption des militaires sur une scène politique zimbabwéenne dont ils  ne se sont véritablement pas éloignés depuis la guerre d’indépendance du pays. L’on peut enfin et aussi regretter que les bruits de bottes que l’on entend aujourd’hui à Harare et qui, sans nul doute, finiront par imposer l’alternance au sommet de l’Etat, ne se fassent pas pour assouvir la soif démocratique du peuple, mais servent les intérêts des dignitaires du même régime, qui, entrés plus tôt en disgrâce, tentent de reprendre par tous les moyens, la main. Cela dit, au-delà du cas Mugabe, ce qui se passe aujourd’hui dans l’ancienne Rhodésie du Sud doit servir d’avertissement à tous les dictateurs du continent. Alors que l’ex-président angolais, Eduardo Dos Santos, semblait leur avoir indiqué la voie à suivre en se retirant du pouvoir, ils sont encore nombreux comme Robert Mugabe à en faire à leur tête pour se cramponner vaille que vaille au pouvoir. Sont de ceux-là Yoweri Museveni, Teodoro Obiang, Pierre Nkurunziza, Denis Sassou Nguesso, Joseph Kabila, Faure Gnassingbé et autres Paul Biya. Sans doute, pensent-ils, comme il est établi dans la logique des dictateurs,  que ce qui arrive au vieux Bob n’arrive qu’aux autres. Mais, ils seront bien surpris à leur tour.

Il faut souhaiter que la junte militaire remette le pouvoir aux civils

L’autre leçon et pas des moindres à retenir, pour tout le continent, de cet épisode de l’histoire du Zimbabwe en cours d’écriture, c’est la nécessité de promouvoir la gouvernance vertueuse et de renforcer les institutions républicaines pour ne pas donner le prétexte à l’armée de s’immiscer dans les affaires politiques. C’est pourquoi il faut souhaiter, si le coup d’Etat venait à se confirmer, que très vite la junte militaire remette le pouvoir aux civils pour organiser une transition qui inclut l’opposition et qui doit déboucher au plus tôt sur un scrutin libre et transparent.  Ce serait, en effet, faire du Mugabe sans Mugabe si l’objectif du coup de force est de mettre fin aux ambitions présidentielles de la Première dame, Grace Mugabe, pour installer sur le trône le vice-président évincé et que l’on dit très proche des présumés putschistes. Un tel scénario serait un rendez-vous manqué avec la démocratie pour un pays qui, en 36 ans d’indépendance, n’a jamais connu l’alternance politique et une occasion manquée de réconciliation entre le Zimbabwe et la communauté internationale qui avait relégué le pays sur le banc des accusés.

En attendant l’épilogue de ce qui pourrait être un feuilleton à rebondissements en raison de la particularité de ce pays, l’histoire retiendra que c’est par Grace Mugabe que la disgrâce du plus vieux chef d’Etat jusque-là en exercice du pouvoir, est arrivée. Et voilà un exemple qui vient rappeler celui de Simone Gbagbo, épouse de l’ex-président ivoirien aujourd’hui détenu à La Haye, et qui devrait donner une leçon à toutes ces Premières dames africaines qui sont tentées de se lancer dans l’arène politique.

« Le Pays »

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