CRISE POLITIQUE AU KENYA : Attention à ne pas trop tirer sur la corde !  

CRISE POLITIQUE AU KENYA : Attention à ne pas trop tirer sur la corde !   

 

Au Kenya, alors que tout le monde est encore suspendu à la décision de la Cour suprême qui doit se prononcer sur les recours déposés le 6 novembre dernier contre la réélection de Uhuru Kenyatta, le candidat malheureux, Raïla Odinga, qui a boycotté la reprise du scrutin, ne s’avoue toujours pas vaincu. En effet, il multiplie les initiatives de contestation, espérant ainsi pouvoir faire reprendre le scrutin dans de meilleures conditions d’organisation. Ainsi, après avoir appelé à la résistance et au boycottage économique de certaines entreprises soupçonnées de collusion avec son challenger, lui et ses partisans de la coalition NASA sont dans la logique de la création d’une « Assemblée du peuple » qui réunirait en son sein, des politiques, des religieux et des syndicalistes. Une façon d’élargir la base de leur résistance par une alliance stratégique avec d’autres composantes non négligeables de la société, dans le but, selon leurs dires, de permettre aux Kényans « d’exercer directement leur souveraineté ». Même si pour le moment, l’on n’a aucune idée précise de ce que seront les attributions et l’étendue des pouvoirs de cette fameuse Assemblée du peuple, l’on ne se méprendrait  pas en revanche sur les intentions des « résistants » en pensant qu’ils cherchent tout simplement à mettre en place une sorte  d’Exécutif transitoire.

Raïla Odinga n’est pas loin de jeter de l’huile sur le feu

Quid alors de Uhuru Kenyatta qui n’attend ni plus ni moins que la confirmation de sa victoire ? Va-t-on assister à une répétition du scénario ivoirien de 2010, avec deux chefs d’Etat et deux gouvernements ? Un tel scénario  n’est pas à exclure. D’autant plus que dans son schéma, le chef de la coalition NASA propose la mise en place d’un gouvernement intérimaire de 6 mois, qui les conduirait à de nouvelles élections libres, transparentes et apaisées. Mais attention à ne pas trop tirer sur la corde ! Autrement, elle pourrait se casser, avec des conséquences dont nul ne saurait prédire l’ampleur. D’autant plus que dans ces tiraillements politiques qui commencent à avoir de forts relents ethniques avec la résurgence d’un certain sentiment d’exclusion, certaines voix se sont élevées au sein des mécontents pour proférer des menaces de sécession qui font simplement froid dans le dos. Et Raïla Odinga lui-même n’est pas loin de jeter de l’huile sur le feu, lorsqu’il soutient : « notre système présidentiel exacerbe les sentiments ethniques, car chaque groupe pense qu’il n’est pas en sécurité si son candidat n’est pas au pouvoir ».  C’est dire toute la profondeur de la crise kényane dont ce contentieux électoral n’est peut-être que la partie visible de l’iceberg. Mais avec les velléités séparatistes qui commencent à être mises sur le tapis, le bouchon a été poussé suffisamment loin pour que le cas kényan retienne l’attention de la communauté internationale, certes échaudée par le désaveu du premier tour, mais qui aurait tort de se rétracter et se confiner dans un simple rôle de spectateur en laissant le pays aller en vrille. Les signaux sont donc suffisamment alarmants. Et tout porte à croire que la décision tant attendue de la Cour suprême, quelle  qu’elle soit, risque de marquer le déclenchement d’une période d’incertitudes pour le Kenya.

Attention au syndrome sud-soudanais

Car, une fois son pouvoir entériné, l’on imagine difficilement le président Uhuru Kenyatta assister en victime expiatoire à l’opérationnalisation d’une instance décisionnelle qui ne serait ni plus ni moins qu’une remise en cause de son pouvoir. De l’autre côté, l’on ne voit pas comment Raïla Odinga et les siens pourraient mettre en place leur structure et mener sereinement leurs activités sans être en porte-à-faux avec la loi ni avoir maille à partir avec les autorités. Le Kenya est donc à la croisée des chemins. Mais la question que l’on pourrait se poser, est celle de savoir si ce sont les populations kényanes elles-mêmes qui refusent le vivre-ensemble ou si elles sont en passe d’être les otages des deux grandes figures emblématiques de la vie politique du pays, Uhuru Kenyatta et Raïla Odinga, qui ont fini de convaincre de leur incompatibilité d’humeur et qui se livrent à une guerre sans merci d’ego. Une telle éventualité n’est malheureusement pas à exclure. Mais attention au syndrome sud-soudanais où les rivalités entre Salva Kiir et Riek Machar ont fini par plomber toute initiative de développement du pays, avec la sourde guerre, au propre comme au figuré, que se livrent les deux parties pour la gestion du pouvoir, entraînant une profonde division du peuple sur fond d’appartenance identitaire. En tout état de cause, l’on peut comprendre la volonté de Raïla Odinga et des siens, de mettre encore un peu plus la pression sur la Cour suprême à qui il revient la lourde charge de vider le contentieux électoral de la dernière présidentielle. Mais, de là à brandir des menaces sécessionnistes, il y a un pas qu’ils devraient se garder de franchir, sous peine de  voir basculer le pays. Le Kenya n’a pas besoin de ça.

« Le Pays »

 

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