DRAMANE OUEDRAOGO, président de l’Association des blessés de l’insurrection populaire (ABIP) : « Ce n’est pas devant ce régime que nous allons baisser les culottes»  

DRAMANE OUEDRAOGO, président de l’Association des blessés de l’insurrection populaire (ABIP) : « Ce n’est pas devant ce régime que nous allons baisser les culottes»   

A l’occasion du troisième anniversaire de l’insurrection populaire, nous sommes allés à la rencontre de Dramane Ouédraogo, président de l’Association des blessés de l’insurrection populaire (ABIP). L’objet de notre entretien a porté sur la situation actuelle des victimes et des blessés, et la réalisation des promesses qui leur avaient été faites.

 

« Le Pays » : Pouvez-vous nous dire ce qui vous est arrivé exactement lors de l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014 ?

Dramane Ouédraogo : Ce jour, nous sommes d’abord sortis pour aller à la Place de la Nation. Ensuite, nous sommes revenus dans le quartier (Ndlr : Zone du bois), parce qu’il y avait des mouvements étant donné que mon domicile n’est pas loin de celui d’Assimi Koanda. Des gens, ce jour-là, se sont rassemblés pour aller chez Assimi Koanda, car avant ces évènements, certaines personnes avaient fait des déclarations pour dire que si l’on venait à leur domicile, elles allaient riposter. Donc, tout le monde était en colère ce jour-là. Etant dans le quartier donc, j’ai fait partie de ceux qui ont marché jusqu’à ce que nous rencontrions quelqu’un qui tenait un fusil. Cette personne était postée juste à côté de chez moi en train de vouloir utiliser sa kalachnikov. Alors, mes voisins et moi avions pris la décision de l’encercler.  C’est ainsi que nous sommes allés vers elle, la maîtriser et lui retirer sa kalachnikov. C’est en ce moment que la foule a commencé à se déchaîner sur lui pour le lyncher. Dans la foulée, une autre personne est arrivée avec une mobylette pour la sauver de la foule. C’est dans ce tohu bohu que quelqu’un m’a assommé à la tête avec un pavé. Je me suis évanoui et je suis resté dans le coma pendant 25 jours. Je suis aussi resté inactif pendant au moins 4 mois.

 

Aviez-vous eu une idée de la personne qui, selon vous, tenait la kalachnikov ?

Dans le vif de l’action, on ne savait pas qui c’était. On savait seulement qu’ils (Ndlr : les ténors du régime Compaoré) y avaient des gens qui étaient à leur solde et postés à leur domicile. Je suppose donc que c’étaient ces gens qui avaient la possibilité d’avoir des armes.

 

Comment s’est faite votre prise en charge après l’incident ?

Il n’y a pas eu vraiment de prise en charge. J’ai d’abord été amené à la Croix-Rouge qui était le Centre hospitalier le plus proche. De là-bas, j’ai été évacué au Centre hospitalier universitaire Yalgado Ouédraogo. J’avais un problème au niveau de la boite crânienne. Donc, ils n’ont pas accepté me soigner là-bas. Ils m’ont référé au CHU Yalgado Ouédraogo où je suis resté longtemps aux urgences avant d’être conduit au service de traumatologie. Je suis resté là-bas jusqu’à ce que je prenne conscience.

 

Pendant la période de la Transition, les autorités ont pris des initiatives pour venir en aide aux blessés de l’insurrection populaire. Avez-vous bénéficié de cette aide ?

C’est vrai, après tous ces évènements et quand on a commencé à recouvrir la santé, il a fallu qu’on crée une Association. Et, dans la lutte que nous avons menée depuis la Transition, nous avons  pu obtenir quelques résultats. Entre autres, la prise en charge, les mesures d’accompagnement qui ont permis aux blessés d’avoir 300 000 F CFA chacun pour continuer à se soigner. Donc, ce n’est pas une prise en charge réelle, car on nous a remboursé les médicaments qu’on rachetés au niveau des urgences. Après cela, nous sommes restés en léthargie jusqu’à ce que la Transition finisse. C’est pourquoi toutes les fois où il y a eu des commémorations, nous sommes allés à la tribune dire qu’on nous a promis pour des choses qui n’ont pas été réalisées. Les autorités en place font aussi ce qu’elles peuvent, mais de manière générale, les blessés n’ont pas ce qu’il faut.

« Je suis touché à vie. Depuis trois ans, j’ai souvent des trous noirs. Il arrive que mes réflexions soient entrecoupées et mes analyses perturbées »

 

Qu’est-ce que vous entendez par les autorités actuelles font ce qu’elles peuvent ?

Il y a eu un début d’évacuation de trois blessés pendant la Transition. Trois personnes sont parties pour se faire soigner et sont revenues. Ensuite, grâce à l’ancien président de l’Assemblée nationale, paix à son âme, 5 autres personnes, dont des blessés de l’insurrection et des blessés du putsch, ont été ensuite évacuées. Au total, 8 personnes ont bénéficié d’évacuations. C’est pour cela, je dis qu’elles font ce qu’elles peuvent.

 

Qu’est-ce que, selon vous, les autorités devraient faire et qu’elles n’ont pas fait ?

Il y a eu beaucoup de choses qui n’ont pas été faites. Il y a eu des non-dits également. De toute façon, nous sommes sortis, nous nous sommes battus et d’autres de nos camarades sont couchés dans des cimetières. Nous avons eu la chance de vivre, mais nous avons des séquelles. Des séquelles que nous allons traîner à vie. Je ne peux donc pas dire qu’il y eu quelque chose qui est fait. La plupart du temps, on ne prend même pas le temps d’écouter nos doléances. On ne nous donne même pas la possibilité de réclamer des prises en charge adéquates. A la base, nos associations sont combattues, voire vilipendées.

 

Par qui ?

Par les autorités. Je veux parler du pouvoir en place.

 

Vous avez quand même rencontré le président du Faso, Roch Marc Christian Kaboré, après son investiture à l’issue de laquelle il a indiqué qu’il allait avoir un regard sur le cas des victimes.

 

Il y a eu des promesses et beaucoup de ces promesses n’ont pas été tenues. D’aucuns penseraient que nous avons bénéficié de beaucoup de choses alors que dans la fond, pour une prise en charge réelle, rien n’a été fait. C’est important parce que lorsque vous aviez une activité et que par la suite vous êtes diminué physiquement et malade, si rien est fait, vous êtes simplement à moitié mort.

 

Personnellement, quelles sont les séquelles que vous traînez toujours ?

Quand j’étais dans le coma, c’était un trou noir. C’est lorsque j’ai commencé à récupérer, à avoir l’usage de la parole que je me suis mis dans des exercices de rééducation. Cela m’a permis peu à peu de retourner à certaines de mes habitudes comme jouer à la guitare et me souvenir des textes que je rédigeais pour chanter. Petit à petit, j’ai commencé à me souvenir de ceux qui étaient à mon chevet quand j’étais dans le coma. Mais aujourd’hui, Je suis touché à vie. Depuis trois ans, j’ai souvent des trous noirs. Il arrive que mes réflexions soient entrecoupées et mes analyses perturbées. Depuis trois ans, je n’ai pas d’odorat. J’ai légèrement la sensation du goût, mais je ne sens plus d’odeur. J’espère que cela sera corrigé.

 

A la faveur de ce troisième anniversaire, quel appel avez-vous à lancer aux autorités ?

J’aimerais attirer leur attention sur une situation. Si rien ne va, on peut dire que c’est le fait que le pouvoir en place n’a pas encore eu le temps de faire tout ce qu’il faut. Nous sommes assez patients de voir comment tout cela va finir, mais nous attirons tout de même leur attention, pour qu’elles sachent qu’il ne faut pas utiliser la politique pour s’immiscer dans la vie associative des blessés de l’insurrection. Si nous n’avons pas eu peur de braver les difficultés et de nous opposer à Blaise Compaoré, ce n’est pas devant ce régime que nous allons baisser les culottes. Nous tirons la sonnette d’alarme pour dire que si l’Etat ne corrige pas la situation en parlant de s’occuper des familles des martyrs et de s’occuper des blessés, afin qu’ils puissent retrouver une vie normale, je vous assure qu’il va être surpris de la suite des évènements. Ce ne sont pas des menaces, mais c’est juste pour attirer leur attention. Nous ne sommes pas en train de négocier quelque chose avec l’Etat. Ils ont bénéficié d’une situation populaire et tout le monde est sorti et tout le monde a pris des risques. Nous sommes d’accord que nous sommes tous des acteurs de l’insurrection, mais il faut que les autorités sachent qu’il y a des gens qui ont payé un lourd tribut.

« Nous sommes déjà des cabris morts et nous n’attendons rien d’autre que de pouvoir vivre »

 

Est-ce qu’il y a un risque que ce qui s’est passé lors de la deuxième commémoration du putsch manqué se reproduise ?

Nous avions choisi de boycotter la deuxième commémoration du coup d’Etat et de l’insurrection, parce que nous sommes mis à l’écart et les gens travaillent sans nous. Même pour cette fois-ci, j’attire l’attention de l’Etat. S’il joue avec le feu, cela ne sera pas bien pour tout le monde. Nous sommes déjà des cabris morts et nous n’attendons rien d’autre que de pouvoir vivre. Il faut qu’il fasse des cartes d’assurances santé afin de permettre aux blessés de se prendre en charge. Il y a des gens qui ont des difficultés pour vivre actuellement. Il y a un étudiant en 3e année qui a eu une fracture au niveau de la tête. Ce dernier perd les pédales et fait des crises d’épilepsie. Ce dernier voit son parcours scolaire se briser.  Il demande même souvent à manger. Il ne peut rien faire aussi pour avoir du travail, puisqu’il est déjà hors-jeu. Ce garçon a besoin d’une assistance, mais personne ne répond à son appel. Il y a un autre qui nous appelle chaque fois pour demander transport pour aller se soigner. Tout le monde parle de ceux qui ont donné l’ordre de nous tirer dessus et on dirait qu’ils ont peur d’eux au point de libérer  certains qui ont des problèmes judiciaires. Mais nous, nous savons que nous n’avons pas peur ni de Blaise, ni de Roch.

 

Allez-vous boycotter la commémoration de cette année ?

 

Je ne dis pas cela. Nos familles y sont impliquées. Donc, ce ne serait pas une absence totale, mais nous allons nous y rendre en larmes et non dans la joie. Ils n’ont qu’à faire leur fête comme ils le veulent, mais nous, nous n’avons pas la tête à cela.

 

Avez-vous aujourd’hui une idée précise du nombre des victimes de l’insurrection populaire.

Nous avons travaillé à rassembler les listes que nous avions du côté du CHU Yalgado Ouédraogo et de l’Action sociale. Il y a des listes qui ont été établies et attendent d’être validées. C’est un travail qui est en train d’être fait au niveau de l’Action sociale.

 

Quels commentaires faites-vous des recommandations du HCRUN en ce qui concerne la prise en charge urgente des victimes de l’insurrection et du putsch manqué ?

Je voudrais faire comprendre que cela ne nous concerne pas. Nous attendons que les uns et les autres s’approchent de nous pour savoir ce que nous vivons. A propos d’indemnisation, c’est l’Etat qui a publié un document montrant que la CEDEAO a alloué un fonds d’un million de dollars aux victimes. Aussi dans ce document il a été dit qu’un compte a été ouvert par l’Action sociale pour y mettre 500 000 dollars. Et ce, pendant que certaines victimes continuent de souffrir et que d’autres sont en train de mourir à petit feu.

Propos recueillis par Adama SIGUE

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