ELECTION DU SECRETAIRE GENERAL DE LA FRANCOPHONIE

ELECTION DU SECRETAIRE GENERAL DE LA FRANCOPHONIE

 Michaelle Jean sacrifiée sur l’autel de la « Macronphonie »

La secrétaire générale sortante de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), qui brigue un second mandat à la tête de l’Organisation, n’entend pas rendre les armes. Elle est décidée à aller jusqu’au bout de la bataille qui l’oppose à la Rwandaise Louise Mushikiwabo, sa redoutable challenger qui tient la corde.  A celle qui passe pour la grande favorite pour prendre la tête de l’Organisation et constitue une sérieuse menace à son maintien au poste de secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), Michaëlle Jean n’accordera pas ce plaisir. Mais pour autant, quelle chance cette ex-Gouverneure générale du Canada, a-t-elle de rempiler ? Y croit-elle encore vraiment après les nouvelles qui se succèdent, les unes aussi mauvaises que les autres ?

Un deal entre Trudeau et Macron

En attendant la décision de l’ultime réunion du sommet d’Erevan en Arménie, qui s’ouvre aujourd’hui, 11 octobre 2018 et devrait décider de son sort, l’on peut d’ores et déjà dire que celle qui a succédé à Abdou Diouf à la tête de l’OIF, devrait avoir de très bonnes raisons de se faire du mouron. D’abord parce qu’elle n’a pas les faveurs des deux poids lourds de l’OIF que sont la France et le Canada.  Ce fut certainement un coup dur pour elle d’apprendre que son pygmalion, le dirigeant canadien, Justin Trudeau, et par ricochet son pays, le Canada, lui ont tourné le dos et ce, à la dernière minute.  Toute chose qui pourrait avoir été un deal entre Trudeau et le président Macron.  Il est en effet question de la promesse de la France de soutenir le Canada qui nourrit des ambitions de décrocher un siège non permanent au Conseil de sécurité en 2020 et 2022. Ensuite, parce que la secrétaire générale sortante ne peut compter sur l’Afrique à travers son organisation panafricaine qui aurait fini par prendre le parti de Paris favorable à la candidate rwandaise.   Autre détail qui n’est pas sans importance : la Canadienne n’est pas perçue comme une voix de l’Afrique et, ce faisant, bien des pays africains ainsi que la France voudraient bien voir se refermer cette parenthèse nord-américaine. Au demeurant, on peut faire remarquer que jusqu’à l’arrivée de la belle métisse à la tête de l’OIF, l’institution avait toujours été dirigée par une personnalité du continent et que celle-ci avait dû son élection aux dissensions entre Africains à l’époque.

En maintenant malgré tout sa candidature, sans doute Michaëlle Jean espère-t-elle que le vote à bulletin secret auquel pourraient être soumis les 54 chefs de délégations si un consensus n’est pas trouvé, fera voler en éclats le bloc africain. Ira-t-elle à Canossa ? Rien n’est moins sûr. On peut, en effet, s’interroger sur la solidité de cet édifice tant il n’est pas évident que tous les Etats membres de l’organisation soient vraiment en phase avec la candidature de Louise Mushikiwabo. En sa qualité de président en exercice de l’Union africaine, le président Paul Kagamé pourrait avoir joué de son influence pour exercer des pressions amicales sur bien de ses pairs africains dont certains n’auraient pas caché, en privé, leurs craintes de se mettre à dos l’homme mince de Kigali.  Car, Louise Mushikiwabo n’est pas la protégée de n’importe qui.   C’est la candidate du Bismarck des Grands Lacs, qu’aucun dirigeant de la sous-région et même au-delà, ne voudrait froisser, pas même la France.

La très probable arrivée d’une anglophone à la tête de l’OIF, ne manquera pas de susciter des interrogations

En soutenant la ministre rwandaise des Affaires étrangères, l’Elysée ne tenait pas seulement à une candidature qui s’opposerait à celle de Michaëlle Jean, et qui serait portée par une voix africaine.  L’enjeu va bien au-delà. En réalité, au cas où le candidat qui, en ce moment, a les faveurs de la France et de l’UA, venait à passer, cela ferait bien l’affaire de Paris qui trouverait l’occasion de se rapprocher davantage de Kigali.  Nul n’ignore l’état des relations entre Paris et Kigali.  Un coup de pouce de la première en faveur de la seconde ne ferait pas de mal à Paris, bien au contraire. Sauf tremblement de terre donc, on peut parier que la candidate du Rwanda passera.   Mais une fois que l’objectif aura été atteint, que restera-t-il de la francophonie ?  Avec une anglophone à la tête de l’OIF qui passait pour être un instrument de la promotion de la langue française, quel contenu faudra-t-il encore donner à l’Organisation ?  A cette question, on a envie de répondre par ceci : l’OIF passera pour un instrument qui est en train de « s’abâtardir ».

De l’instrument de promotion de la langue française, celle-ci est en phase de devenir beaucoup plus un instrument de la diplomatie française, un outil aux mains de la France, destiné à apurer des contentieux politiques. 

En tous les cas, la très probable arrivée d’une anglophone à la tête de l’OIF, et de surcroît une ressortissante de pays comme le Rwanda, ne manquera pas de susciter bien des interrogations et de faire jaser. Et cela pour plusieurs raisons.

Primo :  Louise Mushikiwabo provient d’un pays dont 6% de la population parle le français.  Bien qu’elle soit l’une des trois langues officielles, la langue de Molière est marginale au Rwanda où le gouvernement a annoncé, en 2008, que l’enseignement serait désormais dispensé en anglais.  Et l’on ne connaît pas à Kagamé un penchant particulier pour le français ; interrogez-le en français, il vous répondra en anglais. Ultime insulte du Napoléon des Grands Lacs à l’égard de la francophonie : il a quitté l’OIF en 2009 pour intégrer le Commonwealth.

Secundo :  cette candidature défendue par la France, est celle d’un pays qui ne se gêne même plus d’essuyer ses pieds sur le respect des libertés et des droits de l’Homme, des valeurs pourtant défendues par la francophonie et la France, patrie des droits de l’Homme et des libertés. Quelle aberration !  Une véritable sortie de route s’il en est, qui désacralise les idéaux de la francophonie.  On peut regretter que la France ne s’embarrasse même pas de donner l’impression qu’elle soutient les dictatures sur le continent.   On peut regretter aussi que l’UA se laisse utiliser par la France pour imposer son candidat simplement parce qu’elle nourrit l’ambition de ramener une brebis égarée dans la bergerie de la francophonie voire de la  Françafrique.

Pour ce qui la concerne, Michaëlle Jean n’a pas à rougir de son bilan.  Pour une des rares fois, un secrétaire général de l’OIF pourrait ne pas voir son mandat renouvelé à la tête de l’Organisation.  Mais son bilan n’est pas déshonorant, loin s’en faut.  Elle peut considérer qu’elle a simplement été sacrifiée sur l’autel de la Macronphonie, sur l’autel des intérêts politiques franco-rwandais.

Mais qui sait ? Si par extraordinaire, pour une raison ou pour une autre, il était décidé que le vote se ferait à bulletin secret, on pourrait assister à un tremblement de terre dont sortirait indemne et heureuse  Michaëlle Jean.

« Le Pays »

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