ENLEVEMENT DE SCOLAIRES AU CAMEROUN ANGLOPHONE

ENLEVEMENT DE SCOLAIRES AU CAMEROUN ANGLOPHONE

 Une libération, plusieurs interrogations

Les soixante-dix-neuf enfants enlevés à la Presbyterian secondary school, une école protestante située à Bamenda, dans la région du Nord-Ouest du Cameroun en proie à des troubles séparatistes, hument désormais l’air de la liberté. C’est ce qu’a du moins déclaré le ministre camerounais de la Communication, Issa Bakary Tchiroma. Dans quelles conditions la libération de ces jeunes otages, a-t-elle été obtenue ? Mystère et boule de gomme. Toujours est-il que cette brume épaisse qui a enveloppé leur fin de calvaire, n’est pas sans susciter des interrogations. Si les regards ont été aussitôt tournés vers les séparatistes armés qui n’en sont, du reste, pas à leur première attaque contre des écoles depuis le début de la crise anglophone, l’on peut se demander si la fin de ce cauchemar n’est pas l’aboutissement de négociations souterraines. Faut-il croire à la version des autorités, selon laquelle les ravisseurs, qui n’ont jusque-là, pas été identifiés,  ont pris leurs jambes à leur cou alors qu’ils étaient traqués par les Forces de défense et de sécurité, lesquelles n’auraient alors  eu aucune peine à voler au secours des otages ? Mais si, contrairement à la version officielle, il y a eu des négociations souterraines, quelles contreparties les ravisseurs ont-ils obtenues ?  Autre interrogation : que sont devenus les trois encadreurs de ces jeunes enfants, enlevés au même moment, et dont l’on est jusque-là sans nouvelle ? En tous les cas, pour le président camerounais, Paul Biya, plus qu’une bonne nouvelle, cet événement est un véritable cadeau du Ciel dans la mesure où la présente libération intervient au lendemain de sa prestation de serment à Yaoundé, après sa réélection pour le moins contestée. En procédant au rapt des 79 élèves, les auteurs de ce crime entendaient, une fois de plus, tailler certainement des croupières au plus vieux président en exercice au monde, après l’Equato-guinéen Téodoro Obiang Nguema. Il fallait, pour cela, à tout prix entacher la victoire attendue et à la limite programmée de l’octogénaire président, en gâchant la fête par des actions d’éclat. Et c’est peu dire qu’ils ont réussi leur coup à travers ce rapt sans précédant. En se séparant de mauvais gré de ces soixante-dix-neuf scolaires, les ravisseurs n’ont sans aucun doute pas atteint leur objectif ultime, mais ils auront marqué un grand coup : susciter en Biya qui entame un 7e mandat à la tête du Cameroun, le sentiment d’une victoire au goût amer.

Ce n’est pas en déployant une armada de soldats  que le  pouvoir camerounais arrivera à bout de cet abcès purulent que constitue la crise anglophone

A présent que les otages sont hors de danger, le président Paul Biya peut pousser un ouf de soulagement, certes.  Mais il aurait tort de se réjouir trop vite.  Le vieux pensionnaire, au sens propre comme au figuré, du Palais d’Etoudi, a, au cours de sa récente cérémonie de prestation de serment, dit « s’être penché sur les frustrations et les aspirations de la grande majorité » de ses compatriotes dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Et mieux, il a promis « un bon nombre de réponses » dans «le cadre de l’accélération du processus de décentralisation en cours».  Reste à savoir s’il tiendra sa promesse.

En tout état de cause, le pouvoir camerounais devrait arrêter de jouer avec le feu et se résoudre enfin à regarder les choses en face. En octobre dernier, six élèves étaient enlevés au cours de l’attaque d’un autre lycée dans la même localité de Bamenda. Les autorités avaient démenti. En début septembre dernier, un directeur d’école était trucidé, un professeur était mutilé et plusieurs lycées étaient attaqués. N’ayons pas peur des mots : ces flambées de violence se nourrissent du sentiment de marginalisation qui habite et ronge le cœur de ces séparatistes anglophones, encore appelés les Amba boys. Ils ont décrété un boycott des établissements scolaires, estimant que le système scolaire francophone ne tient pas compte des  étudiants de la minorité anglophone du pays.  Ces frustrations et autres rancœurs accumulées n’en finissent pas de pourrir leur existence et ce faisant, le pouvoir de Yaoundé devrait trouver, une fois pour toute, une solution adéquate qui tienne compte de leurs aspirations profondes.  Refuser de dialoguer avec eux en les taxant de terroristes, ne résoudra rien,  bien au contraire. Et ce n’est pas non plus en déployant une armada de soldats en Ambazonie que le pouvoir camerounais arrivera à bout de cet abcès purulent que constitue la crise anglophone.

« Le Pays » 

 

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