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GOUVERNANCE AU MALI

 Quand le Haut conseil islamique met les pieds dans… l’écuelle

Un rassemblement de prière qui se transforme en tribune politique. C’est ce qu’il a été donné de voir le week-end écoulé à Bamako où, à l’appel de deux leaders religieux, plus de 60 000 personnes se sont  retrouvées dans un stade de la capitale malienne. Sans détour, Mahmoud Dicko, président du Haut conseil islamique, est monté au créneau pour fustiger la gouvernance du pays devant un public entièrement acquis à sa cause. Morceau choisi : « C’est la gouvernance qui est à la dérive, c’est ce qui nous a amenés à cette situation. Il ne faut pas accuser X ou Y, c’est d’abord un problème de gouvernance du Mali. Il faut que nous puissions vraiment accepter ça et nous remettre en cause ». Avant lui, un autre intervenant avait déjà chargé le gouvernement de Soumeylou Boubèye Maïga dont il a, du reste, demandé la démission.

Le gouvernement malien a intérêt à prendre en compte cette sorte de demande politique

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le Haut conseil islamique a mis les pieds dans …l’écuelle de la mal gouvernance qui, à ses yeux, caractérise le régime actuel de Bamako. Et de la façon la plus inhabituelle qui soit, en volant aussi publiquement dans les…boubous du Premier ministre dont la gouvernance est, ici, mise à l’index.

Sauf erreur ou omission, c’est la première fois qu’une telle instance religieuse s’adonne à une prise de position publique aussi acerbe, contre un gouvernement dans ce pays fortement musulman. Cela est d’autant plus surprenant qu’il s’agit de la communauté musulmane qui a souvent une position réservée et qui n’a pas l’habitude de telles sorties aux relents politiques, là où l’Eglise catholique, plus coutumière du fait,  ne s’embarrasse généralement pas de fioritures pour se lancer dans le débat politique, lorsque cela devient, à son avis, une exigence de l’heure.

Dans le cas d’espèce, si le Premier ministre, Soumeylou Boubèye Maïga, avait été d’une autre confession religieuse, cela aurait pu prêter à confusion. Mais c’est un musulman, pratiquant, qui est ainsi vertement interpellé par ses coreligionnaires. C’est pourquoi le gouvernement malien a intérêt à prendre en compte cette sorte de demande politique qui vise à l’amener à rectifier le tir. En tout cas, quelle que soit la qualité du travail abattu, quand la critique vient du plus grand nombre, la sagesse voudrait que l’on en tienne compte au niveau de l’Exécutif. Surtout quand cela vient d’une influente structure comme le Haut conseil islamique, qui a mis le doigt là où ça fait mal. Car, au-delà de la critique et des divergences entre certaines associations musulmanes et l’Etat malien, une telle position pourrait avoir des enjeux politiques, électoraux voire conditionner la paix sociale. C’est pourquoi le président Ibrahim Boubacar Kéita (IBK) gagnerait à ne pas balayer du revers de la main, les critiques venant de cette entité religieuse qui veut non seulement se positionner en garante des valeurs morales, mais a aussi déjà fait la preuve de sa force de frappe sur le terrain.

En tout état de cause, autant l’on peut saluer l’engagement et la force de critique de l’Eglise catholique sous certains cieux en Afrique, autant l’on peut voir en cette sortie du Haut conseil islamique au Mali, une volonté de se positionner en force de propositions constructives pour le renforcement de la démocratie au Mali. Et cela est positif. En tout cas, c’est déjà un pas.

Cette sortie de la communauté musulmane a de quoi embarrasser le locataire du palais de Koulouba

Mais il faut reconnaître que pour une première sortie, la communauté musulmane y est allée un peu fort en mettant sur la table la démission du Premier ministre. A-t-elle des chances d’être entendue sur ce point précis ? Rien n’est moins sûr, tant Soumeylou Boubèye Maïga est un des hommes clé du régime depuis son accession à la primature. Et il serait étonnant de voir le président IBK se passer maintenant de celui qui passe non seulement comme l’un des principaux artisans de sa réélection à la présidentielle d’août dernier, mais aussi comme le maillon fort de son régime dont beaucoup s’accordent aussi, au-delà des cercles du régime, à reconnaître l’efficacité de l’action à la tête du gouvernement, comparativement à ses quatre prédécesseurs. En tout cas, il aura été au charbon sur plusieurs dossiers brûlants comme l’insécurité dans le Centre, la relance du processus de paix, et la réouverture des discussions avec les groupes armés du Nord ; toutes choses qui ont certainement pesé dans la balance en faveur de IBK. C’est pourquoi cette sortie de la communauté musulmane qui ressemble à un coup de semonce, a de quoi sérieusement embarrasser le locataire du palais de Koulouba qui aura du mal à se séparer de son précieux collaborateur sans se tirer une balle dans le pied. Cela dit, le Haut conseil islamique du Mali s’en tiendra-t-il à ce rappel à l’ordre de l’Exécutif ou cette sortie fracassante marque-t-elle un tournant de son implication dans les questions politiques ? On attend de voir.

« Le Pays » 

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