LA NOUVELLE DU VENDREDI : Une illusion

LA NOUVELLE DU VENDREDI  :   Une illusion

 

 En voyage dans une localité  du pays des Hommes intègres, je sortis de la gare provinciale  après six ou sept heures de parcours. Je n’avais pas eu le temps de prendre un  petit déjeuner. Et comme c’est souvent inconfortable et imprudent les repas pendant les secousses de voyage, je m’abstins jusqu’à destination. Dans l’attente de celui  qui devait venir me chercher, je pris un jus de mangue à la cafétéria d’en face. Il était 10h,  deux clients à l’autre bout du kiosque s’ennuyaient devant leur café.  J’avais un billet de 5 000 F CFA et un problème de monnaie s’imposait.  La vendeuse, une sympathique jeune dame, me céda le jus  à 500 F CFA au lieu de 550 F CFA.  Je la remerciai chaleureusement. Employé dans une alimentation, je faisais une commission pour mon patron et quelqu’un  devait venir me chercher à la gare.

Le temps passait, je sirotais mon jus en regardant  discrètement la télé du restaurant qui diffusait d’affreux clips nauséabonds où il était plus question de fesses que d’art.  Pour tuer le temps, j’engageai la conversation avec  la vendeuse qui surveillait  une fillette de trois ans à l’autre bout du restaurant avec ses jouets.

Votre fille ?

Oui ! Ainsi me répondit timidement la jeune dame.

Je discutai un peu avec elle. Je sus qu’elle s’appelait Kotina, qu’elle était une mère célibataire  et   fille du propriétaire des lieux. Mon portable sonna. C’était la personne que j’attendais.

C’est moi qui devais venir vous chercher, mais le patron vient de me confier une urgence. C’est lui qui viendra. Il est en réunion et vous demande de patienter une heure. Il s’excuse pour ce contretemps.

La personne pour qui  j’envoyais la commission était un richissime homme d’affaires. J’avais fait des heures et des  centaines de kilomètres en car pour la mission. Attendre une heure ou deux alors que je ne repartais que le lendemain  n’était point un problème. En plus, la compagnie de la charmante vendeuse qui me parlait de sa région n’était pas du tout désagréable. Alors j’attendis agréablement.

L’arrivée d’une dame sur sa moto me fit comprendre que j’avais affaire au propriétaire du lieu. C’était une femme dans la cinquantaine bien habillée. Dès son arrivée, Amina joua les timides.  La dame s’adressa à elle dans un  dialecte de la région. Pas sorcier de comprendre qu’elle   demandait à sa fille de ne point écouter les aventuriers et beaux parleurs  de gare. La preuve, la vendeuse m’évita et alla à l’autre bout du restaurant. A peine si elle ne voulait plus m’adresser la parole.  La dame la remplaça au comptoir et par le regard me lançait des étincelles. Je posai une question anodine sur la question. Madame m’ignora et fit la sourde oreille.

Je ravalai ma salive et décidai d’attendre dans la discrétion.

Une demi-heure après, l’arrivée d’une belle voiture de luxe captiva toutes les attentions. J’attendis un client lancé :

C’est monsieur Moctar !

Alors, je me levai et allai vers la belle voiture.  Car c’était le nom du grand homme,  que je venais voir.

La mission se passa bien.  J’avais prit un billet aller-retour  et une réservation  pour le lendemain. Je passai la nuit avec un employé du grand homme. Le lendemain matin, M. Moctar, le richissime homme d’affaires, me donna un petit cadeau et demanda à son chauffeur de  m’amener à la gare. Ma chance c’était encore  dans la belle voiture. On me  déposa devant le restaurant.J’avais une heure avant le départ du car. Dès que la portière s’ouvrit, c’est la patronne du restaurant en personne  qui se précipita pour saluer M. Moctar. Déçu que ce ne soit  le riche homme, elle prit cependant  mon sac de voyage.  Elle  m’installa à  la meilleure table du restaurant, elle activa le ventilateur éteint. Bref, j’avais tous les égards de la patronne des lieux.  L’indifférence de la veille faisait à présent place à un sentiment nouveau. Cerise sur le gâteau, la dame obligea Kotina sa fille, mère célibataire, de me tenir compagnie et de  m’offrir des fruits. Je ne puis m’empêcher de penser : si vous saviez, chère dame… Je ne suis  là que par simple coïncidence. Je ne suis en réalité qu’un papier toilette parmi tant d’autres aux mains de riches patrons. Un pauvre  employé parmi des milliers d’autres  dans l’attente incertaine de leur salaire de misère.   Un employé  mandaté  pour convoyer de la marchandise. Un simple serviteur parmi d’autres. Un employé sans contrat  à la merci de tout remerciement sans contrepartie. Un modeste  salarié croulant sous les dettes et l’espoir.  Chère dame, chère Kotina …sous l’influence de M. Moctar, vous  me prenez pour un autre.  Cet  autre que je ne suis pas.

Une illusion.

Ousseni NIKIEMA

70 13 25 96

lescontesdedunia@yahoo.fr

 

 

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