LEGALISATION DU COUP DE FORCE PAR LA JUSTICE ZIMBABWEENNE : Peut-on asseoir une démocratie sous le contrôle de l’armée ?

LEGALISATION DU COUP DE FORCE PAR LA JUSTICE ZIMBABWEENNE : Peut-on asseoir une démocratie sous le contrôle de l’armée ?

A l’annonce de la séquestration du président Robert Mugabe par l’armée zimbabwéenne dans la nuit du 14 au 15 novembre dernier, les plus naïfs pensaient que les militaires sud-africains basés dans la province du Limpopo, allaient allègrement franchir le fleuve éponyme et fondre sur Harare pour libérer le « camarade Bob » et le rétablir dans ses fonctions. Comme on a pu le constater, il n’en a rien été, puisque le coup de force a été apparemment rondement mené avec la complicité passive du puissant voisin et la condamnation du bout des lèvres du président de l’Union africaine (UA). Exit donc le héros de la guerre de libération, contraint de renoncer à toutes ses fonctions le 21 novembre dernier avec « effet immédiat », à travers une lettre officielle transmise au président du parlement zimbabwéen, Jacob Mutenda, pendant que les députés étaient réunis en session extraordinaire dans la salle aux éclairages verdâtres du Palais des congrès  pour procéder à la destitution du président nonagénaire. Et comme la nature a horreur du vide, le prestigieux poste resté vacant a été occupé moins de 72 heures plus tard, par l’ex- sécurocrate, homme-lige et vice-président de Robert Mugabe, le très controversé Emmerson Mnangagwa, ramené illico presto de l’Afrique du sud pour les besoins de la cause, après quelques semaines d’exil suite à son éviction du gouvernement et à son exclusion du parti historique de la Zanu-PF. Pour un coup d’essai, c’est véritablement un coup de maître réussi par les concepteurs et les exécutants du plan de déboulonnage de l’inamovible Mugabe, en se servant de l’armée comme instrument, du parti au pouvoir comme maître d’œuvre et de l’allié traditionnel sud-africain comme tête de pont ou pont- arrière de la manœuvre puisqu’il a accueilli celui à qui le crime, si c’en est un, a profité, Emmerson Mnangagwa, pour ne pas le nommer. Il ne restait plus qu’à appeler le peuple qui est resté transi de peur et dubitatif pendant toute la semaine de flottement, à descendre dans la rue pour apporter sa caution à ce coup d’Etat le plus intelligent de l’histoire, et le tour était joué.

On ne peut pas construire une véritable démocratie avec l’armée comme arbitre

Maintenant que tout s’est réalisé conformément au scénario de départ, l’on a hâte de savoir ce que deviendra le Zimbababwé après cette « révolution de velours », notamment du point de vue de l’ancrage de la démocratie, du respect des droits de l’Homme et de l’amélioration des conditions de vie de ses populations, devenues exécrables ces 10 dernières années. Le nouvel homme fort, Emmerson Mnangagwa, va-t-il réussir sa mue et entraîner son pays sur le chemin du développement et de la bonne gouvernance ? Rien n’est moins sûr. Surtout si l’on se réfère aux méthodes expéditives voire brutales qui auraient été les siennes lors de la chasse aux militants de l’opposant Joshua Nkomo dans la province du Matabeleland, en mars 1983. Ce scepticisme se renforce déjà avec la justification du coup de force par des « juges acquis », comme étant un acte légal et même constitutionnel. Si le tout nouveau président voulait donner des gages à son peuple et à la communauté internationale sur sa capacité à répondre aux aspirations légitimes de ses compatriotes, il faut avoir le courage de dire que c’est raté, puisqu’en plus des préjugés défavorables et des arguties des juges sur la constitutionnalité de l’immixtion de l’armée dans le jeu politique, il semble se tourner vers une chasse aux sorcières, notamment de ceux qui ont été mal inspirés de rouler pour l’ex-Première dame, la gracieuse… Grâce Mugabe. Accusée de vouloir instaurer la ploutocratie dans cette république du Zimbabwe exsangue en raison de sa propension à exhiber sa fortune et à dépenser sans compter, l’épouse de « camarade Bob » et successeur putatif de son mari à la tête de l’Etat, a fait l’unanimité contre elle chez les vétérans de la guerre de libération et chez les faucons du parti présidentiel qui la considèrent comme une simple parvenue ou arriviste parce qu’elle ne fait pas partie de la Zanu-FF, canal historique. Autant de « péchés » que ses inconditionnels comme l’ex- ministre des Finances, risquent de payer cash dans des opérations revanchardes déguisées en actes de « salubrité publique » et de reddition des comptes. Et c’est justement cette « démugabéisation » du Zimbabwe qui se profile, qui risque de mettre le feu aux poudres dans ce pays hautement inflammable à cause du chômage, de la pauvreté, du musèlement, de l’injustice et de vieux comptes qui restent encore à solder. Il est évident que Emmerson Mnangagwa n’aura pas d’état de grâce, et ses compatriotes seront beaucoup plus exigeants qu’ils ne l’étaient vis-à-vis de son prédécesseur. Moins d’une semaine seulement après son installation folklorique dans ses fonctions de chef d’Etat, en effet, la fronde sourd déjà chez une partie des Zimbabwéens, et le « crocodile » comme on le surnomme, risque de voir rouge tout au long de son magistère. Et ce serait une méprise de croire qu’il pourra utiliser l’armée comme escabeau de sa grandeur, parce que l’expérience a montré qu’il n’y a jamais « un » sans « deux » chez les militaires, surtout quand ils décident de descendre dans l’arène politique. Et si la soldatesque a ménagé Robert Mugabe, c’est sans doute à cause de son âge avancé et de ce qu’il représente non seulement pour le Zimbabwe, mais aussi pour tous les pays de la ligne de front. Ce n’est pas sûr qu’ Emmerson Mnangagwa aura droit aux mêmes égards en cas de nouvelle irruption de l’armée dans la gestion politique du pays, et c’est à ce moment qu’il apprendra à ses dépens qu’on ne peut pas construire une véritable démocratie avec l’armée comme arbitre.

Hamadou GADIAGA

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