LETTRE OUVERTE DE POLITIQUES ET D’INTELLECTUELS CONTRE UN 5E MANDAT DE BOUTEFLIKA

LETTRE OUVERTE DE POLITIQUES ET D’INTELLECTUELS CONTRE UN 5E MANDAT DE BOUTEFLIKA

On ne demande pas à une « divinité » de se reposer

On en sait un peu plus sur le contenu de la missive adressée samedi dernier au président algérien, Abdel Aziz Bouteflika, par des figures politiques et intellectuelles comme Ahmed Benbitour, ancien chef du gouvernement, actuellement dans l’opposition, Soufiane Djilali, président d’un jeune parti d’opposition, Yasmina Khadra, écrivain, et l’universitaire Fatiha Benabbou entre autres. Dans cette lettre au vitriol dont ils ne sont pas sûrs qu’elle parviendra au destinataire, les signataires ont lancé un appel sans ambiguïté au président Bouteflika afin qu’il ne succombe pas à la tentation de se présenter pour la cinquième fois consécutive à l'élection présidentielle algérienne prévue en 2019. Bien que cette candidature ne soit pas encore officielle, le groupe constitué essentiellement d'intellectuels et d’universitaires, a préféré tiré la sonnette d’alarme en invitant leur président décrit comme vieillard grabataire et valétudinaire, à tirer sa révérence en raison de son « âge avancé » et de son « dramatique état de santé » qui sont rédhibitoires pour l’exercice des fonctions de chef d’Etat. Pas sûr que les contestataires soient entendus, puisque c’est la 3e fois, sauf erreur ou omission, qu’une telle « fatwa » est lancée contre la candidature de Boutef par un groupe d’universitaires et d’intellectuels de ce rang, sans pour autant empêcher le président à la chaise roulante, de se présenter et de se faire réélire, avec en prime, des scores stratosphériques. C’est une situation pour le moins inédite, car la loi fondamentale algérienne elle-même prévoit la destitution du président de la République en cas de maladie grave. Or la maladie de Bouteflika ne relève plus du secret d’Etat depuis qu’il a été foudroyé en 2013 par un accident vasculaire cérébral qui a sérieusement affecté sa motricité et son élocution.

Le risque est grand d’assister à un conflit de génération

La question qu’on se pose d’emblée est celle de savoir comment ce président atypique dont l’activité politique principale se résume en de rares rencontres protocolaires, arrive-t-il encore à diriger de main de maître la « turbulente » Algérie même étant reclus dans sa résidence de Zeralda, alors que quasiment tous ses pairs des pays voisins sont passés à la trappe, à la faveur des mouvements de contestation sociale et politique qui ont balayé le Maghreb ces dernières années. L’apathie des Algériens et leur bienveillance vis-à-vis de leur octogénaire de président, s’expliquent sans doute par plusieurs facteurs, mais le plus important est à chercher, nous semble-t-il, dans le passé récent et surtout lointain de l’Algérie, du parti historique du Front de Libération nationale dont font partie les héros de la guerre de libération contre la France comme Abdel Aziz Bouteflika. C’est ce passé glorieux de résistant de l’homme, associé à son code de gestion inclusif des affaires de l’Etat ayant abouti à la fin de la tragique guerre civile de la décennie 90 avec la promulgation de la loi sur la « concorde civile », qui ont fait de lui quasiment une divinité dont il est interdit de demander le départ. Plus que l’escouade de cerbères qui montent la garde jour et nuit devant sa résidence donc, c’est cette admiration que lui vouent les Algériens de sa génération et cette peur de l’incertitude qui habite bon nombre de ses compatriotes en cas de départ chaotique du président, qui lui valent cette « autorisation de régner à vie », n’en déplaisent aux grincheux et aux geignards qui estiment que cela ne répond pas aux normes modernes d’un Etat de droit. Les exemples de désenchantements enregistrés en Tunisie et en Libye voisines après la chute brutale de leurs dictateurs respectifs, sont venus conforter les tenants de l’option de l’atterrissage en douceur de leur président. Mais au regard de l’âge de ce dernier et de sa santé plus que chancelante, la succession de Boutef ne devrait plus être un sujet tabou, bien au contraire. A moins que cela ne soit voulu ainsi par ceux qui gèrent véritablement le pouvoir par procuration, notamment sa famille biologique et politique ainsi que la hiérarchie militaire, qui attendent que « le vieux » passe l’arme à gauche pour s’emparer du pouvoir et de ses avantages. Mais ils devront compter avec cette population en pleine mutation dont plus de 70% est jeune et n’a donc pas connu la guerre de libération, s’ils ne veulent pas être surpris par une éventuelle bourrasque qui pourrait les emporter comme on l’a vécu ailleurs sur le continent. En clair, il faudra absolument penser au rajeunissement de la classe dirigeante avec la libération de tous les espaces actuellement verrouillés par les dinosaures qui se prévalent de leur héroïsme, pour se donner une immunité qui ne dit pas son nom. Le risque est en effet grand d’assister à un conflit de génération qui se déroulera certainement à huis clos, les Algériens étant de nature très jaloux de leur souveraineté et viscéralement opposés à l’interventionnisme extérieur. Espérons qu’Abdel Aziz Bouteflika dont on dit qu’il est sénile et mentalement défaillant, aura assez de lucidité pour préparer sa succession et surtout une transition vers le renouvellement sans casse de la classe politique.

Hamadou GADIAGA

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