MARIAGE D’ENFANTS DANS LA KOSSI : Le phénomène a la peau dure

MARIAGE D’ENFANTS DANS LA KOSSI   : Le phénomène a la peau dure

 

Les enfants ont des droits et nul n’est censé l’ignorer. Mais ils font l’objet de plusieurs situations d’abus sociaux. Dans la province de la Kossi, c’est le mariage précoce qui perdure et cause d’énormes dommages aux enfants. Si les prétextes ne manquent pas pour les parents pour marier leurs enfants mineurs, les inconvénients de ce délit sont évidents. La direction provinciale de l’Action sociale déplore la persistance de ce fléau qui est d’une très grande sensibilité. Elle mène diverses actions pour l’endiguer.

La convention relative aux droits des enfants dont notre pays est signataire, définit l’enfant comme un être humain âgé de moins de 18 ans. En rapport avec cette convention, le Code des personnes et de la famille (CPF) fixe le mariage à 17 ans pour les filles et 18 ans pour les garçons. Alors, est considéré comme mariage d’enfant et passible de sanction, toute union conjugale qui ne respecte pas cette réglementation. La direction provinciale de l’Action sociale a enregistré 15 cas de mariages d’enfants en 2017. Pour l’année en cours, elle compte 7 cas signalés. Il y a par contre plusieurs cas non signalés. «Les garçons sont peu concernés et les principales victimes sont les filles», nous explique Mahamadou Ousséré, éducateur social et chef de service famille et genre à la direction provinciale de l’Action sociale de Nouna. La pratique est fréquente dans toutes les communes de la province.

Les causes de cette pratique sont multiples

Généralement, ce sont les parents qui imposent le mariage à leurs filles mineures. Pour Mahamadou Ousséré, la principale cause est l’intention de protéger ces filles des grossesses indésirées. «Dès que la fille pousse les seins et commence à avoir ses menstrues, ses parents craignent une grossesse hors mariage qui est déshonorante pour eux. Alors, ils lui trouvent rapidement un mari. Ils pensent ainsi protéger la fille et aussi préserver la dignité de la famille», relate-t-il. Le fait est qu’une fille qui tombe enceinte en étant avec ses parents, met la honte à sa famille. Certains religieux, le plus souvent des musulmans, pratiquent le mariage d’enfants pour éviter cette honte à tout prix. «Au mois d’août dernier, nous avons reçu un cas. Lorsque nous avons rencontré son père, toutes ses justifications engageaient sa foi musulmane », a-t-il ajouté. En effet, pour certains musulmans, si la fille voit ses menstrues, c’est qu’elle peut tomber enceinte ; et si elle peut tomber enceinte, c’est qu’elle peut se marier. A ce sujet, Zakaria Welgo, responsable du Cercle d’études, de recherches et de formation islamique à Nouna, soulève une question de définition du concept d’enfant. «La difficulté est que la conception juridique de l’enfant n’est pas forcément celle islamique. Le sujet nous interpelle à réfléchir pour pouvoir concilier loi et religion», nous confie-t-il en précisant que ces propos relèvent de son avis personnel.
La pauvreté des ménages provoque aussi le mariage d’enfants. Lorsque certains parents peinent à s’occuper de leur fille, ils sont tentés de la donner en mariage à un homme dont les conditions de vie sont acceptables. Ils pensent non seulement s’exempter de ses charges, mais espèrent aussi des faveurs du beau-fils. Il y a également la tradition qui amène certaines familles à échanger leurs filles, soit pour honorer une dette, soit pour renforcer des liens familiaux. Un directeur d’école primaire à qui nous avons rendu visite dans la commune de Barani en 2017, nous apprend que toutes les filles de son école sont déjà promises. Le conseiller municipal du village nous explique : «Dans notre culture, dès qu’une fille naît, un membre plus ou moins éloigné de la famille vient demander sa main». A cela, il faut ajouter l’ignorance des textes qui régissent le mariage et la méconnaissance des conséquences du mariage d’enfant. L’échec scolaire engendre également le mariage d’enfants. Lorsque la fille n’obtient pas de bonnes notes en classe, ses parents peuvent désespérer. Tout ce qu’ils trouvent de mieux pour elle, c’est de la marier. Les enfants eux-mêmes sont à l’origine de certains cas. « Souvent, une fille peut fréquenter son copain et même se faire enlever par ce dernier alors qu’elle est mineure». Mahamadou Ousséré nous révèle un cas d’enlèvement par consentement de la fille. «Après le décès de son mari, une mère a confié ses quatre filles à leur grand-père et est partie au Mali. L’aînée, âgée de 15 ans, se fait enlever par un jeune garçon à l’insu du grand-père qui nous a signalé le cas ».
L’on rencontre aussi des cas où le garçon enlève la fille sans son consentement, ni l’autorisation des parents. Une mère que nous avons rencontrée dans un village non loin de Nouna, explique l’enlèvement forcé de sa fille de 14 ans : «Un garçon du village l’a enlevée avec l’aide de ses amis pour la cacher dans un autre village. Nous l’avons cherchée partout mais sans succès. Parce qu’elle n’était pas d’accord, elle a refusé de manger deux jours durant. De peur qu’elle ne meure, il l’a libérée ».

Une pratique aux lourdes conséquences

Les efforts du gouvernement en matière d’éducation sont anéantis par le mariage d’enfants. Certaines familles refusent de scolariser leurs filles pour la simple raison qu’elles sont destinées au mariage. Celles qui ont la chance d’être inscrites à l’école, sont stoppées à mi-chemin pour être mariées. Sur le plan social, les filles qui refusent sont souvent victimes de bannissement. Celles qui se résignent à rejoindre le foyer imposé vivent des conflits conjugaux au quotidien, du fait de leur immaturité à gérer l’humeur de l’époux généralement très âgé. « Cela provoque des violences conjugales. La fille peut finir par fuir le foyer. A la suite, un conflit peut naître entre les deux familles », raconte Mahamadou Ousséré. Il y a aussi les difficultés pendant l’accouchement et le risque de cancer dû aux rapports sexuels précoces. Les familles se mettent également en conflit avec la loi. « Les acteurs et leurs complices s’exposent à des poursuites et à des peines d’emprisonnement », a-t-il poursuivi.
Pour Moustapha Ouattara, directeur provincial de l’Action sociale de la Kossi, la solution à ce fléau est la prévention. «Nous menons des séances de sensibilisation de concert avec certains partenaires car mieux vaut prévenir que guérir. Mais nous gérons les cas qui nous parviennent en faisant des médiations et en prenant les victimes en charge. Nous avons un partenariat avec les établissements scolaires qui nous aident à résoudre les cas de déscolarisation. Il nous arrive aussi de transférer certains cas compliqués au tribunal », affirme-t-il.
La section provinciale de la Kossi de l’Union des religieux et coutumiers du Burkina (URCB) soutenue par l’ONG Save the children, se déploie également dans la lutte à travers les activités du Projet de renforcement des capacités des organisations de la société civile sur l’Abandon du mariage d’enfants (PRECOSC/AME). « Nos actions sont axées sur la prévention du phénomène. Pour ce faire, nous organisons des séances de sensibilisation et des causeries/débats avec la population. Nous outillons les responsables de chaque communauté et ces derniers sont chargés de porter le message plus loin », nous apprend Sidiki Traoré, responsable de l’URCB et animateur du projet à Nouna.
Pour que toutes ces actions portent fruit, le directeur provincial de l’Action sociale de la Kossi affirme que l’implication de la communauté et surtout l’accompagnement des structures médiatiques sont nécessaires. Mahamadou Ousséré, lui, suggère de l’innovation dans le processus des mariages informels. « On peut exiger l’acte de naissance pour les mariages religieux. Cela évitera de se fier seulement à la corpulence des filles pour les marier. Il faut surtout vulgariser les textes en la matière et former les parents aux normes de la vie familiale. La création de groupes de veille et d’action dans chaque village sera d’une grande utilité », propose-t-il.

Issa Mada Dama (Correspondant)

 

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