MELEGUE TRAORE, MEMBRE DU HAUT CONSEIL DU CDP « On ne voit pas sur quelle base on peut nier qu’Eddie Komboïgo (…) est le président du CDP »

MELEGUE TRAORE, MEMBRE DU HAUT CONSEIL DU CDP  « On ne voit pas sur quelle base on peut nier qu’Eddie Komboïgo (…) est le président du CDP »

 

 

Il est connu pour n’avoir pas la langue dans sa poche. Car, il dit haut ce que pensent bas bien des gens qui ne veulent pas s’afficher. Ancien ministre, ancien président de l’Assemblée nationale et ancien député, Mélégué Traoré, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est un homme politique bien connu du sérail. Il est membre du Haut conseil du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), ex-parti au pouvoir, aujourd’hui en proie à une crise de leadership. Avec lui, nous avons abordé, dans le cadre d’un entretien qu’il a bien voulu nous accorder, l’avenir du parti et ses chances à la prochaine présidentielle de 2020, qui cristallise déjà toutes les attentions. C’était le 20 février dernier à son bureau sis au quartier Patte d’Oie à Ouagadougou.

 

Après avoir perdu le pouvoir en 2014, le CDP fait aujourd’hui face à une crise de leadership. Est-ce la chronique annoncée d’une implosion ?

 

Crise de leadership ? Non. Il n’y a pas, au CDP, de véritable crise de leadership. Ou du moins, cela ne devrait pas être le cas. En tout cas, je ne perçois pas les choses ainsi. Et je sais que la plupart des membres du Haut conseil et des anciens qui ont construit ce parti, et qui, malgré l’adversité politique, lui sont restés fidèles et sont toujours au CDP, ont la même vision que moi.

Nous avons plutôt affaire à une situation qu’on n’a pas vu venir et qui, si nous avions été plus lucides, aurait pu être mieux gérée et évitée au départ. En l’occurrence, le parti était mal préparé aux coups qu’il a reçus en 2014 et 2015. Il a essayé d’y répondre, mais n’a pas su apprécier dans l’ensemble de leurs dimensions, toutes les conséquences des décisions qu’il prenait au fur et à mesure des évènements.

Il faut reconnaître que les initiatives prises par les dirigeants du parti au lendemain de la tentative de putsch, en 2015, ont été intelligentes et courageuses, notamment de la part de Léonce Koné, avec quelques camarades. Souvenez-vous, beaucoup prenaient le CDP pour fini ; définitivement éliminé du jeu politique. Mais le parti a montré qu’il avait de la ressource, du ressort et de la résilience. Il n’a survécu que parce qu’en réalité, la masse des militants lui est restée fidèle à la base, dans les campagnes et dans les villes et ce, contre toutes les attentes. Et c’est ce qui fait sa force encore aujourd’hui.

« L’enjeu dépasse Eddie Komboïgo, Achille Tapsoba et Léonce Koné. Dans cette affaire, il s’agit simplement d’appliquer les statuts du parti »

 

C’est la raison pour laquelle, si la crise actuelle est gérée avec lucidité et intelligence, il n’y aura pas d’implosion du CDP. Nous savons que beaucoup, hors du parti, le souhaitent. Mais les responsables du CDP doivent avoir l’intelligence de ne pas leur donner satisfaction.

 

Pensez-vous, comme le réclament certains jeunes du parti, qu’il faut remettre en selle Eddie Komboïgo ?

 

Vous parlez de remettre Eddie en selle. Vous me connaissez bien, mon parcours aussi, pour savoir que je ne suis pas particulièrement porté vers le populisme et les effets d’agitation. Cela dit, les jeunes, quels qu’ils soient, sont ce qu’ils sont et on ne peut leur nier le droit de s’exprimer à leur manière.

En fait, l’enjeu dépasse Eddie Komboïgo, Achille Tapsoba et Léonce Koné. Dans cette affaire, il s’agit simplement d’appliquer les statuts du parti. Dans une organisation dynamique, le jeu des interactions, duquel une part de compétition n’est jamais totalement absente, est sain ; il est même incontournable. Mais il doit demeurer encadré par les textes. A ma connaissance, personne, à commencer par le fondateur du parti, ne nie ni ne conteste le fait que Komboïgo est le président du parti.

Le Haut conseil du CDP dont vous êtes membre, exige le respect des textes jusqu’au prochain congrès. Avez-vous le sentiment de ne pas être écoutés, au regard de ce qui se passe ?

 

Une observation avant de continuer. J’ai été surpris de retrouver le mémorandum du Haut conseil dans les colonnes du journal  « Le Pays ». Ce document n’était pas destiné à être publié. Je ne sais pas comment vous vous l’êtes procuré. Mais, comme il est détenu par plus de trente membres du Haut conseil et par des membres du Bureau exécutif national, il est vrai qu’il est difficile d’en contrôler la diffusion. Il y a d’ailleurs une lacune dans le texte que vous avez publié : il porte mon nom, pas ma signature. Or, le véritable document est effectivement signé de moi. Il est le produit d’une longue réflexion et de discussions du Haut conseil, d’octobre à décembre. Bref, là n’est plus la question, je reviens à votre interrogation.

Le Haut conseil s’est exprimé, parce qu’il a été interpellé et sollicité. Autrement, à moins qu’une situation ne nous semble l’exiger vraiment, nous nous exprimons peu. Le mémorandum a été communiqué à la direction du parti et à qui de droit. C’est à ce niveau que les  décisions doivent être prises.

C’est aussi le style du Haut conseil, fait de maturité, de lucidité et de sagesse, qui explique qu’il fasse peu de déclarations inutilement. Vous savez, les personnalités qui composent cet organe ont toutes plus de vingt-cinq ans au CDP. La plupart parmi nous étaient en 1990 au premier congrès de l’ODP/ MT dont la mutation, en 1996, a donné naissance au CDP. Plusieurs ont occupé de très hauts postes dans la hiérarchie de l’Etat. Ce ne sont pas des gens qui s’en laissent conter facilement, malgré notre choix d’être discrets.

Nous espérons être écoutés. En effet, on ne voit pas bien sur quelle base on peut nier que Eddie Komboïgo, qui a été élu par le congrès, est le président du CDP. Et comment justifier juridiquement qu’une institution puisse avoir, pendant la même période, un président et un président par intérim. Ça ne tiendrait pas.

Notre problème n’est pas de savoir qui le prochain congrès élira comme président du parti. Il est légitime que certains y pensent dès à présent. Mais ce n’est pas l’enjeu du moment. Vous avez lu le mémorandum. Nous y avons fait cinq propositions, dont la première est que le président

statutaire reprenne sa place et qu’il reconnaisse l’immense travail accompli par Achille Tapsoba. Les autres points portent sur la gestion habituelle, la préparation du congrès et la commission ad hoc qui, de notre point de vue, doit achever son travail.

 

Tout ce ramdam ne préfigure-t-il pas un congrès houleux le mois prochain ?

 

C’est vous qui m’apprenez que le congrès aura lieu le mois prochain. Le dernier congrès date de mai 2015. Et dans une acception large, au plan juridique, la date qu’on ne doit pas dépasser, est le 31 décembre de cette année. Que gagnerait le parti à avoir un congrès houleux ? Rien.

 

« Nous sommes en train de gâcher nos chances pour l’avenir. C’est incroyable »

 

Le plus grand intérêt du CDP sera un congrès apaisé et dans l’unité. On n’atteindra pas ce but si l’esprit est faussé dès le départ par des calculs et la gestion des itinéraires personnels de chaque  responsable. Je ne me sens pas concerné par ces calculs. Jusque-là, la grande force du CDP est sa base. Elle n’était pas dans les appareils et elle l’est encore moins aujourd’hui que nous ne sommes pas au pouvoir. On gagnerait tous à s’en souvenir. Des personnalités sans assises ne peuvent construire durablement un parti solide, si elles ne représentent pas grand-chose. Mais, ne vous en faites pas. On en a vu d’autres : le congrès se passera bien, si tout le monde est raisonnable.

Comment entrevoyez-vous l’issue de la crise ?

 

Je pense que si tout le monde sait raison garder, les choses rentreront dans l’ordre. De toute façon, le parti n’a pas le choix, s’il veut continuer à jouer un rôle de premier plan dans la dignité et à être une référence pour tous. Et il en a le potentiel, les moyens et les ressources humaines. Si les trois premiers responsables, qui ont toujours su travailler ensemble, jouent chacun son rôle, il n’y aura pas de problème avec son statut.

 

Ne pensez-vous pas qu’avec cette crise ouverte, le CDP est en train de compromettre ses chances pour la prochaine présidentielle ?

 

Oh çà, certainement ! Il est clair que si tout cela est mal réglé, le CDP compromettra le potentiel qu’il a pour la présidentielle de 2020 et qui est énorme. Car, si les turbulences actuelles de notre parti provoquent tant d’intérêt dans le pays, ce n’est pas pour rien. C’est parce que tout le monde sait que, organisé dans l’union et la cohérence, le CDP pourrait bien être le grand gagnant de l’élection présidentielle. Malheureusement, nous sommes en train de gâcher nos chances pour l’avenir. C’est incroyable. Il y a moins de six mois, je n’aurais pas imaginé que nous aurions une situation de ce genre. J’ai espoir que le Bureau exécutif et le Bureau politique règleront bientôt les problèmes et que tout rentrera dans l’ordre.

 

Il paraît que vous menacez de quitter le parti ?

 

Je n’ai pas le tempérament ou l’agitation de quelqu’un qui profère des menaces et vous le savez bien. Cela ne signifie pas que j’accepte n’importe quoi. Mais c’est vrai que j’ai annoncé à plusieurs réunions, en présence de différents hauts responsables du CDP, que si l’on ne gère pas avec plus de sérieux et de cohérence toutes ces affaires, je quitterai le parti. J’ai même dit que j’irais dans ce cas dans un autre parti ou que je créerais mon parti. Je suis tout, sauf un inconnu en matière de mobilisation des groupes sociaux au Burkina. Mais, on n’en est pas là.

Ce qui est en jeu, ce sont les principes sur lesquels  le parti s’est construit et a fonctionné pendant plus de vingt-cinq ans, et non pas les personnes. Bien sûr, on ne peut pas totalement faire abstraction du facteur personnel, mais il est toujours dangereux et malsain de privilégier cet aspect au détriment des principes.

Le débat devient subjectif et on blesse inutilement des camarades en racontant tout et n’importe quoi sur leur compte. Je n’entre jamais dans ce jeu. La question actuelle est à la fois juridique et politique, organique et fonctionnelle. Il faut lier toutes ces dimensions.

Beaucoup de bruits courent sur des fonds qui circuleraient au niveau de certains dirigeants du parti.

Qu’en est-il exactement. N’est-ce pas aussi cela qui aiguise les appétits ?

 

Ah bon ! Franchement, je n’en sais rien. Je ne peux donc pas répondre à votre question. Cela dit, vous savez, aujourd’hui, il est bien rare que sur ce genre de questions, tout le monde ne finisse pas par être au courant de tout. Et c’est toujours malsain. La transparence en est le remède.

 

Selon vous, qui de Eddie, Achille ou Léonce ferait un bon président du parti ?

 

Vous me citez là trois camarades dont l’un dit ne pas être candidat à la présidence du parti. Non, la question actuelle n’est pas celle-là. Vous savez, au CDP, il y a tant de leaders possibles  qui pourraient diriger le parti avec compétence et sans calcul ! Et puis, qui vous dit que je ne serais pas un bon candidat, moi ou des personnalités telles que Juliette Bonkoungou, Frédéric Korsaga, Salif Sawadogo, Naboho Kanidoua, Topan Sané, Luc Tiao ou Patrice Nikiéma par exemple ? Non, il faut laisser de côté la politique-fiction pour se concentrer sur le travail à faire pour gommer les dissonances actuelles.

Le CDP sortira renforcé de cette polémique. Mais si c’est mal réglé, il en pâtira sérieusement et cela n’est dans l’intérêt de personne. Certainement, des responsables d’autres partis se réjouissent des petites querelles actuelles de l’ancien parti majoritaire. Ils ont tort. Les difficultés d’un grand parti tel que le CDP affaiblissent le système politique du pays.

Nous allons surmonter la crise actuelle. Je vous donne rendez-vous en 2020. Le CDP sera au meilleur de sa forme et pourrait bien créer la surprise dans notre pays.

Entretien réalisé par Boundi OUOBA

 

 

Articles similaires

1 Commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Google+