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NATION : « A quand l’Université Thomas Sankara ? »

C’est la question que se pose l’auteur du point de vue ci-dessous ; lui qui se félicite au passage du baptême de l’Université Ouaga I en Université Joseph-Ki Zerbo. Il propose, dans la même veine, que l’Université Ouaga II prenne le nom d’Université Thomas Sankara qui, dit-il, est une « figure incontournable de la nation ». Lisez !

1- En février 2004, dans un article intitulé : « Joseph Ki-Zerbo, patriarche de la nation », l’auteur de ces lignes avait, entre autres, proposé de baptiser l’Université de Ouagadougou du nom de Joseph Ki-Zerbo1. Il avait en cela heureusement été soutenu par de brillants intellectuels2. Mais, le contexte politique était loin d’être favorable. En effet l’exclusion était une constance à l’époque. Au lieu de gouverner pour tous, Blaise Compaoré, son parti, le Congrès pour la démocratie et le progrès (C.D.P.) et sa garde prétorienne, le Régiment de sécurité présidentielle (R.S.P.) gouvernaient pour leurs partisans et pour leur propre prestige. Joseph Ki-Zerbo ayant été un farouche opposant du régime, l’idée pouvait donc difficilement prospérer.

2- Le régime de la Transition qui a succédé àcelui de Blaise Compaoré vient de concrétiser cette proposition. Le 26 décembre 2015, l’Université de Ouagadougou a officiellement pris le nom de Joseph Ki-Zerbo. Quel bel hommage pour ce combattant de l’impossible3, d’autant plus que son épouse et compagne de combat, Jacqueline, venait de quitter ce monde le 15 décembre 2015.

3- On peut cependant regretter que certaines idées, également émises par l’auteur, n’aient pas encore abouti comme la constitution d’une fédération du Sahel comprenant le Mali, le Niger et le Burkina Faso pour servir de rampe de lancement à la création d’une fédération de l’Afrique de l’Ouest4. Etant sensiblement au même niveau de développement, leur regroupement favoriserait un partenariat également profitable pour tous, sans que l’un ait l’impression d’être exploité par l’autre. La création récente du groupe des cinq pays du Sahel (G5 Sahel) pour lutter contre le terrorisme n’est qu’une pâle copie de cette proposition. Dans un tel cadre, non seulement les structures se mettent difficilement en place, mais encore chaque Etat s’engage avec beaucoup de réserve. Chacun a pu constater l’incapacité de la C.E.D.E.A.O. à mettre en place une force susceptible de faire face aux « djihadistes » du Nord- Mali. Dans le cadre d’une fédération, il n’est pas certain qu’en 2013 on aurait eu besoin de l’intervention de l’armée française pour stopper leur marche sur Bamako.

4- Pour rassurer les uns et les autres, il convient de rappeler qu’une fédération n’est pas un Etat unitaire. Dans une fédération, les Etats fédérés peuvent conserver leur autonomie dans certains domaines comme l’éducation, le droit de la famille, la santé, le code de la route, etc. Tout dépend du contenu du pacte fédéral. Dans un Etat fédéral, il peut ainsi arriver qu’on roule à droite dans certains États fédérés et à gauche dans d’autres. Le divorce peut être interdit dans certains et autorisé dans d’autres. De même en est-il de la peine de mort, etc. Même la langue peut ne pas être unique. Dans la fédération helvétique, en fonction des zones, on parle soit l’allemand, soit le français, soit l’italien. En Belgique, c’est le français et le flamand. Au Canada, c’est l’anglais et le français. Même aux Etats-Unis, le multilinguisme tend à s’imposer avec, en plus de l’anglais, l’espagnol, l’allemand et le français. C’est le pacte fédéral qui délimite les compétences respectives de l’Etat fédéral et des Etats fédérés en fonction des réalités du terrain.

5- Il a aussi été proposé «l’érection d’un musée des anciens chefs d’Etat dans lequel seraient exposés les principaux faits ayant marqué le passage de chacun à la tête de l’Etat. Un tel musée serait en lui-même une école de science politique pour les générations actuelles et futures5.» Pourquoi pas aussi un musée des grands hommes du Burkina, retraçant le parcours de personnalités comme Joseph Ki-Zerbo, Salfo-Albert Balima, Norbert Zongo, Tiémoko Marc Garango et de ceux qui, sans être Burkinabè, ont contribué à son édification comme Frédéric Charles Edouard Alexis Hesling, Jean-Louis Goarnisson, Joanny Thévenoud.

6- Le combat n’est donc pas terminé pour la sauvegarde de la mémoire des plus méritants, pour l’éducation de la jeunesse et pour l’institution de repères pour les générations futures. Dépourvu de ressources naturelles appréciables, le Burkina ne peut se fonder que sur la qualité des hommes pour son développement en vue de l’épanouissement de ses habitants.
7- Nul ne peut sérieusement contester que l’essor économique, social et culturel actuel du Burkina, quoique relatif, trouve sa source dans le stimulant que Thomas Sankara lui a appliqué pendant ses quatre années de pouvoir. Tous les domaines de la vie sociale furent affectés par la politique énergique et sans complaisance de Thomas Sankara, particulièrement les domaines économique, juridique et politique. Il se présente ainsi comme la figure incontournable de la Nation à l’instar de Moustapha Kemal en Turquie. En Afrique, on pourrait citer Gamal Abdel Nasser en Égypte, Nelson Mandela en Afrique du Sud, Kwame Nkrumah au Ghana, Joshua Nkomo au Zimbabwe, Patrice Lumumba en R.D.C., Julius Nyerere en Tanzanie.

8- Sous Thomas Sankara, la classe politique fut profondément bouleversée et renouvelée avec une nouvelle orientation. Le droit fut transformé avec de nouvelles méthodes d’exercice du pouvoir, notamment la création des Tribunaux populaires de la Révolution (T.P.R.) et des tribunaux provinciaux et départementaux, la création des songda, de nouvelles règles de droit et de procédure et de nouveaux termes juridiques. L’économie fut radicalement transformée avec la gestion rigoureuse de la chose publique, la politique du « compter sur ses propres forces », de produire ce qu’on consomme et de consommer ce qu’on produit. C’était pour le pays une nouvelle conception du développement6.

9- L’université Ouaga-II a pour spécificité d’enseigner le droit, la science politique, l’économie et la gestion. Ce sont des domaines qui ont le plus préoccupé Thomas Sankara et pour lesquels il s’est battu jusqu’au sacrifice suprême. L’Université Ouaga-II ne peut réellement mériter le nom d’Université que si elle prend en compte les conceptions de Thomas Sankara dans les domaines qu’elle enseigne; soit pour les contester, soit pour les corroborer, dans tous les cas, pour les analyser.

10- Tout indique donc que l’Université Ouaga-II est amenée à s’appeler « Université Thomas Sankara ». On voit aussitôt le rayonnement international qu’elle connaîtrait. Il lui reviendrait alors de mériter un tel rayonnement en recrutant des enseignants de qualité et des étudiants motivés, en discutant et en introduisant des théories novatrices pour apprendre aux étudiants à «oser inventer l’avenir», selon l’expression même de Thomas Sankara. Après donc l’Université Joseph Ki-Zerbo, à quand l’Université Thomas Sankara ? Aux Burkinabè d’écrire leur histoire.

11- Pour terminer, il convient de relever qu’une troisième université publique est désormais plus que nécessaire à Ouagadougou pour désengorger l’Université Joseph Ki-Zerbo et aussi pour de meilleurs encadrements pour plus de performance. Ainsi, l’Université Joseph Ki-Zerbo pourrait avoir pour domaines les Lettres et sciences humaines, l’Université Thomas Sankara les sciences juridiques, politiques, économiques et de gestion, et la troisième université à créer serait une université des sciences et techniques.

Dr Apollinaire J. Kyélem de Tambèla, Avocat au Barreau du Burkina Faso, Directeur du C.R.I.S.

1-Cf. Le Pays, N2 3065, Ouagadougou, le 17 février 2004, p. 18.

2-Cf. Le Pays, N2 3071, Ouagadougou, 25 février 2004, p. 3-4 ; Le Pays, N°3365, Ouagadougou, 29 avril 2005 p.16 ; L’Observateur Paalga, N2 6392, Ouagadougou, 17 mai 2005, p.7.

3- C’est le titre d’un poème que l’auteur de ces lignes lui a dédié. Cf Le Pays N2 3769, Ouagadougou,
14 décembre 2006, p. 29.

4- Cf. L’Observateur Paalga, N2 5870, Ouagadougou, 9 avril 2003, p. 3.

5- Cf. Le Pays, N2 3122, Ouagadougou, 11 mai 2004, p. 6.

6- Pour une vue générale de la politique révolutionnaire sous Thomas Sankara, Cf. A.J. Kyélem de Tambèla, Thomas Sankara et la Révolution au Burkina Faso – Une expérience de développement autocentré, Harmattan Burkina, 2e édition, 2012, 436p. Une troisième édition plus complète de cet ouvrage est en préparation.

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