PASPANGA : Ce quartier qui fait « l’objet d’une forme de gentrification »

PASPANGA : Ce quartier qui fait « l’objet d’une forme de gentrification »

L’auteur du point de vue ci-dessous jette son dévolu sur Paspanga, du nom de ce vieux quartier de Ouagadougou, qui, jadis, « recevait les dignitaires du royaume de Wogdogo ». Pour lui, ce quartier fait « l’objet d’une forme de gentrification », c’est-à-dire « un processus par lequel des personnes plus aisées s’approprient un espace initialement occupé par des habitants en usagers moins favorisés ». Ainsi donc, l’auteur en appelle à la responsabilité des plus hautes autorités, car, dit-il, « nous ne sommes ni à New York ni à Londres ou à Paris, mais bien à Ouagadougou ». Lisez plutôt !

Paspanga, quartier traditionnel de Ouagadougou, fait partie du paysage politico-historique du Burkina Faso. Nous sommes loin des fastes d’antan, où le quartier recevait les dignitaires du royaume de Ouagadougou (Wogdogo). Certains Nanamsé (chefs et rois) y ont toujours leur résidence secondaire : le dima de Bousma, le Barkoundba naaba, le Koupèla naaba par exemple.  C’est le lieu où le Mogho Naaba (roi des Mossé) vient « fortifier son pouvoir», acquérir en quelque sorte une légitimité vis-à-vis de ceux qui l’ont précédé, juste après son intronisation, et où il continue de venir chaque année renouveler certains rites, accueilli pour la circonstance par le chef de Paspanga et son protocole.

Malgré ces vestiges du passé, Paspanga a bien changé : la colonisation puis l’indépendance sont passées par-là. L’Etat y a érigé des bâtiments administratifs dont des établissements scolaires, une caserne de gendarmerie, une centrale électrique, un centre de traitement et de distribution de l’eau, quelques voies bitumées, un canal le séparant de Dapoya (autre quartier traditionnel), etc. Au niveau de la population, les familles de certains dignitaires s’y sont installées, en lien avec ceux cités plus haut, sans oublier les Yarsé, fidèles alliés du pouvoir, les Yonyonsé et quelques artisans. Progressivement, des familles amies puis des fonctionnaires se sont joints à eux, profitant du lotissement de la zone. C’est ainsi que l’on y trouve des Ouédraogo, Congo, Sawadogo, Ilboudo, Yanogo, Kassalom, Diallo, Sana, Kouraogo, Combary, Yoni, Nacoulma, Baadhio, Tiendrebéogo, Nonguierma, Nikièma, Ariste, Kaboré, Gombré, Sankara, Souli, Mankoudougou, Zoma, Kiello, Kibora, Compaoré, Bonkoungou, etc. Bref ! Ces différentes familles finirent par tisser des liens d’amitié, de fraternité et même parfois par sceller des unions. Beaucoup depuis sont décédés, d’autres, enfants et petits-enfants notamment ont déménagé, loué ou vendu leur concession. Certains cadets s’y retrouvent  avec de vieux parents, surtout des veuves. C’est dans ce contexte d’héritiers nombreux, de veuves fragilisées par l’âge, de cadets frappés par le chômage ou vivant de boulots précaires, que de nouveaux arrivants font leur entrée en scène ; des acquéreurs d’un nouveau genre. Si certains sont d’honnêtes gens, d’autres investissent le quartier dans le but inavoué de faire de la spéculation immobilière, mais surtout de pousser les vieilles familles vers la sortie. Les immeubles aperçus par-ci par-là, signes de modernité ou d’aisance, ont du mal à cacher le malaise ambiant.

En effet, Paspanga fait l’objet d’une forme de gentrification à la ouagalaise : c’est le processus par lequel des personnes plus aisées s’approprient un espace initialement occupé par des habitants ou usagers moins favorisés, transformant ainsi le profil  économique et social du quartier au profit exclusif d’une couche sociale supérieure ; un quartier présentant généralement des avantages certains.

Nous ne sommes ni à New-York ni à Londres ou Paris, mais bien à Ouagadougou où l’histoire semble se reproduire. Dans le cas de Paspanga, c’est sa situation géographique, centre-ville, non loin des commodités, qui fait son attrait. Par contre, ce ne sont pas des gens riches ni des holdings qui investissent le quartier, mais des individus d’origine modeste, des « arrivistes » qui commencent par des activités « mafieuses »  [sexe, drogue et/ou alcool] ou par d’insupportables nuisances [musique tonitruante jusqu’à l’aube, bruits liés à la présence de personnes alcoolisées, cris, bagarres, etc] pour ensuite grignoter des bouts de territoire (parcelles, cours, etc), et asseoir ensuite leur emprise sur le quartier. Il arrive également que certaines réalisations (investissements) soient le fruit d’un blanchiment d’argent. Dans tous les cas, une solidarité d’intérêts se forme, justifiant des rencontres pour peaufiner des stratégies et se  donner des coups de main (cotisations) en cas de soucis, pour corrompre à certains échelons et dans le quartier. Ainsi, une sorte de « mafia » se met en place dont le seul but est de supplanter les natifs, avec ses méthodes : corruption, intimidations, menaces et même un enlèvement de quelques dizaines de minutes [interrogatoire, pression, intimidation et billets].

Dans le cas précis de Paspanga, les « néo-mafieux » commencent par corrompre la jeunesse, leur distribuant des billets, jouant aux gars généreux, tout en incitant subtilement à une vie de débauche.  Il y aurait même un (des) kiosque (s) discret  à narguilé (pipe orientale), où la drogue n’est pas exclue. Il faut dire qu’avec l’alcool et/ou la drogue dont le cannabis ou la cocaïne, le discernement et la combativité des jeunes se trouvent altérés. Certains même viennent dans le quartier juste pour chercher des choses illicites en dehors des prostituées et de la drogue (mercure par exemple). Ce qui fait dire à bon nombre que c’est un « sale quartier ». Toutes ces manœuvres perverses qui tendent à dévaluer Paspanga (après Dapoya), ne sont pas sans intérêt pour ces prédateurs. Le quartier, une fois «nettoyé», les natifs une fois partis, ils se tailleront la part du lion dans le quartier, s’empresseront de se refaire une « virginité », devenant des hommes d’affaires ; chassant par coup de baguette magique prostituées, drogués et alcooliques. Ils effleureront peut-être des ambitions politiques, d’autant plus que le code de dignité qui liait les anciens chefs et rois (Nanamsé) ne semble pas exister au sein des institutions modernes (impunité), malgré le slogan « plus rien ne sera comme avant ».

Dans le cas de Paspanga donc, ce sont des individus qui s’approprient l’espace, le polluent sciemment par des nuisances diverses. Des prédateurs qui arrivent à pas de loup, commençant par louer pour installer des lieux très bruyants de beuverie, des chambres de passe avec des cohortes de prostituées, et même des points de livraison et de vente de drogue, dégradant ainsi l’image du quartier, baissant drastiquement sa côte et poussant de paisibles familles à vendre sinon brader. Il faut dire que tout est fait pour augmenter la violence et entamer la sérénité des familles. Autre astuce de ces hommes de peu de foi ou de vertu, est de s’installer à côté de veuves ou de familles très démunies ; de distribuer de l’argent aux  jeunes et certains adultes, de corrompre leur discernement, de ramollir ceux qui semblent être des personnes influentes du quartier (chef, imam, aînés ratés, petits caïds, etc.). Les plus pervers donnent aux jeunes de quoi s’alcooliser et même les approvisionneraient en drogue (directement ou indirectement). Ils  promettent une vie meilleure aux jeunes filles naïves qui finissent par tomber dans le piège de la prostitution.

Un de ces prédateurs mérite le détour : à mi-chemin de la quarantaine, père de famille, se vantant d’être un matheux, se présentant comme un gérant de maquis et d’auberge (en fait des maisons de passe), et certainement un jour comme un homme d’affaire respectable ! Il a été insensible au devenir des jeunes élèves qui viennent coucher dans ses chambres pendant les heures de cours,  ceux qui désertent l’école pour se prostituer, ceux qui s’alcoolisent, se droguent sous ses yeux. Les habitants apprennent qu’il est « mafieux », réceptionne et vend de la cocaïne et/ou du cannabis. Un de ses jeunes « collabos »,  victime des dégâts de la drogue, tout amaigri, surtout très en colère, a fini par vendre la mèche. Il a compris tardivement que certains prédateurs sont à éviter ou à combattre. Sa colère étant disproportionnée, il a juste été pris pour un fou, délinquant, drogué. Une méprise qui a profité au prédateur qui l’a échappé belle ce jour-là. Mais certains habitants savent depuis un certain temps que de la drogue est vendue dans (ou devant) ses locaux ; il suffisait de voir et d’entendre les prostituées de la rue Zom-kom pour comprendre qu’elles avaient fumé, sniffé ou bu. En outre, un adolescent s’est fait prendre un jour dans sa famille, pour consommation de drogue et a fini par avouer, sous les coups, où il s’était ravitaillé ; le paquet de cigarettes que le jeune avait en sa possession, contenait de la drogue.

Intimider, mystifier, mentir semblent être le fort de ce « mafieux ». Il fait courir une légende de caïd sur lui, pour « effrayer » : il aurait la gâchette  facile et le  « wak » puissant. Il faut dire qu’il a même fait « enlever » un jeune pour l’intimider et le convaincre de ne pas s’approcher des bonnes paroles, des conseils de certaines mères de famille expérimentées ayant fait leurs preuves dans l’éducation des enfants. Il a fait jouer ce jour-là sa capacité à ensorceler sinon à tuer par la magie noire.

Il faut rappeler que ce dernier a été chassé de quelques quartiers, pour sa capacité de nuisances  (Dapoya, Wemtinga) ; mais fort de son expérience, il a pu s’enrichir depuis qu’il est à Paspanga, au point d’y ériger des immeubles, acheter des parcelles et se vanter d’être en mesure d’acheter ce qu’il veut. Lui qui n’était qu’un simple gérant de kiosque à liqueurs (frelatées ?), l’argent [sale] lui monte à la tête. Certains apprennent qu’il a en effet investi dans des mini-villas et immeubles ailleurs (Tanghin, Patte d’Oie). Si les ambitions de ce dernier sont sans limite, c’est surtout son machiavélisme qui est  « hitlérique ». Il voudrait tout simplement épurer le quartier, c’est-à-dire exclure les natifs en commençant par sacrifier sa jeunesse, réduire les plus éclairés au silence. Les vieux ne constitueront qu’une bouchée de tô qu’il réserve pour la fin [sa faim ?].

L’ignorance des droits étant la chose la mieux partagée et la corruption étant une réalité nationale, pas grand monde ne s’inquiètera de l’absence d’autorisation de construire (aucune plaque) de certains immeubles, du changement de destination des parcelles, du dépassement de quotas de débits de boisson, ou du bruit des « maquis » au-delà de 23 heures (numéro vert) dans le quartier, etc. Beaucoup sont découragés par le nouveau visage de leur quartier et certains cherchent à partir malgré leur attachement au lieu ; d’autres sont déjà partis. Fort heureusement, il y a des « résistants » qui se battent et cherchent à sauver leur quartier, à redonner de l’espoir à sa jeunesse, à redorer le blason de  Paspanga, à l’aider à reprendre « la force de la dignité », qui connaissent leurs droits (et devoirs).

Si certains individus depuis 2005/2006 n’ont cessé d’attirer l’attention des autorités sur ces prédateurs d’un nouveau genre, un collectif des habitants y mène une lutte qui dure depuis 2012 : valse de courriers aux ministres, maires, PDS (Président de délégation spéciale), plaintes à la gendarmerie [en vain], appels de numéros verts, passages de la Police municipale, rencontres de certaines autorités dont Sa Majesté le Mogho Naaba, etc. En dehors d’un maquis bruyant qui a mis les clés sous la porte, les chambres de passe prospèrent, et même des nouvelles font leur apparition en bordure du canal. Ce, dans un environnement où les familles sont toujours présentes, de même que les écoles, collèges et lycées, la caserne de gendarmerie, la mosquée, la chapelle, les centres de soins, etc.

Certains habitants du quartier se posent légitimement la question de savoir si ces prédateurs ne bénéficient pas de certaines complicités ?!  Au lieu de raser le quartier et son passé, on laisserait quelques prédateurs faire le « sale boulot », pour éviter de grosses indemnisations, ou l’inverse : on justifie le déguerpissement des habitants par son insalubrité, avec la chance pour ces « mafieux » d’y rester parce qu’ayant érigé des immeubles. La ville de Ouagadougou s’est trop étalée : l’espace est fini. Sur les champs de qui irait-on installer les natifs de Paspanga ? Est-ce la solution que de toujours raser des pans d’histoire pour recommencer ad aeternam ? On préfère sacrifier des jeunes et le droit pour chaque quartier que de garder sa spécificité tout en intégrant progressivement une certaine modernité, et surtout le volet assainissement. Une native du quartier a même écrit à ce sujet un texte intitulé : « Que font les geckos dans la Cité ? ». Enfin, est-ce aussi un hasard si des chambres de passe et des prostituées prolifèrent autour des casernes (exemple de Bilibambili devenu Cité An 3) ?

Des immeubles ont été érigés par quelques natifs du quartier ; le reste est une question de temps, car ce n’est pas la hauteur des immeubles qui fera bondir les mentalités. La scolarisation, la formation, l’éducation et l’emploi  restent un enjeu majeur de l’épanouissement des jeunes du quartier et de l’équilibre des familles. Toujours raser et déplacer des populations ou écarter les natifs n’est pas la solution adéquate. Présenter l’assainissement comme un devoir de chacun assorti de sanction (déguerpissement) en cas de non-respect pourrait être une piste à explorer ; de même que contraindre à un cahier de charge en cas de démolition ou de vente de chaque cour familiale [maison]. Etre dans une dynamique de progression et non de bâclage ou de mimétisme serait la solution la plus appropriée.

Après des tentatives de sensibilisation et même de conciliation, les membres du collectif ont choisi la lutte groupée, légale et administrative. Une manière de rappeler aux uns et aux autres qu’ils sont dans un Etat de droit, surtout que du temps des fastes du royaume Moagha, les Nanamsé montraient l’exemple en se pliant aux règles [coutumières]. Une manière de montrer à ces « hors-la-loi » que nul n’est au-dessus de la loi. Qu’elle est la même pour tous, et que tous ont le devoir de la respecter. A travers cette lutte légitime, c’est aussi l’avenir d’une jeunesse qui est en jeu, une jeunesse à qui les « prédateurs » montrent que la vie est facile entre mendicité, assistanat, corruption et mépris des règles de vie commune ; que la vie est vitesse et non progression, et qu’elle pourrait, en marge de la loi, tourner autour du sexe, de la drogue et de l’alcool. Le « Collectif Paspanga Debout », à travers sa lutte, montre aux plus jeunes que la vie est lutte, d’abord pour sa propre liberté et sa dignité. Il rappelle à ses contemporains que l’union fait la force et que ce qui diffère la société des hommes [Cité] de celle des animaux [Brousse] est la JUSTICE. Las de l’inertie de certaines autorités, il a en effet emprunté le chemin judiciaire. Espérons que son action portera un jour des fruits. L’espoir des Résistants est permis.

TIMPOKO

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