PROCES DU PUTSCH MANQUE « On était resté au camp parce qu’on n’avait pas le choix », dixit le lieutenant Dianda

PROCES DU PUTSCH MANQUE  « On était resté au camp parce qu’on n’avait pas le choix », dixit le lieutenant Dianda

 

Voilà maintenant sept mois que le procès du putsch manqué suit son cours au Tribunal militaire délocalisé à Ouaga 2000. Le mardi 12 septembre 2018, c’était au tour du jeune lieutenant Abdoul Kadré Dianda de s’expliquer à la barre. Quatre chefs d’accusation pèsent sur le lieutenant Dianda : « complicité d’attentat à la sûreté de l’Etat, meurtres sur 13 personnes, coups et blessures sur 42 personnes et incitation à commettre des actes contraires au devoir et à la discipline militaire ». Bien avant, la parole était à un autre jeune lieutenant, Aliou Ghislain Honoré Gorgo.

Le mercredi 12 septembre 2018, dans la matinée, l’audience reprend avec le lieutenant Aliou Ghislain Gorgo. Et son avocate, Me Orokia Ouattara, a la parole pour ses observations. Elle réaffirme que le lieutenant n’est pas à la barre pour charger ses co-accusés. Selon l’avocate, quand on parcourt les procès-verbaux de Roger Koussoubé, de Ali Sanou, de Nébié, de Poda et autres, il ressort clairement que soit ils conduisaient des V6 et des V8, soit ils étaient à bord de ces véhicules et « lesdits co-accusés ne renient pas les faits ». Pour les faits de « meurtres sur 13 personnes, de coups et blessures sur 42 personnes », le lieutenant Gorgo dit ne pas les reconnaître. Et le parquet militaire de déclarer que si le lieutenant est reconnu coupable de complicité d’attentat à la sûreté de l’Etat, il sera responsable des meurtres sur 13 personnes et des coups et blessures sur 42 personnes. Dans le cas contraire, il sera blanchi de ces chefs d’accusation. Du reste, le ministère public signale que le procès pénal, surtout criminel, se décline en plusieurs phases. « Nous ne pouvons pas présager de ce qui va venir, mais si les choses se déroulent comme elles le sont à l’étape actuelle, le ministère public ne trouverait pas d’inconvénient à avoir une réquisition bienveillante à l’égard du lieutenant Gorgo », révèle-t-il. A ce propos, Me Idrissa Badini note que « le parquet fait du chantage aux accusés », comme pour leur dire que « les accusés qui vont nier les déclarations dans les procès-verbaux, le parquet sera sévère contre eux et indulgent envers ceux dont les propos collent aux déclarations dans les procès-verbaux ». A entendre Me Badini, les propos du parquet ne vont pas dans le sens du principe du procès équitable, d’autant plus que le procès criminel se fonde sur l’oralité.

« L’armée est au service de la République et non l’inverse »

Compte tenu de la constance du lieutenant, Me Prosper Farama, avocat des parties civiles, lui, dit ne pas avoir de question à poser et que le moment venu, par rapport à la narration des faits, chacun interprètera. Mais il a tenu à revenir sur certaines observations de certains avocats de la défense qui insinuent que les soldats ont dit que si le Chef d’Etat-major général des armées (CEMGA) avait dit de ne pas obéir aux ordres, parce qu’il s’agit d’un coup d’Etat, ils n’allaient pas obéir aux ordres de leurs supérieurs. Avant de demander pourquoi le CEMGA n’a pas dit au général de dire à ses éléments de déposer les armes. De prime abord, Me Farama note que quand on est dans un coup d’Etat, on n’est plus dans l’ordre de la République. Et qu’il y a certains qui pensent que le fonctionnement de la République est assujetti à l’Armée. « L’armée est au service de la République et non l’inverse », martèle-t-il, avant de conclure que n’eût été « le peuple qui s’est levé comme un seul homme, Dieu seul sait où on en serait aujourd’hui ». Comme ultime propos, le lieutenant Aliou Ghislain Honoré Gorgo, relativement aux noms des co-accusés qui sont ressortis dans sa narration des faits, réaffirme que « si des noms sont ressortis, ce n’est pas de la noyade, mais plutôt de la narration » des faits. Avant de rejoindre le box des accusés, il a souhaité que les âmes des défunts reposent en paix et un prompt rétablissement aux blessés.
Toujours dans la matinée du 12 septembre, le président du tribunal appelle un autre jeune officier à la barre, en l’occurrence le lieutenant Abdoul Kadré Dianda, commandant du Groupement des unités spéciales (GUS), dont certains co-accusés ont dit être à l’origine du coup d’Etat. Il pèse sur l’officier de 32 ans quatre chefs d’accusation : « complicité d’attentat à la sûreté de l’Etat, meurtres sur 13 personnes, coups et blessures volontaires, incitation à commettre des actes contraires à la discipline et au règlement militaires ». Le lieutenant Dianda, commandant du groupement d’intervention anti-terroriste (GIAT) et officier de sécurité, dit ne pas reconnaître les faits à lui reprochés. Pour convaincre le tribunal, il a dit ceci : « Le 16 septembre était un mercredi et c’est le jour de sport. Je suis arrivé au corps vers 5h 30 mn. On m’a fait savoir que le sport n’aura plus lieu ». Il dit être resté dans son bureau jusqu’à 13h 30mn, heure à laquelle il s’est rendu en ville pour des courses personnelles. Et c’est quand il revenait au camp, qu’il a reçu un coup de fil du lieutenant Gorgo qui l’informe que le chef de corps dit de rentrer et qu’il y avait des mouvements à la présidence. Pendant qu’il était en communication, il reçoit un autre appel du commandant Korogo. Il a donc appelé le major Mountian Coumbia qui l’a informé que le Président du Faso et le Premier ministre ont été enlevés tout en précisant qu’il n’en a pas plus d’informations. Il a donc appelé l’adjudant Nion, un élément d’intervention dans l’escorte du Président. Il m’a dit qu’il y a un problème mais qu’il ne peut pas en parler au téléphone. C’est ainsi qu’il a essayé de joindre au téléphone Nana, l’aide de camp du Président, mais celui-ci ne décrochait pas. Le lieutenant Dianda s’est donc rendu à l’évidence qu’il y avait un problème. Il a donc fait demi-tour et est allé se mettre en tenue pour repartir à Ouaga 2 000. Arrivé à la présidence, il n’a pas pu passer par l’entrée principale. Il a accédé à la présidence par la porte du camp Naaba Koom. De là, il a rejoint le poste de commandement du GUS avant de rallier le poste de commandement central qui, selon les déclarations du lieutenant, était entouré d’hommes armés. Et dans le bureau, il y avait des officiers et un homme portant une arme, un gilet et un casque. Et c’est plus tard que le lieutenant Dianda a su que c’était le caporal Sami Dah. A la réunion, le lieutenant dit que le général a confié que le Président du Faso et le Premier ministre ont été enlevés et qu’il part à une réunion au ministère de la Défense. Et qu’à son retour, il les indiquera la conduite à tenir. Dans son récit, le lieutenant a mentionné qu’il a participé à la réunion avec les sages, une réunion qui s’est terminée en queue de poisson, puisqu’aucun accord n’a été trouvé. Le lendemain, 17 septembre, le lieutenant dit avoir pris connaissance à la télévision et ce, en compagnie d’autres éléments, de la déclaration lue par le médecin colonel Bamba qui mettait fin au régime de la Transition.

« Il faut faire taire Shériff Sy »

Après cette déclaration, le chef de corps a sonné le rassemblement au carré d’armes, a dit que le quartier est consigné et de maintenir les hommes sur place. Pendant qu’il était sous un arbre avec d’autres officiers, il a pris connaissance du communiqué qui a porté le général à la tête du CND. Le 18 septembre, le général dit avoir effectué une mission à l’aéroport pour sécuriser les chefs d’Etats de la sous-région venus pour la médiation. Et à l’aéroport, le lieutenant Dianda dit avoir rencontré les chefs militaires. Le 19 septembre, dans la matinée, le commandant du GUS dit avoir été envoyé à Laïco où il a trouvé le capitaine Zoumbri. Après le compte rendu fait à son supérieur hiérarchique, celui-ci a enjoint le lieutenant de passer les consignes au capitaine Stéphane Sessouma de l’ESI. Ce qu’il a fait. Selon le calendrier du commandant du GIAT, le 20 septembre, il a effectué une mission à l’aéroport. Et du 21 au 27 septembre, il n’est pas sorti du camp. Ce n’est que le 28 septembre, vers 16h, qu’il a rejoint son domicile situé au Conseil de l’entente. Domicile qu’il partageait avec le lieutenant Compaoré. La nuit tombée, pendant qu’il était dans la maison, deux hommes armés sont venus demander le lieutenant Compaoré. Bien avant, ce dernier était venu à la maison ramasser des effets, tout en confiant à son co-locataire qu’il part parce que sa vie est en danger. Le lieutenant fait savoir aux deux éléments qu’il n’a pas la position du lieutenant Compaoré. Il n’en fallait pas plus pour qu’il reçoive des menaces : « Si le lieutenant n’est pas là, ce n’est pas sûr que vous-même allez vous en sortir ». Ces propos intimidants sont ceux des visiteurs indésirables, que le lieutenant pense être des éléments de la 3e compagnie. C’est après ces menaces que le lieutenant Dianda a trouvé refuge en ville. Après le récit, le parquet cherche à savoir pourquoi le lieutenant Dianda est resté au camp. « On était resté au camp parce qu’on n’avait pas le choix », répond-il. Le parquet, toujours dans sa logique de comprendre les choses, lit un certain nombre de messages téléphoniques que le lieutenant a reçus : « Il faut faire taire Shériff Sy, il continue de faire des déclarations sur RF », « Nous allons mettre en place le mouvement de soutien aux forces armées », « Prenez des mesures drastiques pour empêcher l’occupation de la Place de la Nation et neutralisez les leaders des OSC ». L’accusé reconnaît que ces messages ont été extraits de son téléphone, mais en aucun moment, il n’a répondu auxdits messages. Et que celui qui a envoyé ces messages, est son cousin qui se trouve à Bobo-Dioulasso. « N’était-il pas de votre dispositif de renseignement ? », lance le parquet. « Négatif », répond le lieutenant. Mais le parquet relève tout de même qu’il y a des incohérences dans les déclarations de l’accusé. Et c’est sur l’analyse et la comparaison des déclarations des procès-verbaux et celles à la barre que le président du tribunal, Seïdou Ouédraogo, suspend l’audience pour la pause déjeuner. L’interrogatoire du lieutenant Abdoul Kadré Dianda s’est poursuivi dans l’après-midi du 12 septembre 2018. Après avoir répondu aux questions des juges, du parquet militaire, des avocats de la partie civile et ceux de la défense, l’officier a été félicité. « Je tiens à féliciter le lieutenant Abdoul Kadré Dianda, parce qu’il est resté constant depuis le début de la procédure », a déclaré Me Séraphin Somé, avocat de la partie civile. En plus de la complicité d’attentat à la sûreté de l’Etat, il est également poursuivi pour incitation à commettre des actes contraires à la discipline et au règlement militaire. A ce niveau, il plaide non coupable. En effet, du 16 septembre au 28 septembre 2015, il dit être resté au camp Naaba Koom II. « Pendant cette période, je n’ai mené aucune mission hors de la caserne », a-t-il dit avant d’ajouter qu’aucun de ses éléments n’a été accusé de quoi que ce soit. Preuve qu’il n’a pas donné d’instruction de commettre des actes contraires à la discipline militaire. A l’issue de son intervention, le parquet militaire a trouvé que le tribunal pouvait ne pas lui tenir rigueur par rapport à l’incitation de commettre des actes contraires à la discipline militaire. Après le lieutenant Dianda, le soldat de première classe Abdou Compaoré a été appelé à la barre. Comme il dit ne pas être à mesure de s’exprimer en français, un interprète a été mis à sa disposition pour traduire du français en mooré et vice-versa. Il plaide non coupable. Le 17 septembre 2015, explique le soldat de première classe, « j’étais au garage lorsque le sergent Guiré Yahaya est venu me dire de m’apprêter pour une mission de dépannage à la Place de la Nation ». Mais avant de prendre la route, a-t-il poursuivi, le sergent lui a dit de trouver une pièce de rechange pour la moto en panne. Une fois la pièce trouvée, les deux hommes se sont remorqués sur une moto pour rejoindre la Place de la Nation en passant par l’hôtel Libya et Palace Hôtel. Une fois sur les lieux, son binôme ne voyant personne, a appelé une tierce personne au téléphone pour avoir la position exacte de la moto à réparer. Après la conversation téléphonique, le sergent Guiré et lui sont entrés à l’intérieur du camp Guillaume Ouédraogo. Sur le chemin du retour, ils ont rencontré deux hommes sur une moto. C’est ainsi que le sergent Guiré les a stoppés avant de leur demander si c’était la moto à réparer. « Oui », ont répondu les deux hommes. Puis, ordre lui a été donné d’aller exécuter sa mission qui consiste à réparer la moto supposée être en panne. Après avoir fini de réparer la moto, les deux soldats de l’ex-RSP ont pris le chemin du retour en empruntant le sens interdit. Arrivé au niveau du jardin du 8-Mars, ils ont vu une foule hostile qui leur a barré la route. Son chef, le sergent Guiré, lui ordonne de descendre pour faire dégager la route. Une fois descendu, il a dû utiliser son arme pour parvenir à ses fins, c’est-à-dire dégager la route. Mais, il s’est heurté à une foule qui devenait de plus en plus hostile. Il a même reçu des projectiles lancés par celle-ci. Il fut donc obligé d’utiliser une seconde fois son arme pour effrayer les manifestants. Toute chose qui lui a permis d’avoir le temps de rattraper son chef pour emprunter la moto pour le retour à la base. C’est sur ce récit que l’audience du jour a pris fin.

Françoise DEMBELE et Issa SIGUIRE

 

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