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PROMESSE D’AIDE MILITAIRE DU MAROC AU NIGER POUR LUTTER CONTRE BOKO HARAM : Un dilemme cornélien pour Mahamadou Issoufou

 

Le Royaume chérifien a manifesté son intention de voler au secours de l’Etat nigérien dans la lutte à mort qu’il a engagée contre le groupe djihadiste, Boko Haram, en décidant de lui fournir des armes non létales et des équipements sécuritaires. Les contours de cette aide militaire envisagée restent cependant à être définis, mais le voile sera levé sur cette question au Parlement à Rabat, ce matin. En attendant donc de voir le format de l’offre, l’on peut déjà se risquer à dire que ce geste de solidarité Sud-Sud, pour peu qu’il ne soit  pas un vœu pieux, constitue a priori une bonne nouvelle pour le pays de Mahamadou Issoufou confronté  aux raids meurtriers des spadassins de Abubakar Shekau. La dernière furie meurtrière de cette horde d’illuminés, s’était soldée par le chaos apocalyptique de Bosso. La ville endeuillée avait déversé sur les sentiers de l’exil, la quasi-totalité de ses habitants, créant un véritable drame humanitaire. Le président Mahamadou Issoufou avait alors été contraint de faire le pèlerinage de certaines capitales pour y solliciter de l’aide. « Quoi d’autre que l’invite à monter au dos peut le plus réjouir le perclus des jambes ? », s’interroge la sagesse africaine.

Rabat use d’un argument de poids pour infléchir la position de Niamey

C’est dire si cette « zakat » de Mohammed VI au Niger pour contrer Boko Haram dans le bassin du lac Tchad, ne pouvait mieux tomber. Mieux, elle a l’élégance du temps dans un contexte mondial où la métastase de la menace djihadiste commande la solidarité internationale ; aucun pays ne pouvant venir à bout de l’hydre à lui tout seul. C’est en cela donc que l’aide militaire marocaine pourrait être, pour le Niger, une véritable bouffée d’oxygène dans une lutte où aucune aide n’est de trop. Mais, on doute que cette générosité du Maroc soit dénuée de tout calcul. Car, face à l’offensive diplomatique engagée par le Maroc  pour son retour au sein de l’Union africaine (UA), il existe des poches de résistance au nombre desquelles figure le Niger. En posant une main secourable où le pays a le plus mal, Rabat use d’un argument de poids pour infléchir la position de Niamey. Mahamadou Issoufou peut-il se payer le luxe de refuser cette offre au nom des principes sans se mettre à dos son opposition et une bonne partie de son peuple ? Difficile d’y croire quand l’équation se ramène à faire le choix entre les intérêts du peuple nigérien et ceux du peuple sahraoui.  Mais va-t-il pour autant mordre à l’hameçon ? Rien n’est moins sûr car, en acceptant l’offre, il encourt le risque de froisser son grand voisin du Nord, l’Algérie, qui constitue la tête de pont historique de la cause du Sahara Occidental sur le continent. A faire le jeu du Maroc, le Niger pourrait mettre à mal ses relations de bon voisinage avec l’Algérie qui protège une bonne partie de sa frontière Nord, des infiltrations djihadistes. Tourner le dos à Alger qui est le grand parrain de la lutte anti-terroriste dans la bande sahélo-saharienne, pourrait être une source supplémentaire de pépins  pour le Niger qui a déjà mal à ses frontières avec la Libye, le Mali et le Nigeria. Il est tout à fait certain que l’Algérie, située au cœur de l’arc de violence et consciente que sa sécurité intérieure dépend en grande partie de la sécurité au Sahel, ne se contentera pas seulement de bouder face à une éventuelle volte-face diplomatique nigérienne.

Le projet marocain constitue une formidable opération de communication

 

C’est donc dans un véritable dilemme cornélien que le Maroc, par son offre formulée bien à dessein, plonge Mahamadou Issoufou qui ne peut qu’espérer que le secours qui lui est apporté, ne soit pas assorti de conditions. Et même là, il est contraint à la gratitude envers son bienfaiteur ; ce qui pourrait signifier modération ou neutralité sur l’épineux dossier du Sahara Occidental. Toute chose qui fait déjà en soit l’affaire du Maroc. Mais, « il ne faut pas, dit-on vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué ». Le génie politique du  président nigérien peut bien lui permettre de retourner la situation en sa faveur en exploitant au mieux l’inimitié légendaire entre l’Algérie et le Maroc. Il peut, en effet, dans ce contexte où le Niger fait l’objet d’une cour assidue de la part du Royaume chérifien, demander à son rival algérien plus d’engagement à ses côtés. Une telle demande, sans être de la surenchère, pourrait être difficilement refusée par Alger qui a intérêt à garder une forte influence dans le Sahel.  En tout état de cause, quel que soit  le choix que fera le président nigérien, il devra communiquer en expliquant clairement à son peuple quels sont les enjeux de sa décision pour éviter contre lui une levée de boucliers. Quant au Maroc, il fait du tout bénef dans cette affaire.  Son offre, quel que soit le sort qui lui sera réservé,  lui vaudra la sympathie du peuple nigérien qui souffre le martyre avec la guérilla que lui livre Boko Haram sur les flancs Sud. « Quand on se noie, même à la queue du caïman, on s’agrippe », dit le proverbe. Au-delà du Niger, le projet marocain constitue une formidable opération de communication en direction de toute l’Afrique. Non seulement, il confirme le retour en force du Royaume chérifien sur le continent, mais il traduit aussi son ambition de ne pas y jouer les seconds rôles. Le Maroc, en Afrique, ne se contentera pas d’un rôle de figurant. Et il le montre déjà assez bien avec la coopération qu’il entretient avec certains Etats subsahariens à travers les domaines de l’agriculture, de la santé et de l’éducation. En ajoutant à son carquois la lutte contre le terrorisme, le pays augmente son charme qui ne manquera pas d’allonger la liste des 28 Etats dont il dispose déjà de l’accord officiel pour réintégrer la grande famille africaine.

 

« Le Pays »

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