REJET DU PROJET DE REVISION CONSTITUTIONNELLE PAR LE SENAT MAURITANIEN : Emancipation politique ou calculs d’intérêts ?

REJET DU PROJET DE REVISION CONSTITUTIONNELLE PAR LE SENAT MAURITANIEN : Emancipation politique ou calculs d’intérêts ?

L’Afrique est-elle en train de fermer l’époque de la dévotion aux chefs d’Etat ? En tout cas, les sénateurs mauritaniens viennent de jeter un pavé dans la mare. En retoquant le projet de la révision constitutionnelle, le Sénat pourtant contrôlé par le pouvoir en place, semble donner des gages à cette nouvelle ère démocratique née du « printemps arabe » et qui s’étend en Afrique à travers des protestations contre les pouvoirs à vie, la « caporalisation » des institutions, la déification du pouvoir d’Etat encadré par des sbires. Ce rejet de projet de modification constitutionnelle, si ce n’est un camouflet pour le président Mohamed Ould Abdel Aziz qui y tenait tant, peut être considéré comme un véritable allumage à la démocratie mauritanienne qui fonctionne jusqu’à présent au rythme du yoyo. Alors, cet acte osé des sénateurs mauritaniens, parce que le fait est quand même rare sous nos tropiques, va-t-il permettre au pays d’amorcer le pas vers une véritable alternance démocratique ? La question mérite d’être posée d’autant que depuis son indépendance, la Mauritanie n’a pas encore réussi le test de la gestion du pouvoir par un civil issu des urnes. Le premier président civil, Moktar Ould Daddah ayant été balayé par un coup d’Etat militaire, le pouvoir n’avait pu filer entre les mains des hommes en treillis qu’en avril 2007, avec l’élection de Mohamed Ould Cheikh Abdallah. Mais cette nouvelle ère aura fait long feu. L’actuel homme fort, Mohamed Ould Abdel Aziz, y a mis un coup d’arrêt le 6 août 2008.

Le président Abdel Aziz savait qu’il prenait un gros risque en demandant aux sénateurs de s’autodétruire

A la tête du pays donc depuis près d’une décennie, il s’est lancé dans des réformes pour tenter de mettre la Mauritanie sur les rails de la démocratie. Les choses allaient plus ou moins bien pour le meilleur de la démocratie mauritanienne, jusqu’à ce que ses ‘’ambitions’’ prennent des proportions inquiétantes avec cette histoire de révision constitutionnelle. Annoncé depuis près d’un an, ce projet de  réforme de la Constitution n’avait de cesse de provoquer des remous sociaux. Si l’opposition réunie au sein du Forum national pour l’unité de la démocratie (FNUD) ne la voyait pas d’un bon œil, bien qu’elle devait permettre de réduire un certain nombre d’institutions pour le moins budgétivores et pas trop utiles au bon fonctionnement de la démocratie dans nos pays, cette révision était une manière pour le président Abdel Aziz de jauger son emprise sur les institutions-clés de l’Etat. En effet, à deux ans de la fin de son mandat, s’il n’a encore rien dit officiellement sur son avenir politique, personne ne peut jurer la main sur le cœur qu’il n’a pas l’intention de procéder à un tripatouillage de la Constitution pour s’éterniser au pouvoir. Du reste, certains de ses ministres avaient déjà annoncé la couleur en n’excluant pas la possibilité, pour le chef de l’Etat, de rester dans les starting-blocks lors de la présidentielle prochaine. Ce qui, à l’évidence, pourrait tuer dans l’œuf, les ambitions présidentielles de certains de son entourage. En rejetant ainsi ce projet de modification de la Constitution, le Sénat donne cette joyeuse impression de ne pas céder à la forfaiture d’un président qui a déjà eu à porter un coup de poignard à la démocratie, avec son coup de force d’août 2006. Pour l’heure, les sénateurs ont fait la preuve de leur émancipation politique. Il appartient maintenant au peuple mauritanien de décider, au moment venu, du recours référendaire. Toujours est-il que le président Abdel Aziz savait qu’il prenait un gros risque en demandant aux sénateurs de s’autodétruire en adoptant sa proposition de modification de la Constitution qui devrait extirper le Sénat du dispositif institutionnel de la République. C’est vraiment osé de demander à quelqu’un de scier la branche sur laquelle il est assis. Dans ce cas de figure, et la politique étant parfois un jeu d’intérêts, l’on peut comprendre pourquoi ces sénateurs ont osé ‘’froisser’’ leur mentor de président, pour la sauvegarde de leurs intérêts. En tout cas, l’opposition et certaines organisations de la société civile ont applaudi ce rejet de la loi.

Drissa TRAORE

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