TOLE SAGNON, CHEF DE CANTON ET EX-SG DE LA CGT-B : « Le contexte compte beaucoup dans l’appréciation de la gestion d’un pouvoir »

TOLE SAGNON, CHEF DE CANTON  ET EX-SG DE LA CGT-B : « Le contexte compte beaucoup dans l’appréciation de la gestion d’un pouvoir »

Tolé Sagnon, l’une des figures emblématiques de la lutte syndicale au Burkina Faso, nous a reçu dans son village natal à Labola, situé à une quinzaine de kilomètres de Banfora. Dans l’entretien qu’il nous a accordé le 23 août 2017 dans une de ses exploitations agricoles, Sa Majesté Maouran, puisqu’il est depuis 2012 chef de canton du Karaborala, évoque la disparition du président de l’Assemblée nationale, Salifou Diallo. Il donne son point de vue sur la sécurisation du pays et parle de sa nouvelle occupation. Tolé Sagnon aborde également la question des revendications sociales qui se succèdent sans discontinuer. Lisez !

« Le Pays » : Comment avez-vous accueilli la nouvelle de la disparition de Salifou Diallo ?

Tolé Sagnon : C’est une nouvelle qui a été pratiquement foudroyante pour tous, puisqu’elle a été vraiment trop brusque. Bien sûr qu’en tant qu’homme d’action, on peut rencontrer la mort partout, mais quand on ne s’y attend pas et qu’on vous annonce brusquement la disparition d’un homme d’action, d’un homme que tout le monde connaît au Burkina Faso, cela provoque un choc. Nous avons appris cette disparition avec beaucoup d’émotion. En tant que chef de canton, nous avons préparé une correspondance adressée à madame le gouverneur de qui nous relevons. A travers elle, nous avons souhaité présenter nos condoléances à sa famille intrinsèque, à sa famille politique et aussi l’Assemblée nationale et à l’Exécutif. Nous avons fait cette démarche pour marquer la disparition de l’illustre personnage qu’était Salifou Diallo.

Salifou Diallo a beaucoup fait. Il a fait ce qu’il pouvait

On sait que vous avez connu l’homme. Quel souvenir gardez-vous de lui ?

Comme je le disais tantôt, c’est un homme d’action, un homme controversé. Dans tous les cas, lorsqu’on est un homme d’action, on ne peut pas y échapper. Je l’ai été jusqu’en 2017, soit pendant 40 ans, puisque c’est depuis 1977 que j’ai été élu délégué du personnel. Puis, j’ai poursuivi mes activités dans le mouvement associatif en tant que membre dirigeant. Donc, quand on est un homme d’action, la plupart du temps on n’est pas compris de tous. Mais on est connu, en tant qu’homme public. On pose des actes que beaucoup peuvent apprécier, mais il y a toujours des critiques à l’endroit des hommes d’action. Salifou Diallo était un homme d’action et quoi qu’on dise, il a marqué son temps avec ses prises de position, avec ses actions, avec ses différentes positions dans le milieu politique burkinabè et donc, c’est véritablement quelqu’un qui a marqué son temps. Mais on ne peut pas rester indifférent face à l’homme que fut Salifou Diallo. En tout cas, il a beaucoup fait. Il a fait ce qu’il pouvait. Il a fait de son mieux et il a posé des actes qui peuvent parfois être critiqués, qui peuvent ne pas être compris ; des actes aussi que peut-être je n’ai pas toujours approuvés. Mais il n’en demeure pas moins que Salifou Diallo est un homme d’action. Je préfère ce genre d’hommes qui, d’une manière ou d’une autre, aident à pousser en avant la roue.

Ouagadougou a été pour la 2e fois frappé en plein cœur par des terroristes. Comment avez-vous vécu cela ?

J’avoue que j’ai été sidéré. Après les attaques de 2016 en plein cœur de Ougadougou, on a subi d’autres attaques, au Nord du pays surtout. On a subi des pertes en vies humaines et je profite de l’occasion pour compatir avec les familles de toutes les victimes. Je dis franchement que c’est un phénomène qui n’aide pas du tout le développement du pays. Personne ne peut être serein quand il sait qu’à tout moment, des hommes qui disent relever de Dieu, qui disent adorer Dieu, peuvent agir de la sorte. C’est, en tout cas, avec beaucoup d’émotion et en même temps avec beaucoup d’interrogations que j’ai appris ces attaques pour la deuxième fois en plein cœur de la capitale burkinabè. C’est une situation qui n’arrange pas du tout les dirigeants qui ont un programme politique à mettre en œuvre.

Quelles solutions proposez¬-vous pour une meilleure sécurisation du pays ?

C’est difficile pour une personne, quelle que soit sa compétence, de pouvoir trouver des solutions à un phénomène qui est aujourd’hui mondial. La sous-région est aujourd’hui inondée de ce phénomène d’actes terroristes. Le Mali voisin est pratiquement divisé en deux à cause des actes terroristes. Aujourd’hui, à un moment donné, au Nord du pays, les fonctionnaires avaient commencé à quitter la zone. C’est comme s’ils cherchaient à nous retirer une partie du territoire aussi. Donc, pour trouver solution à cela, c’est se mettre ensemble pour réfléchir à la problématique. Et dans ce sens, je crois que le Conseil économique et social (CES) dont je suis le 2e vice-président, a organisé un forum qui s’est tenu à Bobo-Dioulasso et qui a réfléchi. Comme le CES est chargé de mener des réflexions et de faire des recommandations à l’Exécutif, nous l’avons fait à qui de droit. Mais en même temps, il se prépare un forum national sur ces problèmes de sécurité qu’organise l’Exécutif et je pense que ce sont ces genres de cadres qui permettront de fédérer les réflexions pour pouvoir sortir une sorte de politique sécuritaire pour le pays et même au-delà, pour la sous-région. Sinon, chacun peut avoir ses solutions sectorielles, parcellaires, mais cela ne peut pas suffire à garantir une sécurité à tous. Déjà, ce à quoi nous avons pensé, c’est d’impliquer vraiment de manière sérieuse et importante, les populations. Pour nous, la sécurité ne doit pas être le seul apanage des spécialistes, les seuls initiés dans le domaine. Il faut que l’ensemble des populations en prenne conscience et s’implique dans la recherche de solutions. Au niveau des spécialistes, ce qu’il y a à faire, c’est de mettre à la disposition du plus grand nombre leurs réflexions sur le sujet et qu’elles soient partagées partout. Par exemple, en tant que chef de canton, s’il y a des conclusions du genre, que je puisse, avec les personnes avec lesquelles je travaille, c’est-à-dire les chefs de villages, les chefs de centres, les différents responsables dans le canton, organiser une sorte de rencontre pour leur faire part des réflexions, mais aussi recueillir leurs préoccupations et propositions dans ce domaine. Je pense que c’est une réflexion collective qu’il faut.

Quand on démarre par une grève illimitée, c’est peut-être parce que ceux qui sont à la tête du mouvement n’ont pas bien maîtrisé le processus d’organisation de la lutte

Le front social a longtemps été mis en ébullition. D’aucuns estiment que cela n’était pas opportun, au regard du contexte sociopolitique et économique du pays. Qu’en pensez-vous en tant qu’ancien syndicaliste ?

Le front social en ébullition, je pense qu’il faut bien regarder les préoccupations qui sont posées. Il y a des préoccupations qui sont récentes. Il y en a qui sont plus anciennes, et je pense que c’est la lecture de ces préoccupations qui peut permettre d’apprécier si oui ou non elles sont justes. Si maintenant, elles sont justes, quels sont les modes de pression que les travailleurs ont envers les dirigeants pour amener ceux-ci à leur proposer des solutions ? Maintenant, je pense que ce sont ces modes de pression et leur organisation, d’une manière générale l’organisation des luttes, qui peuvent faire l’objet de débat. Sinon, les problèmes sociaux du monde du travail sont réels et on organise souvent des actions autour de ces problèmes qui, peut-être, méritent d’être mieux coordonnées, mieux organisées et mieux discutées. Que les différentes parties discutent, qu’elles fassent des propositions qui puissent être aussi mises en œuvre. Généralement, lorsqu’il y a un changement de régime, le front social essaie de rappeler aux nouveaux arrivés qu’il y a des revendications des travailleurs qui, d’une manière ou d’une autre, ont contribué à ce que ce nouveau pouvoir soit là. Ou bien s’ils n’ont pas contribué, on porte à l’attention des nouveaux dirigeants les préoccupations qu’ils sont peut-être venus trouver ou qui sont peut-être nouvelles. Mais ce qui compte chez les travailleurs, c’est que le pouvoir leur apporte des solutions. Je pense que ce sont des questions qui peuvent être bien formulées par les dirigeants syndicaux qui peuvent mieux organiser la forme de luttes. Le contexte national peut effectivement aussi amener les dirigeants syndicaux à remettre à d’autres périodes les luttes qu’ils avaient prévues. Il est déjà arrivé qu’on prévoie une grève avec un préavis en bonne et due forme, qui pouvait être prévue pour durer deux semaines, mais entre-temps, une situation nationale est arrivée et on a décidé, compte-tenu du contexte, de reporter la grève. Je pense que là où il y a débat, c’est l’organisation des formes de lutte. En tant qu’ancien syndicaliste, j’ai vu des secteurs où des travailleurs, à travers les dirigeants, ont démarré une lutte par une grève illimitée. C’est objet à débat. Ou alors, on n’a pas suivi comment se sont passées les discussions entre les dirigeants et les responsables. Peut-être aussi qu’il y a eu des conclusions qui n’ont pas été respectées, ce qui a fait que finalement, on a abouti à pareille situation. Sinon, on ne peut pas démarrer une première grève par une grève illimitée. Parce qu’avant cela, il y a les négociations et leurs résultats. Il y a la mise en œuvre ou pas, des résultats des négociations et puis, il y a des grèves d’avertissement. Voilà ! Mais quand on démarre par une grève illimitée, c’est peut-être parce que ceux qui sont à la tête du mouvement n’ont pas bien maîtrisé le processus d’organisation de la lutte. Cela, pour nous autres anciens syndicalistes, peut faire l’objet de critique.

Comment se déroule la journée d’un chef coutumier comme vous ?

Rires. C’est assez complexe, parfois. Je dois préciser que dans mon canton, on fait la différence entre le chef de canton et le chef coutumier. Peut-être qu’en tant que chef de canton, je suis un chef traditionnel. Mais dans le canton, il y a le chef coutumier. Dans le canton, c’est connu. Dans les villages, il y a les différents responsables, à l’image des chefs de terre qui détiennent le couteau ou des chefs chargés de l’initiation, les chefs chargés de la gestion des morts, etc., qui ont des pratiques coutumières bien connues. Et c’est tout ce monde-là qui est sous la responsabilité du chef de canton. Mais un chef de canton peut ne pas être un chef coutumier. C’est-à-dire que moi, par exemple, je ne détiens pas le couteau sur la terre de Labola. Celui qui détient le couteau, est ailleurs. Si j’ai besoin qu’il vienne gérer un problème en lien avec le foncier, je lui fais appel. Il vient faire son travail. C’est dire que je ne peux pas le faire.
Pour ce qui me concerne, c’est un canton de 105 villages et hameaux de culture. C’est une zone très importante au niveau de la Comoé et si donc chaque village doit se réunir et à tout moment venir saisir le chef de canton, c’est infernal. Je rappelle que je suis à la retraite. Donc, normalement, je suis fatigué et je dois me reposer. C’est dire que pour organiser nos journées, il faut innover. C’est pourquoi j’ai mis en place des centres de regroupement de villages par dizaines et parfois plus. A la tête de chaque centre, j’ai désigné un responsable qui répond directement de moi et qui essaie de régler les premiers problèmes dans les villages concernés. Si maintenant, il est débordé, le problème arrive chez le chef de canton qui organise des rencontres entre les différentes parties en conflit sur les différents sujets. On donne une date aux différentes parties et lorsqu’elles viennent, avec la présence du chef de centre, des chefs de villages, on en discute. A la fin, on arrête des décisions assorties de procès-verbaux. Ensuite, il faut suivre la mise en œuvre de ce règlement. Généralement, dans nos zones, il s’agit de conflits fonciers. C’est dire que nous pouvons avoir une audience publique de 3 à 4 heures voire plus. Donc, par jour, je prends au maximum deux audiences publiques. Cela peut être des conflits entre villages ou entre individus sur des limites de champs, de villages, ou des conflits liés à la gestion des femmes ou de l’héritage. Mais quand ce sont des visites de courtoisie, je demande toujours qu’on soit informé à l’avance parce que si quelqu’un vient à l’improviste et qu’il vient me trouver en audience, il ne pourra pas me voir. Donc, on essaie de planifier tout cela dans la semaine, pour disposer du week-end pour se reposer. C’est dire que la journée d’un chef de canton peut facilement finir vers 17h ou 18h, avec une pause entre 13h et 15h parfois, pour se restaurer. J’ai essayé d’imposer un certain nombre de jours pour ces audiences afin de pouvoir récupérer, parce que je sens que ça devient encore plus lourd que lorsque j’étais en activité. Alors qu’on n’a plus les même forces que celles d’avant (Rires).

Question n’est pas d’obtenir le pouvoir seulement, mais de pouvoir le gérer
Combien de dossiers conflictuels avez-vous géré depuis que vous êtes porté à la tête du canton du karaborola ?

J’ai été désigné chef de canton en juillet 2012. J’ai été intronisé en avril 2013. Et j’ai commencé à travailler à ce moment-là. Cette année, lorsque nous avons fait le bilan au cours du mois d’avril 2017, il est ressorti que nous avons traité plus de
200 dossiers de litiges. C’est dire qu’il y a beaucoup de litiges. Nous essayons de travailler avec l’administration publique. Que ce soit les préfets ou les maires, les haut-commissaires. Parfois, il y a des dossiers qui nous viennent hors du canton. A ce moment, on nous appelle en tant que personne-ressource et nous répondons en tant que fils de la région. Le suivi des dossiers n’est pas facile et nous sommes souvent obligés de faire des haltes pour faire de la sensibilisation. Il y a des dossiers comme la sensibilisation sur Ebola, les questions de sécurité où nous essayons d’amplifier la sensibilisation en nous exprimant dans la langue locale ; cela, pour mieux faire passer le message.

Comment appréciez-vous la gestion du pouvoir actuel ?

(Rires) On peut se tromper. On peut se tromper parce que le contexte compte beaucoup dans l’appréciation de la gestion d’un pouvoir. Le pouvoir du président Compaoré est parti à la suite d’une insurrection. A la suite de cette insurrection, les populations elles-mêmes avaient beaucoup d’attentes. Cela donne une idée précise des préoccupations des différentes couches sociales qui sont sorties ces jours-là pour exprimer leurs préoccupations au pouvoir central et exprimer en même temps beaucoup d’attentes au pouvoir qui se met en place. Donc, quand vous devez gérer le pouvoir avec de telles attentes, ce sont des angoisses. Je le dis parce que la question n’est pas d’obtenir le pouvoir seulement, mais de pouvoir le gérer. Je crois qu’on peut bien comprendre ce pouvoir actuel qui est arrivé avec beaucoup d’angoisses. Ça, c’est le premier élément. Le second élément, c’est la question sécuritaire. Ce pouvoir a, à peine fini de s’installer qu’en janvier 2016, il y a eu les premières attaques, en plein cœur de Ouagadougou. Et quand on tient compte de la tentative du coup d’Etat de 2015, ce fut aussi un phénomène d’instabilité du pays. Donc, la campagne politique qui a été développée pour les élections, qu’elles soient présidentielle ou législatives, ce sont des programmes politiques. Je l’ai toujours dit, il ne faut pas seulement apprécier les individus qui sont à la tête de l’Etat. Il faut plutôt apprécier leur programme politique. Maintenant, ils sont arrivés au pouvoir et la mise en place de leur programme politique pose problème, parce qu’il y a les questions sécuritaires qu’il faut gérer. C’est vrai que tout pouvoir a la question de sécurité au cœur de son programme. Mais telle qu’elle s’est développée, je ne pense pas que c’était aussi attendu de cette manière-là. Donc, cela a dû bousculer des habitudes et même des convictions. Ce qui fait que si je dois me prononcer sur le pouvoir actuel, ce que je peux dire, c’est qu’il continue de chercher ses marques. Et ce n’est pas simple. Quand on tient compte en plus de la disparition de cette personnalité qui était au cœur du pouvoir actuel, on se rend compte que ce n’est simple. Je crois qu’il y a lieu que les choses soient reconsidérées par le parti qui a gagné les élections, pour pouvoir répondre avec un peu plus de certitude, aux attentes des populations.

Du coup, le chef a intérêt à ne pas prendre des décisions à la légère

Que pensez-vous du PNDES ?

Le PNDES est un programme politique. On dira que c’est un programme économique, mais c’est un programme économique et social. Il est au cœur du programme politique du président Roch Marc Christian Kaboré. En tant que tel, j’évite d’apprécier à l’avance des programmes quand bien même on peut les apprécier. Je suis un ancien responsable syndical, qui a vu beaucoup de régimes se succéder dans ce pays. On peut apprécier, mais en tant que quelqu’un qui a une certaine expérience, j’évite de donner des appréciations qui vont plutôt amener vers des débats de forme au lieu de s’occuper du fond. Ce qui fait que le PNDES, en tant que tel, si on regarde les programmes économiques passés, est un autre programme. Maintenant, c’est au pouvoir de mettre ce programme en œuvre pour le bien-être des populations. Je fais partie des dirigeants syndicaux qui ont dénoncé les Programmes d’ajustement structurel (PAS) avec leurs différentes composantes. Je ne vais pas donner une carte blanche au PNDES. Je dis simplement que c’est un programme politique à mettre en œuvre et le plus facile à faire, c’est le bilan qu’on pourrait en faire d’ici à la fin du premier mandat du président Kaboré. Sinon, dire simplement que des gens ont promis des centaines de milliers de milliards de F CFA, moi je ne discute pas de cela. Si notre pays a fait en sorte que les bailleurs de fonds aient confiance pour s’engager à le soutenir, c’est une bonne chose. Maintenant, qu’ils arrivent à toujours bénéficier de cette confiance-là, pour que les fonds promis puissent effectivement être mis à leur disposition afin qu’ils mettent en œuvre le programme pour lequel ils ont été élus. Cela aussi est lié aux questions sécuritaires. Donc, il y a beaucoup à dire et je souhaite simplement qu’ils aient les moyens de mettre en œuvre ce programme qu’on pourra apprécier à l’heure du bilan.

Syndicaliste devenu chef coutumier. Avez-vous réussi votre reconversion ?

(Rires). Je ne sais pas si c’est une reconversion. Là où il y a la différence, ce sont les regards que les populations, les personnalités, les journalistes comme vous, portent sur la nouvelle fonction de cette autre personne que vous connaissiez. Sinon, franchement, je suis au cœur des problèmes des populations. Maintenant, une des différences aussi est que l’on tombe dans une sorte de gestion, je ne dirais pas informelle. La gestion, ce sont des règles non écrites, des sous-entendus. Quand vous devez prendre une décision, tout le monde dit, nous sommes d’accord avec ce que le chef vient de prendre comme décision. Du coup, le chef a intérêt à ne pas prendre de décisions à la légère. Et le chef a intérêt à beaucoup écouter avant de prendre toute décision. Autrement dit, le chef permet à tous ceux qui l’entourent de s’exprimer pour faire après une sorte de synthèse. Au cas où la synthèse sort de la norme, qu’il prenne ses responsabilités et qu’il les endosse. Dans tous les cas, lorsque le chef prend ses responsabilités, il les endosse. Donc, c’est ça la différence avec le débat qu’on avait dans le milieu associatif où, quand il y a un congrès, on fait des propositions, on discute, à la limite on vote. Ici, il faut demander à chacun son point de vue. Ensuite, il y a la confiance que la population vous porte, parce je n’ai pas été désigné chef de canton à l’issue d’un concours ni d’un vote. On est venu me chercher alors que je n’étais pas encore allé à la retraite. C’est vers fin 2011 qu’ils ont engagé les démarches en me disant qu’ils avaient besoin de moi comme le 7e chef du canton du Karaborala. Ce sont des positions où les gens attendent beaucoup de vous. Vous arrivez dans un milieu que vous connaissez, mais les problèmes que les gens vous exposent sont vraiment très lourds. Ce qui fait que, finalement, on est souvent obligé d’ouvrir des parenthèses pour sensibiliser, puisqu’il y a beaucoup aussi qui viennent avec des questions qui sont en contradiction avec la loi. Comment jouer ce rôle de sensibilisateur et d’éducateur en rapport avec la loi, encore que le système chez nous, disons dans la plupart des pays africains, dit que nul n’est censé ignorer la loi ? Souvent, ils estiment qu’on leur fait la force. En tant que chef qui comprend l’esprit de la loi et qui comprend la réaction de ses administrés, comment concilier tout cela ? Ce n’est pas simple.

Maurice Yaméogo a posé des actes historiques. Il a dit non à l’armée française.

Comment entrevoyez-vous l’avenir du Burkina ?

Je crois que le Burkina est un pays adorable. Son peuple également est adorable. Il faut avoir confiance au peuple burkinabè. Quand on lit l’histoire de ce pays, pas seulement depuis l’indépendance mais depuis la colonisation, on se rend compte que les filles et les fils de ce pays se sont battus pour que ce territoire existe aujourd’hui. Parce que démantelé, parce que dit non- viable, ce sont les bras valides de ses fils qui ont fait du Burkina ce qu’il est devenu. Il y a eu des dirigeants dans ce pays, qui ont osé des actes, même s’ils ont été chassés par la suite. Prenez le cas du président Maurice Yaméogo. Il a posé des actes historiques. Il a dit non à l’armée française. Tout le monde sait qu’à l’époque, ce n’était pas simple. Nous sommes un peuple adorable, selon moi, et c’est un peuple qui évolue avec son temps. Et en temps voulu, il sort les dirigeants qui peuvent conduire ses idéaux. Je pense que c’est cet avenir-là qu’il faut attendre au profit du peuple burkinabè. Même sous les terroristes, sous les gestions délicates ou difficiles du pays, il faut toujours avoir confiance au peuple burkinabè pour l’avenir du Burkina Faso.

Sa Majesté, vous nous recevez dans votre exploitation agricole. Cela n’est pas courant de voir un chef aux labours.

C’est vrai, je suis chef de canton et en principe, mes populations me nourrissent. C’est dire que les différents villages apportent une tine de maïs ou de mil pour le chef, mais moi, je n’impose rien. Je suis fils d’agriculteur. J’ai mes neveux et cousins avec moi. Nous sommes une grande famille et les champs que vous voyez sont des exploitations agricoles simples. Je produis du maïs, du mil, des arachides. Ce que vous voyez là, n’est qu’une partie. Nous avons des exploitations un peu plus loin et même dans la zone de Sidéradougou, à 60 kilomètres d’ici, que nous exploitons depuis 1965.

Propos recueillis par Mamoudou TRAORE

 

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