VINGTIEME ANNIVERSAIRE DE LA CPI

VINGTIEME ANNIVERSAIRE DE LA CPI

 Ombres et lumières d’une juridiction

17 juillet 1998 – 17 juillet 2018 : la Cour pénale internationale (CPI) a 20 ans. Un âge, dans la vie d’un Homme, à cheval entre la majorité et l’âge adulte. Mais un âge, pour l’institution judiciaire internationale, qui a déjà une histoire chargée de soubresauts tant l’institution pénale a fait parler d’elle, au cours de ces deux décennies. Et de toutes les affaires qu’elle aura traitées jusque- là, celles qui retiennent le plus l’attention des Africains, ce sont incontestablement celles de l’ex-président ivoirien, Laurent Gbagbo, toujours en cours, celle du Congolais Jean-Pierre Bemba qui, après dix ans, vient de connaître un rebondissement inattendu et, dans une moindre mesure, celle de l’ex-président libérien, Charles Taylor, qui a été traitée dans des conditions un peu spéciales.

Une épée de Damoclès

Mais, que retenir de ces 20 ans d’existence d’une institution qui est passée, aux yeux de nombreux Africains, de l’ombre de la discrétion, où elle était presque méconnue et intéressait peu le citoyen lambda, à la lumière de la critique de nombreux enfants du continent qui ont fini par y voir un instrument hégémonique des Occidentaux, dirigé contre les Africains ? Beaucoup de choses.

D’abord, l’utilité de cet instrument judiciaire international n’est pas en cause puisqu’elle n’est plus à démontrer. En effet, il y a matière à satisfaction de voir que bien des gouvernants dont certains se sont distingués par leur cruauté et qui auraient pu être intouchables sur le plan national, ont eu à répondre devant cette juridiction. Et quoi qu’on dise, l’on peut déjà s’en féliciter, car cela a visiblement permis de réduire les abus de bien des dictateurs qui voyaient en la CPI, une sorte d’épée de Damoclès suspendue au- dessus de leur tête. Et cela semble avoir eu un effet dissuasif, à en juger par la peur à la limite de la panique, qui a poussé  certains dirigeants du continent à trouver prétexte dans sa soi-disant partialité, pour faire du lobbying en vue d’un retrait groupé des pays africains. Fort heureusement, peut-on dire, le projet a capoté. Car, même si l’institution de Fatou Bensouda n’est pas exempte de tout reproche, on imagine l’effet dévastateur qu’un retrait massif des pays africains, aurait pu avoir sur des populations qui ploient déjà sous la férule de dictateurs impénitents. D’ailleurs, l’on peut croire que l’insurrection populaire d’octobre 2014 des Burkinabè, doit, quelque part, son épilogue connu à cette institution dont la crainte a pu faire réfléchir Blaise Compaoré par deux fois, avant de prendre la décision que l’on sait. Et il y a fort à parier que l’ex-homme fort du Burkina ne serait pas le seul dirigeant africain à adopter une telle posture, face aux éventuelles poursuites et la comparution devant ce tribunal, dont on peut se laisser aisément convaincre qu’elle est vécue comme une véritable humiliation par bien des têtes couronnées du continent. C’est dire que si la CPI n’avait pas existé, il aurait fallu la créer.

Toutefois, il y a lieu de reconnaître aussi qu’avec le temps, la CPI a donné des verges pour se faire fouetter. Si fait que l’on peut difficilement donner tort à ses détracteurs qui ne manquent pas d’arguments pour la pourfendre.

Que ce vingtième anniversaire soit l’occasion d’une profonde introspection

Le cas le plus emblématique est celui du Congolais Jean-Pierre Bemba, poursuivi comme chef de guerre et condamné en première instance à 18 ans de réclusion criminelle, et devant le cas de qui la même Cour s’est dédite dix ans plus tard en prononçant son acquittement ; provoquant incompréhension et consternation chez les victimes en RCA. Mais si cet acte peut être lu comme la preuve du fonctionnement d’une institution qui se veut tenue par le droit, il n’en demeure pas moins que cela fait quelque peu vilain, d’autant que ce sont des problèmes de procédures qui ont abouti à ce revirement dans le verdict. Toute chose qui signifierait que les choses n’ont peut-être pas été faites dans les règles de l’art.

Cela dit, c’est aussi le cœur fendu que de nombreux Africains ont vu certains des leurs traînés sans ménagement devant cette juridiction internationale, pendant que des dirigeants occidentaux qui passent à leurs yeux pour des criminels, n’ont jamais été inquiétés. Par exemple, c’est aujourd’hui un secret de Polichinelle que l’ex-président américain, Georges Bush, a semé la tempête dans le désert irakien sur la base d’un mensonge d’Etat, avec les conséquences que l’on sait. Mais au grand jamais, il n’a été inquiété par la Justice internationale. Et que dire de l’ex-président français, Nicolas Sarkozy, qui passe aux yeux de nombreux Africains pour un criminel de guerre pour le désordre qu’il a semé en Libye et en Côte d’Ivoire, mais qui continue de se la couler douce face à la Justice internationale ? Pendant ce temps, sept ans après la comparution de l’ex-président ivoirien, Laurent Gbagbo, la Cour peine véritablement à convaincre de sa culpabilité au point que même dans le camp des adversaires les plus farouches de l’homme, on commence à se laisser gagner par un certain scepticisme. C’est dire qu’au fil du temps, la CPI elle-même s’est petit à petit construit une mauvaise image. Pour autant, faudrait-il lui tourner définitivement le dos ou décréter sa mort ? Rien n’est moins sûr. Même si ce vingtième anniversaire est célébré dans un contexte où certains pays comme le Burundi, l’Afrique du Sud ou encore la Gambie, avaient annoncé leur volonté de se retirer de cette institution. Si le premier pays cité a franchi le pas, les deux autres ne lui emboîteront finalement pas le pas.

En tout état de cause, tout le mal que l’on puisse souhaiter à Fatou Bensouda et aux siens, c’est que ce vingtième anniversaire soit l’occasion d’une profonde introspection dans le but de rectifier le tir. Car, la CPI est peut-être mauvaise pour certains, mais elle est utile pour les peuples africains.

 « Le Pays »

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