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YAHAYA ZOUNGRANA, DEPUTE DU CDP, A PROPOS DE DISCOURS DU PRESIDENT DU FASO

« Si j’étais à la place du président Roch Kaboré… »

Soixante-douze heures après l’adresse du chef de l’Etat sur les mesures sociales dans le cadre de la lutte contre le Covid-19, le député du Congrès pour la démocratie et le progrès, et candidat à la candidature du CDP à l’élection présidentielle de 2020, dans un entretien qu’il nous accordé, le 4 avril dernier à Ouagadougou, fait son analyse du discours du chef de l’Etat. Lisez plutôt !

« Le Pays » : Les députés étaient toujours en confinement. Comment avez-vous vécu votre confinement ?

« Yahaya Zoungrana » : D’abord, j’ai une pensée pieuse pour l’âme de ma collègue députée (Rose-Marie Compaoré /Konditamdé) et celle de tous les décédés suite à cette nouvelle maladie qui frappe le monde. Notre pays n’est malheureusement pas épargné. Je présente tous mes encouragements au corps médical et sanitaire et à tous ceux (chercheurs, tradipraticiens, soldats, etc.) qui sont au front pour protéger les populations. Pour revenir à votre question, je dis que les députés n’ont pas été en confinement, contrairement à ce que nous avons pu lire sur les réseaux sociaux. Suite au communiqué officiel du décès de notre collègue, des mesures de précautions ont été prises par la présidence de l’Assemblée nationale, demandant aux membres du bureau de l’Assemblée et aux membres de la conférence des présidents, de s’auto-confiner pendant les 14 jours d’observation. En effet, notre collègue était membre du bureau et de la conférence des présidents, en tant que 2e Vice-présidente de l’institution. Le confinement a concerné une quinzaine de députés sur les 127 que nous sommes. Ne faisant plus partie de la conférence des présidents, je n’ai pas eu à me confiner. La période de confinement s’est terminée sans un cas positif de maladie. Dieu merci.

Le Burkina Faso se retrouve être le pays le plus touché en Afrique de l’Ouest. Comment peut-on expliquer cela ?

Selon les statistiques publiées sur la maladie, vous avez raison, notre pays est en tête en Afrique de l’Ouest. Je pense que la prise, par les autorités sanitaires, de mesures suite aux deux premiers cas, n’ont pas tenu compte de la qualité d’hommes très publics de ces 2 premiers cas. Avant qu’on sache même qu’ils souffraient de la maladie, beaucoup de leurs proches ont dû être contaminés lors des témoignages de solidarité à la maison comme à la clinique. Si on tient compte de la période d’incubation du virus (14 jours), les contaminés qui ne le savent pas, ont continué à mener leurs activités sans rien suspecter. Ça c’est au niveau des individus. Au niveau des autorités sanitaires et du gouvernement, là aussi, des insuffisances sont constatées. Je crois que Ouagadougou aurait dû être mise en quarantaine dès la confirmation de la présence du virus dans la ville, afin d’éviter sa propagation vers d’autres localités. Les formations sanitaires ne sont pas prêtes à faire face au virus. C’est cela le plus inquiétant, si la recherche du médicament approprié doit prendre encore beaucoup de temps. Si le nombre de malades doit continuer de croître, nos formations sanitaires seront débordées (insuffisance de personnel, moyens logistiques insuffisants, matériels médicaux inexistants, en panne ou dépassés). Enfin, il faut que les populations respectent les consignes des autorités sanitaires. Malheureusement, ces consignes sont données au moment où l’autorité de l’Etat tend vers son plus bas niveau. Cette tendance s’est accélérée ces dernières années parce que les populations ne partagent pas ou condamnent ouvertement certaines décisions du pouvoir, ou voient en la non-réaction du pouvoir, une complicité entre les présumés coupables et l’Etat lui-même. Rappelez-vous, avant coronavirus de quoi parlions-nous ? De l’insuffisance de moyens alloués aux FDS pour la lutte antiterroriste, de l’affaire de charbon fin, d’attribution de marchés publics douteux à la commune de Ouagadougou, etc. Tout cela fait que quand l’autorité donne des instructions, les populations ont tendance à ne pas l’écouter et même à la défier. Et cela s’appelle « perte de l’autorité de l’Etat. » Tout cela rassemblé, pourrait expliquer pourquoi nous sommes en tête de ce triste et macabre peloton et vu comme un très mauvais point pour la gouvernance du pays. Mais face au malheur, nous avons tendance à respecter la mémoire des morts sans faire en sorte que les actes responsables des morts ne se reproduisent plus.

Le président du Faso a pris des mesures d’accompagnement pour faire face a la situation. Que pensez-vous de ces mesures ?

En effet, nous avons écouté le discours du Président du Faso hier (3 avril 2020). Il faut d’abord dire que ce discours était très attendu. Les populations attendaient, avec beaucoup d’espoir, ce discours pour deux raisons :
1-Le premier discours qui annonçait les mesures coercitives n’a pas annoncé que des mesures d’accompagnement viendraient.
2- les populations ont entendu les gouvernements de pays voisins prendre des mesures d’accompagnement pour soutenir leurs populations. Cette deuxième raison a amené les populations à réclamer de plus en plus ces mesures. Voilà le contexte dans lequel ce discours a eu lieu. Le gouvernement était sous pression, et il fallait faire vite. Malheureusement, cela conduit nécessairement à des insuffisances. Je n’ai pas vu, dans ce discours, que les mesures prises l’ont été suite à une large consultation de la classe politique et sociale pour un problème aussi national. Ça, c’est la forme. Dans le fond, ces mesures prises pour une période de 3 mois, montrent que le gouvernement a choisi le modèle optimiste. C’est-à-dire que pour le gouvernement, d’ici à fin juin, le Burkina trouvera une solution au COVID-19. Et si en fin juin, la situation n’est pas celle que le gouvernement a prévue ? Cela pose la question de la soutenabilité de ces mesures au-delà de fin juin 2020. Les mesures du gouvernement semblent ne concerner que les populations qui ont accès à l’eau et à l’électricité. Or, la grande majorité n’a ni eau ni électricité, même dans une ville comme Ouagadougou. Dans cette lutte contre le virus, l’eau a un rôle très important pour la salubrité. Comment les populations auront-elles accès à l’eau en cette période, même si elle est gratuite ? Je n’ai pas vu une réponse à cette difficulté dans le discours. Peut-être que d’autres mesures viendront compléter. Je n’ai pas vu une sorte de plan Marshall pour doter les formations sanitaires et le personnel de moyens adéquats pour la lutte, surtout que la situation peut s’aggraver (modèle pessimiste). Les mesures de gratuité sont les bienvenues, mais elles sont inadaptées. En effet, ce qui fait vivre le commerçant ou la vendeuse de produits maraîchers, c’est l’activité commerciale et le fait d’ouvrir boutique. Le gouvernement aurait dû prévoir la prise en charge des ménages de ceux dont le commerce est fermé, par la ponction de 50% des caisses noires. Avec un taux de croissance de 6%, on ne s’en sort pas. Quelle sera l’incidence sur la vie des populations avec une baisse de la croissance de 4%? C’est une inquiétude qui reste sans réponse, sinon une angoisse pour les populations. Etc.

Si vous étiez à la place de Roch, auriez-vous pris les mêmes mesures d’accompagnement ?

Si j’étais à la place du président Roch Kaboré, j’aurais présenté aux populations des mesures consensuelles, après une large concertation de la classe politique et sociale du pays. J’aurais fait en sorte de transformer cette épidémie en opportunité pour impliquer la pharmacopée dans la recherche de la solution. J’aurais fait en sorte qu’après cette crise, notre système sanitaire soit plus fort qu’avant. J’aurais fait en sorte que les populations s’approprient la salubrité (personnes, marchés, écoles, environnement de travail, etc.) comme moyen de rester en bonne santé. J’aurais fait en sorte que les victimes du Covid-19 ne le soient pas pour rien.

La solidarité s’exprime en ces temps difficiles pour le Burkina. Quelle est votre contribution, en tant que prétendant à la magistrature suprême du pays ?

Pour le moment, je prétends à la candidature de mon parti, le CDP, à la présidentielle de 2020. Ce qui peut amener un citoyen à prétendre à ce niveau de responsabilités, ce ne sont certainement pas ses moyens financiers ou matériels. Ce sont les idées novatrices pour apporter une autre gouvernance pour une meilleure vie des populations qui sont d’ailleurs les détenteurs réels du pouvoir. Nos moyens personnels ne seront jamais à la hauteur des problèmes d’une nation. Cela dit, pour revenir à votre question, ma contribution, pour le moment, est un partage des mesures sanitaires avec les responsables des groupements féminins. Pour l’appui en matériels, j’ai demandé à un district sanitaire la liste de ce dont ils ont besoin en ce moment pour faire face au virus ; cela afin de ne pas surcharger les formations sanitaires de produits déjà en stocks alors que d’autres produits sont en déficit. Je suis de ceux qui pensent que la main gauche ne doit pas être informée de ce que la main droite donne.

Quelles leçons peut-on tirer de cette épidémie ?

Les leçons que je tire de cette épidémie sont nombreuses. L’homme est dangereux pour l’homme. Il doit cesser de penser que c’est à lui de parfaire ce que Dieu a créé, c’est-à-dire la nature. Car, l’homme fait partie de cette nature. C’est Dieu qui a créé la nature et elle est parfaite. Ensuite, les pays développés doivent comprendre qu’ils sont vulnérables malgré leur nucléaire, leurs bourses, leurs bombes, leurs fusées sur la lune, Mars ou ailleurs. Revenons sur terre et exprimons notre humanité les uns envers les autres. Pour notre Faso, ce virus est venu nous rappeler que nous ne devons pas perdre du temps pour nous réconcilier. Ce que notre pays a connu en fin 2014, n’est pas plus grave que ce que d’autres pays ont connu tels le Rwanda, la Côte d’Ivoire, l’Afrique du Sud, etc., qui ont eu l’intelligence de se réconcilier. Sont-ils plus intelligents que nous ? Sommes-nous moins intelligents qu’eux ? Réconcilions-nous pendant qu’il est encore temps ! Si nos cœurs sont réconciliés, ensemble nous vaincrons le terrorisme et le virus. Réconcilions-nous pour mener le bon combat : celui du développement et non celui des rancunes.

Le processus de désignation du candidat du CDP à la présidentielle, a été suspendu du fait du coronavirus. Quelles peuvent en être les conséquences ?

En effet, le processus de désignation du candidat du CDP a été suspendu. J’ai déposé mon dossier de candidature le 17 mars, et dès que mon dossier a été déclaré recevable le même jour, j’ai remis une lettre au Président du bureau du collège électoral. Cette lettre s’inquiétait de l’incidence de la mesure gouvernementale (pas de rassemblement de plus de 50 personnes) sur le calendrier de la mise en œuvre de la directive. Le 20 mars, le président Nabaré a reçu les candidats pour échanger sur le sujet. Les 3 candidats n’étaient pas unanimes sur l’incidence sur le calendrier. Un candidat sur 3 tenait à ce que le vote ait lieu le 21 mars. Rappelez-vous que le 20 mars dans la soirée, a eu lieu le premier discours du chef de l’Etat sur les mesures contre le Covid-19. Ce discours est venu confirmer que les 2 candidats avaient raison, et le président du bureau du collège électoral a décidé de la suspension du processus jusqu’à nouvel ordre. C’est parce que le pays se porte bien qu’il y a élections. Donc, pour moi, la priorité, c’est le retour à une situation sanitaire normale dans le pays. Le CDP étant un parti respectueux des textes de la République, ce processus est subséquent au retour à la normale au Faso. Je souhaite que cela soit le plus tôt possible, pour le bien-être des populations.

Propos recueillis par Michel NANA

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