ZANGBE MAMADOU OUEDRAOGO, DIRECTEUR DE PUBLICATION DU JOURNAL « LE SOLEIL DE HAUTE VOLTA »:« Les militaires ne sont pas faits pour le pouvoir»

ZANGBE MAMADOU OUEDRAOGO, DIRECTEUR DE PUBLICATION DU JOURNAL « LE SOLEIL DE HAUTE VOLTA »:« Les militaires ne sont pas faits pour le pouvoir»

Instituteur, journaliste, directeur de publication du journal « Le soleil de Haute Volta », acteur de la révolution d’août 1983, exilé politique, conseiller spécial de plusieurs ministres ivoiriens, Mamadou Zangbé Ouédraogo a une autre lecture de la vie politique nationale. Pour lui, le départ de Auguste Dénise Barry du gouvernement est une bonne chose. Mieux, il préconise le retrait pur et simple de tous les ministres issus de l’armée de l’équipe gouvernementale. Outre cela, il propose une prolongation de la transition de six mois, pour dit-il, permettre à Michel Kafando, le Président, de remplir pleinement la mission qui lui a été confiée par le peuple burkinabè. Nous l’avons rencontré le 1er août dernier à son domicile à Ouahigouya et voilà ce qu’il dit dans cette interview. Lisez !

 

« Le Pays » : Qui est Zangbé Mamadou Ouédraogo ?

 

Zangbé Mamadou Ouédraogo (ZMO) : Je tiens à vous remercier pour l’opportunité que vous m’offrez afin de m’exprimer pour la première fois après plus de 30 ans d’absence du pays. C’est véritablement un honneur pour ma modeste personne et un privilège pour le journaliste que je suis. Zangbé Mamadou Ouédraogo est un fils de Kolgkom (NDLR : un des vieux quartiers de Ouahigouya). J’ai 72 ans aujourd’hui, âgé d’un an de moins que le Président de la transition, Michel Kafando. Je refuse d’être un vieux, je suis toujours un jeune et vous pouvez le constatez vous-même. Je suis entré dans l’administration publique à travers l’enseignement, mais j’avais une passion pour le journalisme. Je suivais alors les cours par correspondance. Mon épouse était également fonctionnaire de l’Etat et tout est parti de son affectation que j’avais jugée injuste et inappropriée. C’est la raison principale qui a motivé ma démission pour créer le « Soleil de Haute Volta », en 1971. Il n’y avait en son temps qu’un seul journal privé dans le paysage médiatique voltaïque : « Kibaré » de Boniface Kaboré. L’Observateur puis l’Observateur paalga de Edouard Ouédraogo est venu plus tard.

Avec quels moyens avez-vous pu créer votre journal ?

Je n’ai pas attendu d’avoir les moyens avant de lancer mon journal. J’avais la ferme volonté que je pouvais apporter quelque chose aux Voltaïques. Les débuts n’ont pas du tout été faciles mais, par la suite, j’ai compris que si « Le Soleil de Haute Volta » n’était pas né, il fallait vraiment le créer.

Quelle différence y a -t-il entre le journalisme des années 70 et celui de 2015 ?

 

Il n’y a pas deux façons de pratiquer le journalisme. Tout bon journaliste doit d’abord vérifier les informations collectées, faire preuve de rigueur professionnelle en refusant la corruption, quelle qu’elle soit. La spécificité de mon journal est qu’il avait opté pour le journalisme d’investigation. Ce type de journalisme comporte beaucoup de risques pour son pratiquant.

 

Est-ce que vous avez rencontré des difficultés particulières à cette période ?

J’ai particulièrement enquêté sur l’affaire du commandant Moumouni Ouédraogo, mort tragiquement. Dans mes enquêtes, j’ai découvert que Moumouni Ouédraogo a été assassiné et que sa mort n’était pas accidentelle. Dans cette affaire, j’ai même été condamné à un franc symbolique. J’ai également écrit sur la France et cela n’a pas plu au régime de Sangoulé             Lamizana à l’époque. Gérard Kango Ouédraogo, qui était le Premier ministre, m’a appelé dans son bureau et a commencé à me dire que je voulais créer des problèmes à la Haute Volta. Puis, il a cherché à me corrompre avec un chèque de 5 millions de FCFA. Dans les années 70, vous imaginez que ce n’était pas petit ! Mais j’ai froissé le chèque et l’ai jeté sous les yeux de Gérard et de l’Ambassadeur de France. Cela, pour dire que nos journalistes doivent être honnêtes, dignes et intègres. Il faut accepter de dire la vérité et dormir le ventre creux. J’ai été aussi arrêté parce que j’ai pris part à un colloque en Corée du Sud. Vous savez que c’était la bataille de charme entre les deux Corées. Cette rencontre avait réuni près de 200 personnes venues des 4 coins du monde. Nous étions deux Africains dont un Sénégalais et moi. C’était pour réfléchir sur le développement.

Parlez-nous de l’avènement de la Révolution d’août 1983.

Ce fut un avènement exaltant, un moment de fierté nationale. Vous savez, autant je faisais le journalisme, autant je faisais aussi la politique. Quand Thomas Sankara a été arrêté le 17 mai et placé en résidence surveillée, il m’a demandé de venir le voir. J’y suis allé et c’est alors qu’il m’a demandé de lui dire si j’étais avec lui ou contre lui. Ainsi posée, cette question était embarrassante. J’ai alors répondu par l’affirmative. Sur-le-champ, Sankara m’a remis une tenue militaire pour porter. Pour moi, la révolution était venue pour changer les mentalités tout en respectant la dignité du peuple burkinabè. Le 5 août 1983, je faisais partie des marcheurs qui ont parcouru les artères de la ville de Ouagadougou pour saluer l’avènement de la révolution. Mais au fur et à mesure que le temps passait, j’ai compris qu’elle était une duperie.

Expliquez-nous les raisons qui ont occasionné votre divorce d’avec la révolution.

C’était une question de principe. Sankara était un homme fougueux, impulsif et qui acceptait de moins en moins la contradiction. Ses décisions étaient brusques et dépourvues de tout consensus.

Il semblerait que c’est le partage du gâteau de la révolution qui a été à la base de votre mésentente avec Sankara ?

Je m’inscris en faux contre de telles affirmations. Thomas Sankara m’a proposé d’être son ministre de la Communication et j’ai décliné l’offre.

Parlez-nous de votre exil ivoirien.

D’abord, on a tenté d’attenter à ma vie. Par tous les moyens, on a cherché à me tuer parce qu’on me prenait pour un réactionnaire. Même mystiquement, on a tenté de m’éliminer. J’ai alors quitté le pays en décembre 1984, et en janvier 85, j’étais déjà en Côte d’Ivoire. Je n’étais pas le seul, car d’autres exilés politiques avaient également rejoint Abidjan. Comme nous nous sommes retrouvés en Côte d’Ivoire, des personnes ont fait croire que nous étions hébergés par un de nos compatriotes, Valentin Kinda. Ce qui n’était pas vrai. Malheureusement, il a été tué sauvagement.

31 ans d’exil, c’est quand même beaucoup ! Qu’est-ce qui vous a permis de rester aussi longtemps dans ce pays?

Il faut dire que j’ai d’abord cherché à faire des études universitaires. Je suis par la suite allé au Canada. J’ai travaillé en tant que conseiller de plusieurs ministres ivoiriens de l’Intérieur.

On raconte que vous étiez dans le beurre grâce à feu Félix Houphouët Boigny…

Certes, je ne vous dirais pas tout, mais Houphouët était un panafricaniste confirmé. Il aimait l’Afrique et les Africains comme il aimait sa propre personne. J’irai plus loin même en disant que c’était le plus africaniste devant Sékou Touré et kwamé N’krumah. Le premier a échoué et le second n’a pu réaliser tous ses projets.

Nous avons même appris qu’il vous a fait d’alléchantes propositions.

Ce n’est pas faux car il voulait me nommer préfet de Bouaké et j’ai refusé. Ce jour-là, il était très furieux.

Robert Guei vous a-t-il fait appel pour être son conseiller ?

 

Oui, c’est juste. En son temps, je lui avais dit de se retirer calmement et de ne pas chercher à briguer la magistrature suprême, dans la mesure où son coup d’Etat de 1999 avait été salutaire. Je lui ai fait comprendre que la seule façon de sortir par la grande porte était d’organiser des élections transparentes. Mais comme le pouvoir rend fou, il a trouvé que j’étais fou.

Pourquoi aviez-vous juré depuis Abidjan que vous ne mettrez jamais pieds au Burkina tant que ce sont les militaires qui gouvernent ?

Je n’aime pas trop les militaires. Pour moi, leur place se trouve dans les casernes. Vous savez, quand on se bagarre entre civils, il n’y a pas de problèmes. Mais quand les militaires entrent dans la danse, tout se gâte.

Donc vous n’étiez pas d’accord avec l’irruption de Yacouba Isaac Zida à la tête de l’Etat ?

J’ai dit que les militaires ne sont pas faits pour le pouvoir. Qu’ils quittent tous le gouvernement et laissent les civils diriger la transition.

Pensez-vous que si les militaires n’avaient pas joué un rôle actif, l’insurrection allait connaître un tel succès ?

Je dis simplement que depuis 1966, notre pays est gouverné par les militaires et cela est anormal pour un pays qui se veut démocratique. Ce n’est pas au football où on fait la passe à son co-équipier. D’ailleurs, je propose que la transition soit prolongée de six mois pour permettre l’organisation d’élections crédibles. Sinon, nous allons assister à des élections bâclées comme on le voit dans certains pays africains.

Que répondrez-vous à ceux qui diront que vous êtes coupé des réalités du pays en demandant une prolongation de la transition ?

Ce sont eux plutôt qui connaissent mal les réalités du Burkina. Il y a beaucoup de problèmes à régler avant les élections. Il faut accepter que les difficultés existent et qu’elles sont réelles.

Comment appréciez-vous la décision de la Cour de justice de la CEDEAO sur le nouveau code électoral et la mise en accusation des ex-dignitaires du régime Compaoré ?

Où était la CEDEAO quand ces gens-là voulaient modifier la Constitution ? Je crois que le Burkina est libre de ne pas suivre cette décision.

Mais le Burkina est membre à part entière de la CEDEAO ….

Là n’est pas le problème, il faut que le Burkina montre qu’il est un pays souverain. Quant à la mise en accusation de Blaise Compaoré et de ses anciens collaborateurs, je crois que c’est une bonne chose, mais il faut faire beaucoup attention. Il y a des gens qui ont travaillé pendant plus de 20 ans aux côtés de Blaise Compaoré et qui ne sont pas inquiétés. Pendant ce temps, d’autres l’ont juste côtoyé quelque temps et ont des démêlées judiciaires. Il faut faire la part des choses et éviter la justice à deux vitesses.

Si vous étiez le conseiller spécial du président Michel Kafando, que lui diriez-vous pour une transition apaisée au Burkina ?

Je dirais de tout faire pour que la transition soit prolongée. Nous sommes pressés pour aller où ? Je lui dirais ensuite d’être impartial et de prendre son indépendance vis-à-vis de tous les courants politiques. Ainsi, il sortira grandi comme s’il avait gouverné le pays depuis l’indépendance.

Votre mot de fin

Je remercie le journal « Le Pays » qui fait un travail inlassable chaque jour. Je connais son fondateur qui a été obligé de fuir au temps de la révolution comme moi, mais lui il est revenu au pays avant moi. Je salue le professionnalisme des journalistes de cet organe et je leur dis que la meilleure façon de réussir dans ce métier, c’est d’être honnête avec sa propre conscience. Le journalisme est un métier plus que noble et il faut le pratiquer avec passion. Il faut aimer ce que vous faites et vous verrez que vous êtes heureux dans la vie. Pour ma part, je suis de retour et « Le Soleil de Haute Volta » va renaître de ses cendres pour devenir « Le Soleil du Faso ».

Interview réalisée par Hamed NABALMA

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3 Commentaires

  1. Karissa

    Loin de la Patrie et dans les méandres des impasses !
    Ne sais-tu pas que chaque précieuse minute qui passe
    Est une catastrophe évitée pour celui que tu veux égarer
    Et qu’au soir du onze octobre le bienheureux enfin libéré
    Psalmodiera mille gratitudes au ciel et à tout ce qui y habite
    Tout heureux de retrouver sa ferme paisible bien vite ?

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  2. Elmagnifico

    Un proverbe dit: « Quand le foyer se refroidit le chien y trouve couchette »! Enfin un apatride qui se découvre! Merci Seigneur de n’avoir pas connu ni lu « Soleil de Haute Volta »! Un journal qui devrait assurément être à l’image de son géniteur: Réactionnaire!

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