ZEPHIRIN DIABRE, PRESIDENT DE L’UPC, CHEF DE FILE DE L’OPPOSITION « Tous les maux que nous avons décriés en son temps, sont toujours là, en pire »

ZEPHIRIN DIABRE, PRESIDENT DE L’UPC, CHEF DE FILE DE L’OPPOSITION     « Tous les maux que nous avons décriés en son temps, sont toujours là, en pire »

Si ses sorties médiatiques sont assez régulières, ses interviews, en tout cas au niveau de la presse nationale, sont, elles, assez rares comme les larmes d’un lion. Vous l’aurez imaginé, il s’agit du chef du parti au symbole du lion, Zéphirin Diabré. Nous avons pu ‘’mettre la main’’ sur lui dans le cadre de notre rubrique, ‘’Mardi Politique’’. Dans cette interview exclusive qu’il nous a accordée, nous faisons le tour de l’actualité nationale avec lui, sans éluder les questions cruciales telles  que la crise au sein de son parti, la gouvernance du MPP, les délestages,  le fonds commun, etc.

 

 

Le Pays : Comment se porte l’UPC aujourd’hui avec la fronde menée par une dizaine de députés ?

 

Zéphirin Diabré (ZD) : L’UPC se porte très bien et vous aurez l’occasion de le constater lors de notre congrès. Dans l’opinion publique, la position du parti s’est renforcée parce les gens ont compris que nous avons été  victime d’une trahison par des nôtres, et d’un complot ourdi par le pouvoir. Sur le terrain, dans les provinces, la base du parti est restée fidèle. A la faveur du renouvellement des structures, les militants ont rapidement désigné de nouveaux responsables qui se sont mis immédiatement au  travail. Le parti avance.

 

Avez-vous été surpris par la création du groupe parlementaire UPC/RD ?

 

Quelques indices et des informations crédibles reçues de l’intérieur du MPP, m’avaient mis la puce à l’oreille. Dès la fin  de la rencontre du bureau politique national (BPN) de janvier 2016, qui a statué sur la question de notre positionnement politique, j’ai été informé que des réunions étaient animées par certains de ces députés et qu’il était question de « se chercher » car « l’opposition, c’est dur». Mi-2016, j’ai été informé de l’intérieur du MPP, par une source plus que crédible, que des députés UPC sont allés proposer au président de l’Assemblée nationale de l’époque, de modifier la loi sur le nomadisme afin qu’eux puissent démissionner de l’UPC et rejoindre le MPP sans perdre leur poste de députés. Au lendemain de notre meeting de la Maison du peuple en 2017,  j’ai eu des informations, encore  de l’intérieur du MPP, qu’un haut dirigeant dudit parti conseillait à certains de nos députés, de se constituer en groupe parlementaire autonome afin de pouvoir négocier directement avec le MPP et entrer dans un gouvernement qui devait être formé en septembre 2017. Je n’étais donc pas surpris, même si je ne pouvais pas deviner le timing du passage à l’acte.

 

Justement, l’une des raisons invoquées par les frondeurs, aurait été votre refus d’entrer dans le gouvernement. Comment réagissez-vous à cela ?

 

A supposé même que ce soit vrai, quel crédit peut-on accorder à un homme politique qui quitte son parti tout simplement parce que celui-ci n’est pas entré dans un gouvernement ? Dites-moi !

Pour en venir au fond des choses, je dois dire qu’il s’agit là d’une grosse propagande  servie par les pontes du MPP à nos députés. Le message distillé était le suivant : « Nous, on voulait travailler avec vous mais votre président a refusé. Ah vous voyez, s’il avait accepté, vous seriez aujourd’hui ministres ! » J’ai été peiné que certains de nos camarades aient cru à cette fable et aient  mordu à l’hameçon, alors qu’ils étaient à la réunion du  BPN où  le problème de notre positionnement a été débattu démocratiquement. Il faut être soit naïf, soit politiquement inculte pour penser un seul instant que les dirigeants actuels du MPP, qui ont le parcours politique que tout le monde sait, vont  prendre le pouvoir et mettre dans leurs affaires, la deuxième force politique du pays avec 33 députés et un candidat venu en deuxième position à la présidentielle avec officiellement 30% des suffrages. Sauf s’ils sont vraiment acculés avec le risque de tomber. Ou sauf s’ils sont durablement affaiblis au préalable. Si au sortir des élections, l’UPC s’était retrouvée avec 4 députés et que son candidat avait fait 5%, là nous serions un partenaire acceptable pour eux. Ce sont des « pouvoiristes ». Pour eux, un bon allié est un allié faible, taillable et corvéable à merci, et qui n’a aucune force pour dire non. Et quand ils ont besoin de toi, ils t’écrasent  d’abord avant de négocier. Regardez comment ils ont formé leur majorité ! Ils ont choisi des partis qui ne peuvent pas leur tenir tête. Et regardez comment ils les traitent.

D’aucuns ont soutenu que vous avez plutôt refusé d’aller à la soupe parce qu’on vous a refusé le poste de Premier ministre à la dernière minute. Qu’en dites-vous ?

 

C’est la suite de la fable.

 

Mais, président, tout ce ramdam montre qu’il y a un malaise au sein de votre parti. Ne pensez-vous pas que vous avez une part de responsabilité dans ce qui est arrivé ?

 

Quand on dirige un parti, on est toujours responsable de tout ce qui s’y passe, et à tous les niveaux, même si on n’est pas au courant. On est responsable de ses succès et de ses échecs. L’UPC n’est ni le premier, ni le dernier parti à connaître une scission. Dans notre histoire politique récente, presque  tous les partis d’opposition qui ont atteint une certaine envergure, donc qui représentent une certaine menace pour le pouvoir en place, ont connu des scissions. Les instruments sont toujours les mêmes : l’argent et la promesse de postes. C’est ce qui nous est arrivé. Nous avons été trahis par nos propres camarades qui ont pactisé avec nos adversaires en espérant faire carrière. Tout le discours justificatif qui a suivi n’est qu’une somme d’alibis.

 

Est-ce que cette crise au sein de votre parti, ne remet pas au goût du jour la problématique de la transhumance politique ?

 

Oui, tout à fait. Il faut nécessairement revoir la loi sur le nomadisme politique. Ce que les gens oublient, c’est que des comportements comme celui des traîtres de l’UPC, contribuent à discréditer l’ensemble de la classe politique. Et le parti majoritaire lui-même devrait accorder de l’importance à cette question, car il peut en être victime un jour. Vous savez, parmi les gens qui adhèrent à nos partis, surtout les partis  qui ont un certain potentiel électoral, il y a deux catégories de personnes. Il y a ceux qui viennent par conviction, parce qu’ils s’identifient au combat du parti ou à son leader. C’est par  exemple l’écrasante majorité des militants de l’UPC.  Mais il y a aussi, hélas, toujours des opportunistes, des situationnistes, qui viennent pour réaliser un objectif de carrière, juste utiliser le parti pour accéder à tel ou tel poste. Ils ne sont attachés qu’à leurs intérêts. Et à la moindre occasion, ils changent de parti.

 

Certains pensent aussi que votre démission de la tête du parti, serait une des solutions à la crise. Êtes-vous prêt à le faire ?

 

Ces «certains» que vous évoquez, qui sont-ils ? Et que représentent-ils à l’UPC pour que leur opinion puisse être brandie par un organe sérieux comme vous ? Ils sont qui pour avancer une  telle revendication ? Et ils parlent au nom de qui ? Pour être  président du parti, je n’ai pas fait  un coup d’Etat. Je le suis  de par la  volonté de la majorité  des animateurs du parti, à savoir ses élus nationaux, ses  élus locaux, ses cadres aux différents niveaux des structures. Ce sont eux les décideurs. Ça tombe bien, ils seront au Congrès. Je vous invite à venir les écouter. Ils auront d’ailleurs l’occasion d’élire le bureau politique national. Tous ceux qui rêvent la nuit d’être président de l’UPC, pourront venir et se déclarer candidat au congrès. Maintenant, pour répondre de manière précise à votre question, il va de soi que si je suis candidat, et que si la majorité des participants au congrès  décide d’élire quelqu’un d’autre, eh bien,  je ne serai plus président du parti.  C’est ça la démocratie.

 

Et que répondez-vous à ceux qui vous reprochent une gestion solitaire du parti ?

 

Encore une fois, combien de gens disent cela et quel pourcentage des militants de l’UPC représentent-ils ? Tout en continuant d’écouter attentivement les critiques constructives qui nous permettent d’avancer, je ne me laisserai pas distraire par les propos qui relèvent manifestement de la mauvaise foi. C’est aux militants de l’UPC que je rends compte.

 

Vous venez de parler de la démocratie au sein du parti. Envisagez-vous un jour une alternance en son sein?

 

Forcément, il y aura un jour alternance à la tête de l’UPC. On est président d’un parti quand deux conditions sont remplies simultanément. Première condition : que  les militants veuillent de vous comme leur président. Deuxième condition : que vous désiriez  être leur  président. Le jour où l’une de ces deux conditions manquera, il y aura  alternance.

 

Dans quelles conditions préparez-vous votre prochain congrès ?

 

Dans la sérénité et la confiance. Le comité d’organisation est à pied d’œuvre. Et les travaux se déroulent normalement.

 

Quel traitement réserverez-vous aux frondeurs lors dudit congrès ?

 

Le congrès n’a pas prévu de traitement spécial pour qui que ce soit. C’est un congrès ordinaire prévu par les textes. Ce n’est pas un congrès extraordinaire  convoqué pour résoudre une question spéciale.

 

Ces frondeurs se disent prêts à participer au congrès à condition qu’ils y soient non seulement invités, mais aussi que leur sécurité soit assurée. Comment réagissez-vous à cela ?

 

Personne n’empêche personne de venir au Congrès. Moi je ne suis pas au courant de cette information. Ils l’ont dit à qui ? Et quand ? S’ils sont toujours membres du parti, ils devraient venir en parler au président que je suis. Jamais aucun d’entre eux n’a eu des problèmes pour me joindre ou n’a été agressé parce qu’il est venu me voir. Lors d’un BPN récent, un d’entre eux est même venu prendre part aux travaux. A-t-il été agressé ? Pas du tout ! Par contre, j’ai appris que par la suite, qu’il a été pris à partie par les autres. Cela révèle un état d’esprit.

 

Seriez-vous prêt à les réhabiliter au cas où ils vous tendraient la main ?

 

Les termes que vous employez sont curieux. Pour « réhabiliter » quelqu’un, il faut l’avoir sanctionné au préalable. Le parti les a-t-il sanctionnés ? Non ! Ce sont eux qui ont démissionné du groupe parlementaire. Ce n’est pas le groupe parlementaire qui les a exclus. Si on doit parler de retour, c’est là que le retour doit avoir lieu. Je suis sûr que si demain, ils demandent à regagner le groupe parlementaire UPC, les camarades députés ne vont pas les rejeter. Le pardon est une vertu que nous cultivons à l’UPC, lorsque les gens font amende honorable. Cela dit, je ne suis pas certain qu’ils soient intéressés par une réhabilitation au sein de l’UPC. D’abord, vous avez dit plus haut qu’ils ont motivé leur geste par le fait que nous ne sommes pas allés au gouvernement. Or, nous sommes toujours dans l’opposition. Comment pourraient-ils militer à l’opposition si leur objectif est d’entrer au gouvernement ? Il me semble que la place la plus indiquée pour cela, c’est la majorité. Ensuite, les informations qui nous parviennent, laissent plutôt entendre que le MPP les a encouragés à créer leur propre parti et que les financements sont déjà garantis.  Donc, que viendraient-ils chercher dans une UPC qu’ils disent fonctionner de manière dictatoriale, s’ils ont la possibilité de militer dans leur propre parti qui aura beaucoup  d’argent pour faire la politique ?

Quel commentaire faites-vous du retrait du projet de loi portant modification du statut de l’opposition ?

 

C’est le signe d’une grave contradiction entre le gouvernement et sa majorité. J’espère qu’ils sauront accorder leurs violons.

 

Le gouvernement vient d’organiser une conférence nationale sur le système de rémunération des agents publics. Quelle est la lecture de l’économiste que vous êtes ?

 

L’idée d’un débat sur le système de rémunération des agents publics est en soi une bonne chose.  Mais la conférence, telle qu’organisée, posait problème sur un certain nombre de points. D’abord, il est clair que cette conférence a été convoquée à cause de la grogne sociale. Elle ne procède pas d’une démarche  stratégique. C’est donc pour résoudre un problème ponctuel. Et là, c’est dangereux parce qu’on n’aborde pas les questions dans la sérénité. Ensuite, le format posait problème. La question de la rémunération des agents de l’Etat est une  question qui se discute entre l’Etat/employeur et les agents publics/employés. Que viennent faire là les soi-disant forces vives et d’ailleurs qui les a sélectionnées ? En quoi sont-elles plus forces vives que les autres forces qui n’ont pas été invitées ? Enfin, en lisant les documents finaux, je vois apparaitre plusieurs sujets tels que la rémunération, l’autorité de l’Etat, le train de vie de l’Etat. Quel est le lien entre tous ces sujets. Et à quoi veut-on aboutir? On a tous compris que le pouvoir a créé une sorte de forum pour avaliser des décisions qu’il a peur d’endosser tout seul.

 

Une certaine opinion pense que les agents du MINEFID qui étaient en grève, en faisaient un peu trop. Êtes-vous de cet avis ?

 

Je ne sais pas. Dire que quelqu’un qui revendique quelque chose en fait trop, cela veut dire qu’il ne se contente pas de ce qu’on lui a déjà donné. Qu’est-ce qu’on a donné ? Qu’est-ce qu’on n’a pas donné ? Je ne sais pas. Je lis la presse comme vous. Mais elle n’informe pas sur le détail des choses.

 

Le pouvoir dit que la grève est politisée. Est-ce que l’opposition y est mêlée ?

 

Ce que je peux vous dire c’est que ni mon parti l’UPC, ni l’institution CFOP que je dirige, n’a eu aucun contact avec les syndicats. Cela dit, quand le gouvernement parle d’une grève politisée, je ne suis pas sûr qu’il pense à nous. Il suffit de relire les propos récents du Premier ministre, Paul Kaba Thiéba. Le gouvernement croit que les syndicats sont influencés, pour ne pas dire instrumentalisés par des forces politiques souterraines qui veulent faire leur insurrection, à l’image de celle que nous avons réussie  en 2014. Est-ce fondé ? Je n’en sais rien.

 

Justement, pensez-vous qu’une nouvelle insurrection est possible au Burkina ?

 

Dans tous les pays du monde, une insurrection est toujours possible à tout moment. Tout dépend des circonstances, des motifs du mécontentement, du niveau de conscience des gens, de l’enchaînement des événements et des acteurs qui dirigent l’action. Chez les gens de gauche, on  parle de conditions objectives et subjectives. L’histoire repasse parfois les plats, mais le contenu et le timing  ne sont pas connus à l’avance. Entre les deux dernières révolutions russes, celles qui ont abouti à la chute de la monarchie tsariste, il s’est écoulé 12 ans (1905-1917). C’est peu. Entre les deux seuls soulèvements populaires de notre histoire post- indépendance, qui ont abouti à un renversement de régime, il s’est écoulé presque un demi-siècle (1966- 2014). C’est beaucoup ! Mais rien  ne dit qu’il faille attendre aussi longtemps pour voir le prochain. François Mitterrand disait qu’en politique, l’évènement est toujours là qui passe. Savoir s’en saisir pour en faire une rente politique, c’est cela qui distingue le politicien habile des autres.

Quels sont les rapports entre le CFOP et les syndicats ?

 

Hier comme aujourd’hui, quand il y a des luttes syndicales, le CFOP leur  apporte son soutien. Parce que, pour nous, ce sont des luttes pour de meilleures conditions de vie et de travail et que cela concerne aussi nos militants. Sous ce nouveau CFOP, nous sommes déjà allés leur rendre une visite de courtoisie, dans les locaux provisoires qu’ils occupaient vers le cimetière municipal. Nous sommes allés aussi une autre fois en délégation soutenir la section SYNTSHA du Kadiogo, à leur siège de Paspanga. Dans la lutte qui est menée actuellement, sans entrer dans le fond du dossier puisque nous ne le connaissons pas, nous avons fustigé le format de la conférence sur les rémunérations et dénoncé le fait que le pouvoir du MPP veuille monter les gens contre les agents de l’Etat. Nous ne le faisons pas par calcul puisque nous n’escomptons aucun gain politique. Nous le faisons par principe. Mais à ce jour, nous n’avons pas encore reçu de visite de syndicats au CFOP.

Envisagez-vous donc un accord avec les syndicats vu que sur certains points, vous dénoncez les mêmes choses dans la gouvernance du MPP ?

 

Quand nous luttions contre la révision de l’article 37, j’avais conduit une délégation du CFOP  à la Bourse du travail pour leur proposer une plateforme minimale commune. Ce jour-là, Bassolma Bazié était présent mais il n’était pas le président du mois. Il peut confirmer mes propos. La délégation que nous avons rencontrée, a  donné son  accord de principe et ils ont même commencé à décliner les points qui les intéressaient. Je me souviens, par exemple, qu’ils ont évoqué un point comme les candidatures indépendantes. On a convenu de mettre en place une commission mixte pour finaliser le travail. Et puis, plus rien, malgré nos multiples relances. J’ai compris par la suite que la question n’a pas fait l’unanimité, lorsque la délégation a rendu compte. Dans nos déclarations, nous fustigeons un certain nombre de dérives du pouvoir actuel comme par exemple les menaces sur les libertés, les menaces contre les acquis des travailleurs, la corruption, la politisation de l’Administration, la division des Burkinabè. Ce sont des questions autour desquelles, suite à notre dernière rencontre, l’opposition a décidé de travailler afin que  les forces démocratiques se retrouvent et élaborent une plateforme minimale, pour contraindre nos gouvernants à améliorer leur gouvernance.

Que pensez- vous de l’affaire Naïm Touré ?

 

Son arrestation est une entrave à la liberté et nous l’avons dénoncée. Peut-on raisonnablement croire que nos FDS sont assises et n’attendent que le post d’un activiste sur Facebook pour se soulever ? Notre dénonciation procède d’une position de principe. Je ne connais pas l’intéressé et je ne l’ai jamais rencontré. Pourtant, mon parti, l’UPC, a été l’un  des rares partis politiques à avoir publié un communiqué officiel pour le défendre. Or, si je devais prendre en considération ce qu’il a dit sur moi, je n’aurais pas réagi. Mais je mets cela sur le compte de l’impertinence qui accompagne la liberté. Je suis libéral, et pour moi, le combat pour les droits humains ne doit pas être sélectif.  Notre philosophie, en tant que libéraux, nous enseigne que même si nous ne partageons pas l’opinion de quelqu’un, nous devons nous battre pour qu’il puisse l’exprimer. C’est une différence fondamentale entre nous et les gens de gauche.

Pour revenir à la crise sociale, qu’auriez-vous fait si vous aviez été à la place de Roch ?

 

D’abord, j’aurais évité de politiser la question. Dès lors qu’un pouvoir se convainc qu’une grève a été lancée pour le renverser, il s’enferme dans une logique particulière où il doute de la bonne foi de ses partenaires sociaux, quoi qu’ils fassent. Deuxièmement, j’aurais évité de livrer les grévistes à la vindicte populaire ou d’opposer les catégories sociales entre elles. C’est un jeu politicien dangereux. Nos sources, à l’intérieur du MPP, nous ont révélé que l’exposé qui a été fait par la ministre de l’Economie, suite à une question orale du député Tamboura, entrait dans le cadre d’une stratégie élaborée par un cabinet noir au sein du gouvernement, pour monter l’opinion contre les syndicats. Nous avons même les noms des ministres qui sont commis à cette tâche. Ce genre de bagarres, quand vous les déclenchez, il faut être sûr de pouvoir tenir. Troisièmement, j’aurais mieux étudié le fond du problème avant de lancer des diatribes et fixer des dates de fin de telle ou telle chose. L’économie est un flux circulaire. Par exemple, le système bancaire surveille cette affaire, parce que si on fonce tête baissée dans des décisions hâtives, nos banques peuvent en payer les pots cassés. Enfin, j’aurais eu un dialogue sincère avec eux, comme il s’y est résolu finalement. Donc, à quoi cela sert-il de bander les muscles si c’est pour ensuite appeler à la négociation ? On a commencé avec la  ministre des Finances pour ensuite se trimbaler chez le Premier ministre.  Comme pour les magistrats et les transporteurs, on finira à Kosyam. Allons-y seulement !

Le gouvernement estime que le fonds commun (FC) qui est passé du simple au double, poserait un problème de soutenabilité. Qu’en pensez-vous en tant qu’ancien ministre de l’Economie ?

 

Il est clair que le montant atteint aujourd’hui par le FC et le fait que les autres agents n’en bénéficient pas, crée au mieux une polémique, au pire un problème. Nous sommes un pays de pauvreté, et donc, quand certains agents de l’Etat voient ce que reçoivent les autres, ils ont un sentiment d’injustice. Le problème, c’est que ce ne sont pas les  agents du ministère qui ont imposé toutes les modifications survenues depuis le fonds d’équipement pour aboutir là où on est aujourd’hui. Ce sont les ministres successifs des Finances qui les ont fait adopter. Il y a sans doute une réforme à opérer. Mais elle se discute entre partenaires sociaux.

 

Deux ans et demi après la prise de pouvoir de Roch, que pensez-vous de sa gouvernance, vous en tant que chef de file de l’opposition ?

 

Pour simplifier, je dirais qu’en allant sur les barricades, nous souhaitions un vrai changement. Malheureusement, tous les maux que nous avons décriés, en son temps, sont toujours là, en pire.

 

Une certaine opinion s’est posé beaucoup de questions, à la suite de votre participation au congrès du CDP .

 

Votre « certaine opinion » n’est sûrement pas la même que ma «certaine opinion » à moi. Moi  j’ai entendu un autre son de cloche. Le CDP est un parti légal, reconnu par la loi, qui mène ses activités en plein jour, siège au parlement et dans les  conseils municipaux. Ce n’est pas un parti clandestin. S’il n’a pas sa place dans la République, que le MPP qui a le pouvoir d’Etat, l’interdise. Ensuite, le CDP est aujourd’hui dans l’Opposition, et il est membre du CFOP. Il se trouve que moi je suis le  premier responsable du CFOP. Il  est donc normal que je sois présent à leur congrès et que je les  galvanise puisque leur force renforce celle de toute l’opposition. C’est même un devoir pour moi. Enfin, et c’est le plus fondamental, mon parti, l’UPC, a été créé pour conquérir et exercer le pouvoir d’Etat. Dans cette conquête, l’UPC a  la faiblesse de croire qu’elle ne peut pas y arriver toute seule. Elle a forcément besoin du concours d’autres forces politiques. Ces forces sont d’abord celles de notre opposition dont fait partie le CDP.  Si demain l’UPC  peut bénéficier du  vote des électeurs du CDP pour gagner une élection, sur la base de quoi devrions-nous dire non ? Je termine en disant que sur cette question, nous ne sommes pas hypocrites comme le MPP. Quand il nomme au gouvernement quelqu’un qui a soutenu la modification de l’article 37 ou quand il accueille dans sa majorité un parti politique qui a eu la même position, il n’y a rien à dire ! Mais quand Zéphirin Diabré dit bonjour à Eddie Komboïgo qui, au passage, n’a occupé aucune fonction ministérielle sous le régime de Blaise Compaoré, on crie au scandale. Or, tout le monde sait que si le MPP a l’occasion, il n’hésitera pas à annexer le CDP. Dès la fin de l’élection du président du CDP, le MPP a appelé certains candidats pour leur dire de le rejoindre parce qu’ils n’ont plus rien à gagner au CDP.  Nous sommes au courant.

 

Etes-vous toujours dans la logique des deux baobabs qui s’uniraient contre le troisième ?

 

C’est une image pour d’abord dire que vu la configuration politique actuelle, aucun parti ne peut gagner au premier tour.  Ensuite,  dans tout combat à trois dans lequel seraient engagés  l’UPC, Le CDP et le MPP, si une alliance forte se noue entre les deux premiers, comment le troisième peut-il les battre ? Même en trichant.

Êtes-vous confiant en la victoire de l’UPC en 2020 ? Et pourquoi ?

 

Je suis plus que confiant parce que nous avons un certain nombre d’atouts. Le MPP est en train d’échouer lamentablement. Donc, les gens aspirent à un vrai changement. Or, le vrai changement, c’est ça notre programme. L’UPC n’a jamais gouverné ce pays. Donc, nous n’avons aucun passif. Rien ne peut nous être reproché. Les Burkinabè sont tentés de nous essayer. L’UPC n’a pas de problème personnel avec qui que ce soit. Si demain nous arrivons au pouvoir, nous pourrons travailler facilement aussi bien avec des gens de l’ancienne majorité qui sont à nos côtés dans l’opposition, qu’avec des gens de la majorité actuelle qui étaient à nos côtés dans la lutte. C’est une position unique. Et puis, l’UPC est le seul parti capable aujourd’hui de conduire un vrai processus de réconciliation nationale, du fait de notre position centrale entre insurgés et brûlés. Or le  Burkina Faso a plus que jamais besoin de se réconcilier. Nous avons la légitimité pour le faire. Mais il est clair, dans notre esprit, que pour réussir, nous avons besoin de nouer des alliances fortes. Tout seul, ce sera impossible.

 

L’incivisme prend des proportions inquiétantes au Burkina. Que peut-on faire pour y remédier ?

 

La réponse à cette question est vieille comme le monde : l’exemplarité des dirigeants. Si ceux qui sont au-devant des affaires donnent l’exemple, le reste suivra.

 

Selon vous, comment peut-on venir à bout de l’insécurité, notamment le terrorisme ?

 

J’ai déjà répondu à cette question. D’abord, il faut un vrai leadership au niveau des ministères en charge de la Sécurité et de la Défense. Les responsables de ces deux ministères, surtout celui de la Défense, ne me semblent pas à la hauteur de l’enjeu. Ce que je dis là, nos partenaires au développement le déplorent aussi. Il nous faut également un système de renseignement efficace, de l’équipement performant pour nos FDS, sans oublier une motivation adéquate de nos troupes. Un vrai travail de développement économique et social dans les zones concernées, est nécessaire. Il faut aussi arriver à mettre en œuvre un programme sérieux de dé-radicalisation de la jeunesse.

 

La fourniture de l’électricité reste toujours une équation insoluble pour le Burkina, malgré les nombreuses promesses faites par le gouvernement. Est-on en face d’un problème structurel ? Que préconisez-vous comme solutions ?

 

La SONABEL est mieux placée que moi pour dire s’il s’agit d’une difficulté conjoncturelle ou d’un déficit structurel. Je note simplement que les années passent et se ressemblent. Là aussi, la solution que je peux préconiser, est triviale : augmenter résolument l’offre. Comment ? Ça c’est un long débat !

D’aucuns estiment que pour finir avec le problème de l’énergie en Afrique de l’Ouest, il faut construire une centrale nucléaire. Qu’en pensez-vous ?

 

En matière d’énergie, il ne faut récuser aucune solution. Mais le nucléaire est  sujet à controverse. C’est pour cela  que les Etats hésitent à s’y engager. En attendant que la controverse se calme, on peut continuer à mettre l’accent sur les solutions classiques et les énergies renouvelables comme le solaire. Mais tout le monde sait très bien qu’il est difficile de produire une très grande quantité d’électricité à bon coût avec  ces solutions.

Pour une fois, le gouvernement est allé dans le même sens que vous en rompant les relations diplomatiques avec Taïwan. N’est-ce pas là la preuve que tout ce que le gouvernement fait n’est pas mauvais ?

 

Le gouvernement a expliqué qu’il avait pris sa décision pour des raisons essentiellement économiques. Il participe à de grands projets qui ont besoin des financements chinois. La Chine populaire est un grand pays, membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, et deuxième puissance économique mondiale. Etre ami avec un tel pays ne peut comporter que des avantages. Mais nous allons juger sur pièces. Et je redis que le Burkina  devrait pouvoir conserver ses relations économiques et commerciales avec Taïwan, comme le fait la Chine populaire elle-même et tant d’autres pays à travers le monde.

 

Le procès du putsch manqué est ouvert depuis le 27 février dernier et a du mal à aller dans le fond. Quel commentaire cela vous inspire-t-il ?

 

Celui que j’ai toujours fait dès lors qu’il s’agit de questions judiciaires, à savoir laissons la Justice travailler ! Et que la vérité se manifeste.

 

L’actualité, c’est aussi la demande d’extradition de François Compaoré. Etes-vous pour ou contre ?

 

C’est à la Justice française de trancher. Tout ce que nous souhaitons, c’est la vérité et la justice sur ce dossier, comme sur tous les dossiers pendants.

 

D’aucuns estiment que, jusque-là, la machine de la réconciliation nationale peine à avancer. Selon vous, quelle est la meilleure formule pour  y arriver?

 

Ne nous voilons pas la face. Ce qui coince dans cette affaire, c’est la haine personnelle qui semble s’être installée entre les dirigeants actuels du pays  et les dirigeants de l’ancien régime. Le divorce de janvier 2014 a laissé des traces profondes. Le pouvoir actuel s’est mis dans la tête que Blaise Compaoré et ses partisans cherchent  à le renverser. Regardez la manie qu’ils ont de toujours attribuer les attaques terroristes à l’ancien régime. J’ai échangé avec des diplomates, ici et à l’étranger,  qui m’ont dit ne pas comprendre cette fixation de nos gouvernants. C’est cette fixation qui bloque tout. En discutant avec des gens du MPP, j’ai vu qu’ils pensent que leurs anciens camarades ne sont pas sincères et que même si eux acceptaient la réconciliation, ces derniers ne renonceraient jamais à leur faire payer leur acte de janvier 2014, s’ils en avaient l’occasion. Je ne sais pas ce qui fonde une telle conviction.De toute façon, il va falloir avancer, pour le bien du pays. Au niveau du CFOP, nous avons une réflexion sur la question et un document est en voie d’être finalisé. Nous allons proposer une démarche. On verra bien.

 

Certains accusent le chef de l’Etat de manœuvrer pour retarder le vote des Burkinabè de l’étranger en 2020. Qu’en pensez-vous ?

 

Ils n’ont pas forcément tort. Après avoir participé à plusieurs rencontres à Kosyam autour de la question, je suis enclin à penser comme eux. Tout en proclamant vouloir faire du vote des Burkinabè, une réalité, le pouvoir invente des entraves diverses pour faire en sorte qu’il  soit minimal. D’abord, il exige des documents qui seront difficiles à obtenir pour la majorité des Burkinabè vivant à l’étranger. Par exemple, il exige la CNIB, tout en disant que pour les Burkinabè nés en Côte d’Ivoire, pour obtenir cette CNIB, il faut un certificat de nationalité qui se fait au Burkina. Autre exemple, il récuse la carte consulaire, alors que sur la carte consulaire, il est écrit noir sur blanc qu’elle fait office de CNIB. Allez y comprendre. Ensuite, il veut limiter les bureaux de vote à l’ambassade et aux rares consulats qui existent. Pour reprendre l’exemple de la Côte d’Ivoire, combien pourront faire le déplacement dans les consulats et à Abidjan pour voter ? En fait, les dirigeants du MPP craignent le vote des Burkinabè résidant en Côte d’Ivoire. Pour des raisons qui m’échappent, ils sont convaincus que la présence, là-bas, de l’ancien président Blaise Compaoré, va influencer ce  vote. Et que donc, ce vote ne sera pas en leur faveur.

Le président du Faso a laissé entendre que la nouvelle Constitution sera soumise à référendum en 2019. Trouvez-vous opportun d’aller à une Ve République ?

 

Cette question est dépassée. Le texte rédigé est le fruit du travail d’une commission consensuelle qui avait a été mise en place et à laquelle l’opposition a participé. Ce qui reste maintenant, c’est l’adoption.

 

A quel niveau se trouve la plainte que vous avez déposée contre le ministre d’Etat, Simon Compaoré, dans ‘’l’affaire Tanquillos’’ ?

 

J’attends toujours. Depuis ma convocation à la gendarmerie en début d’année, rien de nouveau.

 

Que faites-vous en dehors de vos activités politiques ?

 

Je suis consultant sur les questions touchant au développement des pays, du secteur financier et  au financement des activités minières.

 

 

Interview réalisée par Drissa TRAORE

 

 

Carte de visite (C.V)

 Zéphirin Diabré est né le 26 août 1959 à Ouagadougou.

Ancien élève de l’Ecole supérieure de commerce de Bordeaux et de la Faculté d’économie et de gestion de Bordeaux, il obtient un doctorat en sciences de gestion en 1987.

De retour au pays, en 1987, Zéphirin Diabré commence sa carrière comme Professeur Assistant de Gestion à l’Université de Ouagadougou. Il intègre ensuite le secteur privé comme Directeur Adjoint des Brasseries du Burkina, de 1989 à 1992.

En 1992, il est élu député. Dans la foulée, il occupe successivement les fonctions de Ministre du Commerce, de l’Industrie et des Mines (1992-1994), Ministre de l’Economie et des Finances (1994-1996) et Président du Conseil Economique et Social (1996-1997).

En 1997, M. Diabré est réélu député, mais, en raison de divergences avec le parti au pouvoir auquel il appartenait, il démissionne de ses fonctions de Président du Conseil Economique et quitte le Burkina Faso pour mener une carrière internationale. Il rejoint la prestigieuse université américaine de Harvard comme chercheur dans l’équipe du célèbre économiste, Jeffrey Sachs, au sein du Harvard Institute for International Development (HIID).

En janvier 1999, Kofi Annan, alors Secrétaire général des Nations unies, le nomme Directeur général adjoint du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD).

En février 2006, Zéphirin Diabré quitte les Nations unies et rejoint le groupe AREVA, pour y occuper les fonctions de Chairman, Afrique et Moyen-Orient et Conseiller pour les affaires internationales auprès de la présidente, Anne Lauvergeon.

Zéphirin Diabré a organisé un forum sur l’alternance au Burkina Faso à Ouagadougou, du 1er au 3 mai 2009. Puis, le 1er mars 2010, il a créé avec d’autres camarades, l’Union pour le progrès et le changement (UPC). Aux élections couplées législatives et municipales de décembre 2012, son parti, qui n’avait pas encore deux ans, a créé la surprise en arrachant la deuxième place dans l’arène politique du Burkina, avec 19 députés, 19 maires et plus de 1600 conseillers municipaux.

Chef de file de l’opposition grâce à ces résultats, M. Diabré s’est attaqué au projet de sénat du Président Blaise Compaoré, qui visait, selon les opposants, à modifier les clauses limitatives du nombre des mandats présidentiels. Le 21 mai, le 29 juin et le 28 juillet 2013, l’opposition, sous sa direction, a organisé des marches et des meetings d’envergure dans plusieurs villes du pays.

Courant 2014, le Chef de file de l’opposition a appelé à des marches et des meetings à Ouagadougou, et dans plusieurs autres villes.

Le 28 octobre 2014, soit deux jours avant le vote du projet de loi portant révision de l’article querellé, l’opposition a invité l’ensemble des Burkinabè à une journée de protestation partout au Burkina, sous forme d’ultime avertissement. En cette journée historique où un million de citoyens ont envahi les rues de la capitale burkinabè.

Le 30 octobre 2014, les Burkinabè ont organisé des manifestations géantes dans toutes les localités du Burkina, à l’appel de l’opposition et de plusieurs organisations de la société civile, pour protester contre la modification de l’article 37 qui devrait s’opérer à l’hémicycle. L’insurrection a entraîné l’incendie de lieux symboliques tels que l’Assemblée nationale, et des morts d’hommes. Face aux pertes en vies humaines et à la montée fulgurante de la tension sociale, Zéphirin Diabré a appelé publiquement à la démission pure et simple du Président Blaise Compaoré.

Candidat à l’élection présidentielle de novembre 2015, Zéphirin Diabré a obtenu 29,65% des suffrages. Le candidat Roch Marc Christian Kaboré élu Président, Diabré devient à nouveau chef de file de l’opposition. Aux élections législatives de la même période, son parti a obtenu 33 députés.

En mars 2017, Zéphirin Diabré est élu vice-président du Réseau libéral africain, chargé de l’Afrique de l’Ou

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