ADDICTION AUX ECRANS : Tout le monde est interpellé
Au Burkina Faso, les écrans sont devenus des membres à part entière de la famille. Téléphones, ordinateurs, télévisions, tablettes et consoles accaparent les regards, avalent les heures et s’invitent jusque dans les chambres. WhatsApp, Facebook, TikTok, les vidéos et les jeux en ligne ont installé la connexion permanente dans nos concessions et savent nous attraper par les yeux et par la curiosité. On y entre parfois juste pour vérifier l’heure, et l’on en ressort trois heures plus tard, après avoir vu un mouton danser, reçu trois conseils de santé douteux, et découvert un mariage incongru et surréaliste entre une fille peule de Banh nourrie au lait de vache et un Bwaba de Béréba buveur de bandji.Nous vivons ainsi dans un drôle de village où on se couche côte à côte, chacun en tête-à-tête avec son rectangle lumineux. Même les disputes se font parfois par messages, alors que les protagonistes sont à portée de couscous. Le numérique rapproche les absents, mais éloigne parfois ceux qui sont assis à nos côtés. Pendant que les parents consultent leurs messages et que les jeunes enchaînent les vidéos, le thé refroidit et le tô attend. Même le chat de la concession finit par se demander s’il ne ferait pas mieux d’envoyer un message à ses maîtres pour leur rappeler que son repas du soir, lui au moins, ne doit pas passer à la trappe.Derrière cette scène se cache un problème sérieux, surtout pour les enfants et les adolescents. Les contenus sont conçus pour retenir l’attention : une vidéo en appelle une autre, une notification en chasse une autre, avec des conséquences qui sont loin d’être anecdotiques : moins de sommeil, moins de mouvements, yeux fatigués, nuque raide comme une barre à mine et dos plié en point d’interrogation. Pour certains, manquer une publication, recevoir trop peu de « J’aime » ou perdre une partie de jeu devient une affaire d’honneur.
Chers Burkinabè, ne laissons pas les algorithmes éduquer nos enfants à notre place
S’y ajoutent le cyberharcèlement, les arnaques, les fausses informations et l’exposition à des contenus violents ou inadaptés. Dans une cour paisible, un enfant peut échanger avec des inconnus via Internet, ou accéder à des images choquantes à l’insu de ses parents.Dans ces dérives numériques, les adultes ont leur part de responsabilité. Pour obtenir un moment de calme, certains confient un téléphone ou une tablette à leur enfant, l’installent devant la télévision, l’ordinateur ou la console et augmentent même le volume. L’écran devient alors une nounou électronique sans salaire ni congé, le conteur, le camarade de jeu et parfois même le professeur principal ! Quelques années plus tard, les parents s’étonnent que l’enfant refuse de s’en séparer. Difficile de lui interdire l’écran quand papa consulte ses messages au milieu du repas. Un enfant apprend davantage de ce qu’on fait que de ce qu’on prêche. Il ne s’agit pas de diaboliser la technologie ni de jeter tous les téléphones dans le barrage de Tanghin, mais de remettre simplement l’outil à sa place. Les écrans peuvent informer, instruire, divertir, permettre de vendre, de travailler et d’être en contact avec la famille, même quand celle-ci vit dans le petit village reculé de Logobou, aux confins de la Tapoa. C’est donc un outil formidable, mais les parents doivent veiller à ce qu’il soit utilisé à bon escient. Ils peuvent fixer des horaires, instaurer des repas sans écran, éloigner les appareils des chambres à l’heure du coucher et s’intéresser aux contenus consultés. L’école, les associations de parents d’élèves et les pouvoirs publics ont également un rôle à jouer dans l’éducation au numérique et la protection des mineurs.Chers Burkinabè, ne laissons pas les écrans prendre le fauteuil du chef, ou les algorithmes éduquer nos enfants à notre place. Il serait trop facile de rejeter la faute sur le gouvernement, le voisin d’en face ou quelque bouc- émissaire que ce soit pour expliquer les comportements déviants de nos mômes. Avant de chercher les coupables ailleurs, ayons le courage de nous regarder les uns les autres, droit dans les yeux. Tout simplement !
Sidzabda