GUINEE-BISSAU :La paix des braves entre la CEDEAO et les militaires
La Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et les militaires qui ont pris le pouvoir en Guinée-Bissau en novembre 2025, sont parvenus à un modus vivendi. L’acte est d’autant plus salué par l’ensemble des acteurs qu’il aura déjà permis aux opposants et autres acteurs de la société civile, qui étaient en prison, de retrouver la liberté. Parmi eux, l’opposant Fernando Dias qui revendiquait la victoire à la dernière présidentielle et qui avait trouvé refuge à l’ambassade du Nigeria. Quant au président du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), Domingos Simoes Pereira, il a certes quitté la prison, mais il a été aussitôt placé en résidence surveillée.
La CEDEAO ne pouvait pas continuer à bander les muscles face aux autorités militaires déterminées à garder le pouvoir
Outre ces libérations qui soulagent plus d’un, il est prévu la formation d’un gouvernement de transition inclusif dans lequel le PAIGC et le groupe politique dirigé par Fernando Dias, auraient trois portefeuilles ministériels et 10 sièges au Conseil national de transition de la Guinée-Bissau. De son côté, la CEDEAO obtient le maintien de sa Mission de soutien à la stabilisation en Guinée-Bissau. Ces concessions majeures obtenues sous les auspices du Sénégal, sont la preuve, s’il en est, que la diplomatie sénégalaise a réussi là où d’autres ont échoué. C’est tout à son honneur. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cet accord ressemble, à bien des égards, à une paix des braves entre la CEDEAO et les militaires au pouvoir à Bissau. C’est d’autant plus vrai que ce compromis semble arranger les deux parties. Mais cet accord arraché au prix d’un dialogue conduit par le ministre sénégalais des Forces armées, le général Birame Diop, tiendra-t-il jusqu’au bout ? Les jours à venir nous le diront. En attendant, on peut dire que ces concessions contribueront à décrisper le climat sociopolitique qui était très tendu depuis le renversement du président Umaro Sissogo Embalo, du pays. Cela dit, en optant pour la méthode douce, la CEDEAO a encore, une fois de plus, reculé face aux hommes en treillis, puisqu’elle avait clairement promis qu’elle ne tolérait plus les coups d’Etats. Mais avait-elle vraiment le choix ? On en doute fort. Délestée de trois de ses membres avec à la clé, la menace de retrait d’un autre, l’organisation ouest-africaine pouvait-elle se permettre d’opérer des choix hasardeux? La réponse est non. En tout cas, à moins de vouloir se suicider, la CEDEAO ne pouvait pas continuer à bander les muscles face aux autorités militaires de Guinée-Bissau déterminées à garder le pouvoir. Tout laisse croire que l’instance dirigée par le président sierra-léonais, Julius Maada Bio, a tiré leçon de sa déculottée dans les trois pays du Sahel, en l’occurrence le Mali, le Burkina et le Niger. Et si tel est le cas, c’est tant mieux. Car, les sanctions à tout va et autres menaces d’interventions militaires contre les pouvoirs kaki, ont montré leurs limites.
Le Sénégal doit continuer à peser de tout son poids pour que les engagements pris soient scrupuleusement respectés
Du reste, si la CEDEAO a perdu aujourd’hui sa crédibilité aux yeux de nombreux Africains, c’est parce que les conséquences de sa posture guerrière, alors même qu’elle ne pipe pas mot face aux coups d’Etat constitutionnels, ont laissé des traces indélébiles dans la vie de nombreuses populations. En tous les cas, un changement de paradigme s’imposait. Et le cas de la Guinée-Bissau semble être le premier test réussi de cette nouvelle approche puisqu’elle aura permis, du moins pour l’instant, de sauver la face de l’institution qui courait le risque de voler en éclats. Cela dit, le Sénégal dont le rôle a été déterminant dans l’obtention de cet accord, doit continuer à peser de tout son poids pour que les engagements pris par le nouvel homme fort de Bissau, le général Horta Inta-A, soient scrupuleusement respectés. Déjà, beaucoup considèrent la mise en résidence surveillée de l’opposant Domingos Simoes Pereira, comme une ruse des tombeurs d’Embalo pour tenir en laisse un opposant gênant. Autant dire que tout n’est pas gagné d’avance. C’est dire si le Sénégal joue sa crédibilité et avec lui, celle de la CEDEAO. En faisant contre mauvaise fortune bon cœur, la CEDEAO a certes obtenu des résultats, mais quid des conséquences de ce changement de cap sur le plan politique? Cette flexibilité de la part de l’instance ouest-africaine, ne sera-t-elle pas perçue comme une faiblesse ? L’avenir nous le dira.
« Le Pays »
