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NEWTON AHMED BARRY, PRESIDENT DE LA CENI

« Si je devrais conduire un 2e mandat à la tête de la CENI,  je ramènerais le coût de l’enrôlement des électeurs de 35 milliards à 0F CFA»

Il a été élu le 25 juillet 2016, président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) en   remplacement de l’ancien président,  Me Barthélemy Keré dont le mandat était arrivé à terme. Newton Ahmed Barry, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est à la fin de son premier mandat. Partira, ne partira pas ? Nous lui avons posé la question le 12 juillet 2021 au cours d’un entretien qu’il nous a accordé à son bureau. Lisez  plutôt pour en savoir plus!

 

« Le Pays » : Votre premier mandat est arrivé à terme ; comptez-vous rebeloter ?

 

Newton Ahmed Barry : Du point de vue des textes, j’ai fait un premier mandat.   Et ces mêmes textes disent qu’un premier mandat est renouvelable. C’est dans l’ordre du possible.

 

Certains s’opposent à votre reconduction parce qu’ils estiment que votre bilan n’a pas été satisfaisant. Que leur répondez-vous ?

 

 Il faudrait que vous soyez précis. Je n’ai pas encore vu  quelqu’un s’opposer. En tout cas, de ce que je sais, personne ne m’a ouvertement dit de ne pas me représenter parce que je n’ai pas un bon bilan.

 

 Certains le disent sur les réseaux sociaux !

 

Comme tout le monde, j’ai vu Issiaka Lingani, qui n’est pas un acteur des élections mais un journaliste,  le faire. Mais il n’est pas un acteur des élections. C’est un journaliste qui est dans un groupe, celui de Lookman Sawadogo, tous de la communauté sunnite.  Au niveau de la Fédération des associations islamiques du Burkina (FAIB), il y a trois grands groupes.  Le  mouvement sunnite, la communauté musulmane et il y a les Tidjane. Lookman Sawadogo et Issiaka Lingani appartiennent au mouvement sunnite. Lookman a été candidat, deux fois, pour être commissaire  à la CENI mais il a perdu. Donc, il en fait un problème. Tous les acteurs qui ont examiné les élections, jusqu’aux observateurs de l’Union européenne,  ont conclu que nous avons fait  des élections de  qualité dans un contexte qui était difficile. J’ai essayé de montrer les difficultés auxquelles,  pour la première fois, nous avons  eu à faire face.  Des difficultés auxquelles aucune des commissions n’a eu à faire face.  La loi a été modifiée   le 25 août 2020 et les élections devraient se tenir le 22 novembre. Si vous faites le calcul, c’est moins de 60 jours de la tenue des élections. Quand vous regardez la situation de l’insécurité, c’est la première  fois qu’une équipe était obligée de faire des rapports  circonstanciés sur des cas de force majeure qui l’empêchent d’aller  dans tel ou tel autre  lieu pour que le Conseil constitutionnel, saisi par la voie du chef de l’Etat sur le fondement de notre  rapport, puisse valider  ou non valider le déploiement dans une zone. C’est la première fois qu’une commission reçoit  de l’argent pour commander les urnes, les isoloirs, les lampes le 15 octobre  pour  des élections qui se tiennent le 22 novembre. C’est un miracle !  Je pense qu’au-delà des félicitations, notre équipe a fait quelque chose d’extraordinaire. Personne ne peut, dans le contexte de Covid-19, commander, parce que ce matériel ne se fabrique pas sur place, des isoloirs, le 15 octobre et les recevoir à temps pour les  dispatcher. Je finis sur les bulletins parce que c’est un des reproches qu’on nous fait. A cause du contentieux des candidatures qui a duré jusqu’au 7 novembre 2020, les bulletins uniques  de certaines circonscriptions  au  niveau des législatives, n’ont pas pu être apprêtés  à temps. Vous savez qu’il y a très peu d’imprimeries qui peuvent  tirer un million de copies en une semaine.  Si vous prenez la présidentielle, il y avait  7 millions d’électeurs au Burkina Faso  et environ  32 mille à l’étranger. Il faut imprimer plus de  7 millions et  les bulletins de réserve parce que nous sommes dans le cas d’une situation d’insécurité.  Le matériel peut être détruit en cours de route. Il faut, pour chaque circonscription, tirer le nombre de bulletins  au prorata des électeurs avec des formats différents. Pour la première fois, nous avions 80 partis et formations  politiques qui compétissaient à Ouagadougou. Le bulletin n’était plus du A5, mais nous  sommes revenus au format le plus grand possible. Le format de bulletin est devenu presque celui d’un journal. Nous étions allés  sur la base des  formats  A3.  Nous avons dû faire des formats A2, c’est-à-dire plus grands. Idem pour les  procès-verbaux. Il fallait faire des feuilles de procès-verbaux de dépouillement qui peuvent  prendre 80 partis avec des espaces laissés devant pour cocher. L’un dans l’autre, nous avons pu le faire. Il y a eu quelques petites difficultés le jour des élections.  Certaines imprimeries ont eu des difficultés et l’impression n’est pas terminée   à temps ou s’est achevée dans la précipitation, si bien qu’ils ont mélangé certains bulletins de vote. Mais sur les 21 mille bureaux de vote, quand on a relevé les cas de force majeure, plus de  19 mille ont ouvert à 6h, selon les évaluations de la  CODEL que vous pouvez regarder. Autour de 9h, c’était 98% des bureaux de vote qu’ils avaient observés  et qui étaient ouverts.

 

Quel a été votre plus grand succès à la tête de la CENI ?

 

Quand je suis arrivé à la tête de la CENI, j’avais plusieurs projets de réformes.  Nous avons réussi, pour la première  fois,  à réduire le nombre de documents pour s’enrôler.  Avant,  on prenait l’acte de naissance et tous les autres documents sans photo. Maintenant,  ce sont des documents avec une photo, c’est-à-dire la Carte nationale d’identité  (CNIB) et le passeport ordinaire. C’est déjà un progrès pour la qualité du fichier parce que cela permet de  restreindre la possibilité d’enrôlement frauduleux. Nous avons construit une plateforme  technique aujourd’hui qui,  si elle est opérationnalisée dans 5 ans, le Burkina ne déboursera  pas un F CFA pour enrôler les électeurs. C’est-à-dire que l’enrôlement va se faire à 0 F CFA puisque  c’est connecté à la base de données de l’ONI. A ce moment, quand un jeune de 18 ans vient se faire établir une CNIB, le système nous réfère à la CENI et automatiquement, la CENI entre en contact avec le jeune homme pour pouvoir l’enrôler étant entendu que l’enrôlement est volontaire et non obligatoire. Nous pourrons faire économiser beaucoup d’argent, s’il y a la possibilité d’utiliser cette plateforme qui nous a coûté 300 millions de F CFA alors que le système que nous avons acheté avec Thales, coûte  près de 20 milliards de F CFA. Entre 300 millions et 20 milliards, la différence est grande.  Et la plus-value, c’est que cette plateforme est conçue par des ingénieurs burkinabè. Donc, nous ne dépendrons   plus de l’extérieur pour un certain nombre de logiciels. J’ai pu aussi,  pendant mon mandat, assurer au personnel ce qu’on appelle l’assurance- maladie. Concernant le personnel de la CENI, à ce jour, le travailleur, son conjoint et ses deux enfants, quand ils sont malades, il suffit d’arriver dans un centre de santé et ils recevrons des soins grâce à leurs cartes. Au début, cette assurance était de 100%. C’est dire que le travailleur ne débourse aucun rond pour se soigner.  Mais il y a des abus et nous avons institué le tiers payant. C’est-à-dire que vous payez un peu et l’assurance paie le reste.  C’est une avancée dans les institutions.

 

Quelle a été la plus grande tache noire de votre mandat ?

 

 Il y a eu beaucoup de taches noires. Une œuvre humaine n’est jamais parfaite. J’ai eu beaucoup de difficultés avec les commissaires et je le regrette. Nous étions là, non pas  pour nous opposer entre nous, mais pour travailler dans  l’intérêt général. Peut- être  qu’en tant que premier responsable, je devrais  m’interroger sur ce que je n’ai pas pu faire en bien pour que cela arrive. Ensuite, je n’ai pas pu faire enrôler beaucoup de femmes et de jeunes. C’était mon objectif. Quand vous regardez la pyramide du fichier électoral, c’est une pyramide qui présente tous les aspects d’un enfant atteint de la maladie du kwashiorkor.  Les 18 à 25 représentent  une grande partie de notre population. Or,  c’est le contraire dans le fichier électoral.

 

« La difficulté de notre Code électoral est qu’il a toujours été révisé en urgence. On a jamais pris le temps, entre les élections, de faire un très bon toilettage et faire une loi qui peut durer des années »

 

 

Vous estimez que le Code électoral actuel comporte des insuffisances. Quelles sont –elles ?

 

La difficulté de notre Code électoral est qu’il a toujours été révisé en urgence. On a jamais pris le temps, entre les élections, de faire un très bon toilettage et faire une loi qui peut durer des années. C’est vrai qu’on aura toujours quelques éléments de correction à la marge, mais c’est l’une des lois qui, tout le temps, est  en révision. En 2020, elle a été révisée deux fois. Cela  montre la précipitation et l’absence de grandes concertations pour pouvoir le faire. Si on veut avoir une loi stable, il faudrait qu’on prenne le temps pour avoir une approche holistique en impliquant le maximum d’acteurs pour qu’on puisse avoir une loi qui puisse durer  longtemps.

 

Quels sont vos rapports avec la communauté musulmane que vous représentez à la CENI ?

 

Je pense que si la communauté musulmane m’a choisi pour un premier mandat et soutient ma reconduction pour un 2e mandat, c’est que nous avons de très bonnes relations.  On ne reconduit pas une personne avec qui  on n’a pas de bonnes relations.

 

Quel est le niveau de préparation des élections municipales de 2022 ?

 

Le dialogue politique devrait donner le la, qui aurait pu donner le top départ.  A ce dialogue politique, un certain nombre de questions en rapport avec les élections municipales du 22 mai 2022, étaient inscrites. Malheureusement, pour l’instant, le dialogue a été écourté et je pense qu’à la reprise, s’il y a une entente sur la révision du Code électoral, on devrait commencer les préparatifs des municipales à venir.

 

Dans l’une de vos sorties, vous avez dit que « notre fichier électoral a les caractéristiques d’un malade du kwashiorkor ». Quel remède proposez-vous pour le soigner ?

 

La moyenne d’âge des électeurs est de 40 ans. Si je fais le portrait-robot de l’électeur burkinabè, je dirais que c’est un homme d’âge mûr et qui habite en campagne. Or,  si vous regardez la réalité de la population, c’est vrai qu’il y a une majorité qui habite toujours en campagne, mais la majorité de la population burkinabè a moins de 30 ans. Nous aurions dû avoir, si le fichier électoral était en concordance avec l’état de la population, les moins de 30 ans et les moins de  35 ans qui devraient représenter plus de 60% du fichier électoral. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. La base est effilée, le centre est arrondi et le sommet est effilé. Donc, quand vous regardez, cela  donne l’aspect de quelqu’un qui est malade du  kwashiorkor. Quand on a cette maladie, on a un gros ventre, de petits pieds et une petite tête. Pour changer cette situation, il faut travailler à changer le mode d’enrôlement des électeurs. Tant qu’on va rester dans ce mode d’enrôlement des électeurs, les choses ne changeront pas significativement. Depuis 2012, on fait la même chose et on a toujours produit les mêmes résultats. Il faut qu’on ait le courage de changer. Si nous changeons, avec une bonne sensibilisation, je pense qu’il y a de fortes chances que la situation puisse changer.  Sinon, le mode actuel ne permet pas de changer.

 

Il semble que la CENI est une grosse boîte à sous. Est-ce cela qui explique votre désir de rempiler ?

 

 Ce sont des insinuations ! (Rire) Effectivement, il y a beaucoup d’argent pour l’organisation  des élections du moment où nous avons été les premiers à dire qu’il y a beaucoup de dépenses et qu’il faut les réduire. Je viens de vous dire mon souhait : si je devrais  conduire un 2e mandat à la tête de la CENI, je ramènerais le coût de l’enrôlement des électeurs de 35 voire 40 milliards de F CFA, à 0F. Si quelqu’un veut faire ce travail, cela  veut dire qu’il n’est pas intéressé par la quantité d’argent devant lui. Autrement, j’aurais  pu faire des propositions qui augmentent  ou,  au pire des cas,  le maintiennent en l’état. Je pense, en  tant que citoyen foncièrement démocrate,  que nous devons tenir les élections de telle sorte qu’elles ne dégoûtent pas les gens et qu’elles soient en concordance avec nos moyens financiers. C’est une action de souveraineté nationale. Il n’est pas normal qu’après plus de 30 ans d’expérience démocratique,  à chacune des élections, nous demandions de l’aide  à l’extérieur pour  pouvoir les organiser. Cela ne fait pas responsable. Je pense qu’il faut qu’on accepte de s’assumer. Et pour s’assumer, il faut qu’on accepte de faire les choix que nous pouvons assumer du point de vue de la soutenabilité financière. Et il y a ces possibilités. Il faut simplement le vouloir.

 

Issa SIGUIRE

 

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