PROCES MEDIATIQUEMENT RETENTISSANTS AU BURKINA FASO : Quand l’Etat juge ses propres serviteurs
Le premier trimestre de l’année 2026 aura été, au Burkina Faso, celui des procès retentissants. Plusieurs affaires d’une grande gravité ont été portées devant les tribunaux, où l’on a vu défiler des profils que l’on imaginait encore hier, à l’abri de toute convocation judiciaire, notamment des magistrats, de hauts cadres de l’Etat et même une ancienne ministre de la République. Des hommes et des femmes, jadis prompts à dispenser des leçons de droiture, se retrouvent à balbutier devant des juges impassibles, des procureurs pugnaces et des parties civiles déterminées à faire triompher le droit. Les charges de corruption, d’enrichissement illicite, de blanchiment de capitaux ou de détournement de deniers publics qui pesaient sur eux ont, au fil des débats à la barre, dessiné un tableau préoccupant des mauvaises pratiques qui se sont incrustées dans certaines sphères de notre Administration publique. La retransmission en direct de ces audiences, sur la Télévision nationale, a conféré à ces procès, une visibilité et un retentissement médiatique inhabituels. Pour certains prévenus, le verdict est déjà tombé. Pour d’autres, l’échéance est fixée au 27 mars prochain. Mais, au-delà du sort individuel des mis en cause et de l’intérêt suscité par ces affaires, l’essentiel réside, à notre avis, ailleurs, et plus précisément dans la dimension profondément pédagogique des débats menés à la barre. Car, ces audiences ont permis de lever un coin du voile sur les mécanismes parfois obscurs de la gestion de la chose publique.
La portée de ces audiences ne doit pas être réduite à un simple spectacle judiciaire
Elles ont exposé, souvent avec une précision troublante, les méthodes, les arrangements et les connivences par lesquels certains agents publics, investis d’une mission de service envers la Nation, ont choisi d’exploiter leurs fonctions pour s’approprier des ressources qui appartiennent à tous. Derrière les dossiers et les plaidoiries, apparaît une réalité dérangeante : celle d’un système où la captation de fonds publics et les complicités opportunistes ont prospéré avec une avidité qui confine à la démesure. Ces procès ont donné ainsi à voir la face la plus sombre des comportements qui trahissent l’esprit même du service public. Lorsque des responsables chargés de gérer les maigres ressources d’un pays en difficulté comme le nôtre, se laissent aller à une véritable boulimie prédatrice, c’est non seulement la morale administrative qui vacille, mais c’est aussi la confiance des citoyens dans leurs institutions, qui est sérieusement entamée. C’est pourquoi la portée de ces audiences ne doit pas être réduite à un simple spectacle judiciaire. Elles constituent, au contraire, des moments d’apprentissage civique pour toute la société. Les arguments des procureurs, les explications parfois laborieuses des prévenus, les contre-arguments de la défense, tout cela permet de comprendre, concrètement, comment l’Administration publique est fragilisée par les comportements de certains de ses propres serviteurs, et comment les maigres ressources d’un pays confronté à d’immenses défis comme le Burkina, peuvent être siphonnées par ceux-là mêmes qui ont la charge de les gérer. Pour tout dire, suivre ces joutes oratoires, écouter les réquisitions, entendre les plaidoiries, c’est sortir instruit, parfois sidéré, mais toujours édifié. On y acquiert une conscience plus aiguë des textes qui encadrent l’action publique, de la portée des engagements pris, des risques attachés à chaque décision. On en ressort mieux armé contre les travers de la corruption et son corollaire, l’enrichissement illicite. Pour toutes ces raisons, il serait salutaire que les citoyens prennent, de temps à autre, l’habitude de franchir les portes des salles d’audiences ou de suivre ces leçons d’intégrité à ciel ouvert lorsqu’elles sont filmées et retransmises. Non par curiosité malsaine, ni pour se repaître de la chute des puissants, mais parce qu’elles permettent de comprendre comment naissent les dérives, comment elles se justifient et, surtout, comment la quête du gain facile peut conduire ceux qui se croyaient intouchables hier, à comparaître aujourd’hui devant les juges, pour parfois finir derrière les barreaux.
Cela dit, il ne s’agit pas d’encourager une forme de délation ou de chasse aux sorcières. Car, une Justice instrumentalisée pour régler des comptes politiques ou personnels, serait tout aussi néfaste que l’impunité qu’elle prétend combattre. L’exigence première doit donc rester celle de la reddition des comptes par des audits rigoureux de tous les services en charge de la gestion des biens de l’Etat, des contrôles systématiques et des poursuites impartiales contre tous ceux qui se livrent au pillage des deniers publics. C’est à ce prix seulement qu’une culture durable de responsabilité et de transparence, pourra s’instaurer, que les ressources de la Nation pourront être préservées et que l’avenir du Burkina, que nous souhaitons radieux, pourra se construire avec confiance. Car, ne nous leurrons pas. Il n’y aura ni redressement moral ni progrès économique tant que la gestion de la chose publique restera livrée à l’appétit insatiable de ceux qui ont trahi l’exigence d’exemplarité attachée à leurs fonctions.
Sidzabda
