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LEGISLATIVES AU MALI SUR FOND DE CRISE SANITAIRE ET SECURITAIRE

Le pari politique très risqué de IBK

C’est dans un contexte sécuritaire et sanitaire particulièrement préoccupant que les Maliens ont été appelés le 29 mars dernier aux urnes, pour élire les 147 députés de leur Assemblée nationale, pour un mandat de 5 ans. Comme on a pu le constater dans plusieurs circonscriptions électorales, beaucoup d’inscrits sur les listes de votants ont manifestement préféré glandouiller à la maison ou dans des grins de thé, plutôt que de prendre le risque inconsidéré de se faire canarder par des terroristes foncièrement hostiles au scrutin, ou de contracter le Covid-19 en côtoyant de potentiels porteurs du virus à l’extérieur ou dans les bureaux de vote. Tout bien considéré, c’est un « Parlement bancal » qui sortira de ces urnes ; l’essentiel pour la classe politique malienne étant officiellement de répondre enfin à un impératif constitutionnel, après une série de reports et un sempiternel renouvellement du mandat des députés à coup de décrets. Mais à vrai dire, il en fallait davantage pour que les autorités renoncent à organiser ce scrutin à cette date du 29 mars, alors que le leader de l’opposition, Soumaïla Cissé, a été enlevé il y a moins d’une semaine par des hommes armés dans la région troublée de Tombouctou, et que dans le même intervalle de temps, sont apparus les premiers cas de contamination au Covid-19. En plus donc de la légalité invoquée pour justifier la tenue de ces législatives à la date prévue, il y a certainement des impératifs politiques et des enjeux financiers, d’autant que ces élections s’inscrivent dans le cadre du dialogue politique organisé tambour battant en décembre 2019, sans oublier que les reporter, quel que soit le motif, entraînerait d’énormes pertes financières pour tous les candidats. Mais toutes ces raisons, pour pertinentes qu’elles puissent être, ne sauraient justifier l’énorme risque sécuritaire, mais surtout sanitaire auquel les Maliens, dans leur ensemble, ont été exposés malgré les dispositions, du reste peu rassurantes, prises par le gouvernement, comme les renforts déployés pour la sécurisation des bureaux de vote au Centre et au Nord du pays et la sensibilisation sur les gestes-barrières contre la propagation du coronavirus à la faveur de ce scrutin.

A Conakry comme à Bamako, l’entêtement des premiers responsables laissera fatalement des traces

Le timing était donc, quoi qu’on dise, très défavorable à l’organisation d’un scrutin libre, transparent et apaisé, surtout quand on sait que beaucoup de déplacés de guerre n’ont pas pu accomplir leur devoir civique et que la campagne électorale s’est déroulée dans un contexte sécuritaire particulièrement abîmé, avec des attaques armées qui ont visé des candidats, notamment dans le delta intérieur et dans le Nord désertique du pays. Et comme un malheur ne vient jamais seul, voilà que la capitale Bamako et la ville de Kayes dans l’Ouest du pays, qui n’ont pas connu de violences lors des précédents scrutins, deviennent subitement des foyers de la maladie à coronavirus, contraignant de nombreux Maliens à bouder les urnes par instinct de survie. Il est d’ailleurs à craindre que ces élections, malgré le peu d’engouement qu’elles ont suscité, ne placent le Mali dans le hit-parade des pays africains les plus affectés par le Covid-19, en raison du mode de contamination, des moyens matériels dérisoires dont dispose l’Etat pour contenir la pandémie, mais surtout du laxisme dont font preuve les autorités en refusant jusqu’ici la mise sous cloche des populations des villes où le dangereux virus a déjà été détecté. On se demande, en effet, comment on peut recommander la prudence et même prôner la distanciation sociale pour limiter les facteurs de risques, et encourager en même temps des électeurs à aller plonger leur doigt dans un encrier unique pour attester de leur vote tout en sachant que cette opération peut leur être fatale ? En tout état de cause, c’est un pari politiquement et même humainement risqué pour le président Ibrahim Boubacar Kéïta (IBK), car ses compatriotes le tiendraient à coup sûr pour personnellement responsable en cas d’hécatombe sanitaire sur les bords du Djoliba, pour avoir organisé ces législatives et favorisé ainsi la dissémination du virus au sein des populations dont bon nombre serait déjà très fragilisé par d’autres maladies, notamment les cardiovasculaires comme l’hypertension et les métaboliques comme le diabète. C’est possible que, comme la plupart des Africains, les autorités de Bamako espèrent que la chance ou le hasard leur éviterait le pire malgré les menaces de divers ordres, en pensant au cas de la Guinée-Conakry voisine où le président Alpha Condé a organisé, la semaine dernière, des législatives couplées au référendum constitutionnel, envers et contre tous. Mais à Conakry comme à Bamako, l’entêtement des premiers responsables à sacrifier la santé, si ce n’est la vie des populations, sur l’autel d’avantages exorbitants liés aux postes ou aux fonctions qu’ils convoitent, laissera fatalement des traces, et rien ne garantit qu’ils pourront en jouir tranquillement jusqu’à la fin de leurs mandats respectifs. On en a déjà les premiers signes au Mali où le taux de participation historiquement bas à chaque scrutin législatif, s’est visiblement effondré à l’occasion de ces dernières consultations. Si en plus de ce camouflet, les djihadistes et leur allié de circonstance (le coronavirus) ne donnent pas de répit à la République dans les prochaines semaines, il y a à craindre que toutes les raisons qui ont prévalu à la tenue de cette compétition électorale, soient caduques et du coup, cèdent la place à une crise sanitaire, humanitaire, politique et sécuritaire sans précédent. Espérons qu’il n’en sera rien et que bien au contraire, le Covid-19 qui a déjà fait un mort à Bamako, disparaîtra dans un court terme, que les djihadistes rangeront les armes au terme du dialogue en cours et que les députés nouvellement sortis des urnes auront davantage de légitimité pour entreprendre des réformes salvatrices pour ce pays qui n’en finit pas de se déglinguer depuis le déclenchement de la crise actuelle, le 17 janvier 2012.

Hamadou GADIAGA

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