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LEGISLATIVES TUNISIENNES

Les électeurs adouberont-ils encore les « dégagistes » ?

C’est peut-être un non-événement pour la majorité des Tunisiens, mais la décision est assez singulière pour retenir l’attention : le candidat arrivé en tête lors du premier tour de la présidentielle tunisienne, a affirmé, le 5 octobre dernier, qu’il n’ira pas au contact de l’électorat jusqu’à la tenue du second tour, prévue pour le 13 octobre prochain, simplement parce que son challenger est maintenu en détention par la Cour d’appel de Tunis, pour blanchiment d’argent et évasion fiscale. Le candidat indépendant estime qu’il y aurait une inégalité de chances dans cette dernière ligne droite avant le scrutin, s’il battait campagne jusqu’à la veille des votes, pendant que l’autre prétendant à la magistrature suprême, croupit en prison. Ce clin d’œil à l’adversaire qui confine à du populisme, est pour le moins paradoxal quand on sait que le candidat dénonce régulièrement et dans le même temps, l’utilisation abusive et disproportionnée de moyens financiers et de communication par son challenger afin de le battre dans les urnes le 13 octobre prochain. On pourrait légitimement se poser la question de savoir si c’est vraiment pour une question d’équité ou d’égalité de chances qu’il adopte cette posture inédite, ou s’il a flairé, comme le président intérimaire de la République, Mohamed Ennaceur, le danger qui plane sur tout le processus électoral si l’autre candidat était privé de campagne. Dans tous les cas, c’est une décision politique courageuse prise à la veille des élections législatives dont les résultats seraient décisifs pour lui et ses partisans, s’il venait à remporter la présidentielle. Notons en effet que c’est dans un contexte fébrile et même abrasif que ces législatives se sont déroulées hier 6 octobre, en raison non seulement du maintien en détention préventive du candidat au second tour de la présidentielle, mais aussi et surtout du risque majeur de voir ces élections accoucher d’une Assemblée ingérable et hostile au futur président de la Tunisie.

La question est de savoir si la tendance des électeurs tunisiens à tourner le dos aux partis traditionnels va se confirmer

 

Tout porte à croire en effet qu’on s’achemine vers une cohabitation lourde de périls pour ce pays pionnier du printemps arabe, avec cet éparpillement plus que probable des votes entre les « dégagistes » incarnés par les deux finalistes de la présidentielle, les modernistes de Nida Tounès et les islamistes d’Ennahdha. La question est de savoir si la tendance des électeurs tunisiens à tourner le dos aux partis traditionnels, va se confirmer et si les résultats de ces législatives seront compatibles avec ceux de la présidentielle qui ont propulsé les deux outsiders que sont Kais Saied et Nabil Karoui au sommet de la pyramide. Rien n’est moins sûr. Car, bien qu’acidulés par l’incapacité des islamo-conservateurs actuellement majoritaires au Parlement, à redresser l’économie et à réduire le taux de chômage, la majorité des électeurs qui sont allés aux urnes hier, pourraient être tentés par le statu quo, surtout que la machine électorale d’un parti comme Ennahdha ne s’est pas totalement enrayée, malgré le vote punitif contre son candidat au premier tour de la présidentielle et bien que décimé à l’interne par des querelles picrocholines. Mais l’optimisme et l’espoir des candidats de l’oligarchie dominante, risquent d’être douchés par le taux de participation famélique enregistré hier, la majorité des Tunisiens ayant visiblement préférer faire autre chose que de se bousculer devant les bureaux de vote. Un signe de désaffection pour les partis politiques, qui n’arrange pas forcément les affaires des deux finalistes de la présidentielle, d’autant que leurs candidats à ces législatives devront partager les miettes avec les autres au terme de cette bataille pour l’occupation des 217 sièges de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP). Maintenant qu’il est quasiment évident qu’il n’y aura point de « dégagisme » en tant que tel à l’issue de ce scrutin, des discussions et des tractations sont certainement menées pour se distribuer les rôles dans cette Tunisie de toutes les incertitudes. Dans cette perspective, il est fort possible qu’il y ait une sorte de deal ou d’échange de bons procédés entre le candidat arrivé en tête au premier tour de la présidentielle, l’indépendant Kais Saied et le parti d’inspiration islamiste, Ennahdha de Rached Gannouchi afin que le premier occupe le palais de Carthage à l’issue du second tour du 13 octobre prochain et le second conserve la présidence de l’Assemblée nationale. Ce serait, en tout état de cause, le moindre mal pour ces deux partenaires potentiels et surtout pour la Tunisie qui pourrait sombrer dans l’instabilité et le chaos, si ce dernier virage vers une présidence hors système était mal négocié.

Hamadou GADIAGA

 

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