LEONARD GROGUHET, comédien ivoirien : « Je ne prendrai ma retraite que lorsque j’aurai les pieds devant, c’est-à-dire dans la tombe »

LEONARD GROGUHET, comédien ivoirien : « Je  ne prendrai ma retraite   que lorsque  j’aurai   les pieds devant,   c’est-à-dire dans la tombe »

Né en 1939, il a animé une émission de télévision satirique très célèbre, « Comment ça va ? », sur la Radio télévision ivoirienne (RTI),  laquelle a été arrêtée en 1994. En 2007, une rue ivoirienne a été baptisée du nom du célèbre Homme de théâtre, réalisateur et acteur de films.  Il a  aussi formé plusieurs artistes comédiens  ivoiriens et même burkinabè comme Gustave Sorgho. Léonard Groguhet,  puisque c’est de lui qu’il s’agit, séjourne au pays des Hommes  intègres dans la cadre de la 25e édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO). Parmi les personnes qu’il a formées,     Akissi Delta qui s’est affirmée à partir  de l’émission satirique « Comment ça va ? ». Du haut de  ses  78 ans,  c’est avec joie qu’il nous  a reçu le 2 mars 2017.  En plus de l’émission « Comment ça va ? »,  Léonard Groguhet a joué dans des films comme, « Ma famille »,  « Un mariage pas comme les autres »,  « Mamie Watta ». Il a également joué dans des pièces de théâtre comme,  « Pantagleize » de Michel de Ghelderode, « La Tribu » de Jean-Hubert Sybnay, mise en scène par Raymond Hermantier. 

 

Le Pays : Quel âge avez-vous aujourd’hui ?

 

Je suis né en 1939.  J’ai donc  78 ans.

 

 Combien de fils et  petits-fils avez-vous ?

 

 J’ai 23 petits-fils  mais  il y a 5 filles qui ne sont pas encore mariées et si elles se mettent à en faire, ce sera une grande équipe. J’avais 15 enfants mais  il y en a  un qui est parti.

 

Depuis combien d’années êtes-vous dans le cinéma ?

 

Je suis dans le cinéma il y a longtemps. J’ai commencé en 1968.  Bien avant cela, la télévision  ivoirienne avait démarré en 1963.  Déjà, nous faisions des prestations au niveau de  la télévision.   Je suis dans le théâtre depuis 1958 parce que je suis d’abord un Homme de théâtre. Quand je suis rentré d’Europe après mes études en 1968,  j’ai commencé à faire des films à la télévision ivoirienne en 1969. C’est en 1970 que  l’émission « Comment ça va ? » a débuté. Le président Houphouët est mort en 1993 et c’est en 1994 que nous avons arrêté l’émission.   Chez  nous, il n’y a pas de retraite.  Chez nous les  artistes, plus c’est vieux, mieux ça vaut.   La preuve, je suis ici à Ouagadougou, dans le cadre de la 25e édition du FESPACO. Il y a beaucoup  de chaînes de télévisions qui m’ont approché pour reprendre  la plupart de mes émissions ou alors avec de nouveaux scénarios, pour refaire des films pour  la télévision.

 

 Quel est le secret de Léonard Groguhet pour être toujours en forme ?

 

 Je ne bois  pas  d’alcool.   Je ne bois  l’alcool qu’à table. Et là aussi, juste un verre  de vin et ça me suffit.  Je ne fume pas non plus.  Aussi, je respecte ce que je mange.   Je mange sainement et pour moi, tout cela fait partie des précautions qu’il faut prendre pour être en bonne santé.  Je fais   également du sport de temps en temps.

 

 Quel souvenir gardez- vous de Gazégagnon ?

 

 Il était  mon cousin.  Son père et ma mère ont  le  même père et la  même mère. Je  garde un excellent souvenir de lui. Paix  à son âme !   C’était un bon comédien. Il n’a pas fait l’école dans  l’art dramatique comme nous autres en Europe.  Il  fait partie  des personnes que j’ai  formées sur le tas, comme Akissi Delta que vous connaissez, Nastou Traoré, Gustave Sorgho qui est  Burkinabè.  

 

 Quelles sont les  relations que vous entretenez actuellement avec ceux que vous avez formés?

 

 J’entretiens d’excellentes  relations avec tout le monde, du moins ceux qui m’approchent. Il y a des gens qui  sont reconnaissants  dans la vie, mais il y en a qui ne le sont pas. Une femme comme Akissi Delta, bien que nous  ne soyons plus ensemble,  elle me le rend  très fort.  Dans toutes ses interviews, elle n’a cessé de parler de moi.  Dans tout ce qu’elle fait, elle dit  qu’elle sait d’où elle vient.  Elle dit toujours  que c’est Léonard Groguhet qui l’a formée.    Il y a d’autres  avec qui le courant   ne passe pas beaucoup. Je  ne me plains pas. Celui qui vient vers moi, je l’accepte.

 

 Quelles sont les différentes activités de Léonard Groguhet ?

 

  Tout récemment en Côte d’Ivoire, le ministre de la Culture et de la francophonie,  Maurice Bandaman, m’a fait l’honneur de me nommer  comme président du Conseil de gestion du  BURIDA pendant 3 ans. Nous avons eu de la chance que le président Alassane nous donne ce ministre.  S’il n’existait pas, il aurait fallu l’inventer.  Tous les  ministres ont défilé, mais lui, il est venu et il  a tenu le flambeau de la culture très haut. Grâce à lui, tout marche très bien sur le plan culturel.   Je suis  parti de là,    parce que  nous avons mis de l’ordre.    on n’entend plus de plaintes au niveau du BURIDA concernant les droits d’auteurs.   C’est vrai qu’il y aura toujours des gens qui vont râler, mais au BURIDA, tout va bien actuellement. Je  profite de votre journal qui est bien connu, Le Pays,  pour lui dire merci et l’encourager à continuer dans la même voie.  Sinon je compte revenir, reprendre  mes activités, c’est-à-dire  faire des émissions télé.  Je suis également dans d’autres activités non artistiques, mais qui me rapportent un peu de sous quand même. (Rire)

 

 Comptez-vous prendre la retraite un jour ?

 

 Moi je  ne prendrai la retraite   que lorsque  j’aurai   les pieds devant,   c’est-à-dire dans la tombe. Tant que Dieu me donnera la force,  même jusqu’à 100 ans, si je suis encore là,  je ferai toujours des émissions télé, je ferai toujours des films, je guiderai toujours des jeunes.

 

  Avec l’âge et le recul, quel est le regard que vous portez sur le cinéma africain ?

 

A l’époque, nous faisions les films avec les bandes.  Après,  avec la technicité actuelle, les jeunes gens qui nous ont succédé ont commencé à faire les films avec d’autres moyens.  C’est un métier très noble, difficile, mais  il faut avoir beaucoup de courage pour faire le cinéma. A notre  époque, pour faire de bons  films, il fallait avoir les moyens.  Nous n’avions pas beaucoup de moyens. Mais aujourd’hui, on voit des gens qui  ont commencé à investir dans le cinéma. En Afrique, on n’investit pas beaucoup dans le cinéma alors que le cinéma est une industrie.  En Europe,  aux Etats-Unis d’Amérique, les gens investissent dans le cinéma comme ils investissent dans le bâtiment ou dans les plantations. 

 

« Il ne faut pas se faire raconter le FESPACO, il faut le vivre ! »

 

Ce que je constate, c’est  qu’il y a une petite amélioration  dans le cinéma, avec des acteurs qui ont commencé  à émerger. Ils ne sont pas tous bons. Ils y en a qui sont  très bons, d’autres bons, mais il y en a qui le sont moins.  Avec l’œil de critique, il y a des gens qui font plaisir, qui articulent bien, prononcent bien les mots.  C’est cela aussi le cinéma. Il y en a qui parlent et parfois on n’entend rien du tout.    En gros, le cinéma a sa place en Afrique. C’est pour cela que je remercie beaucoup nos amis  de Ouagadougou qui ont initié ce FESPACO depuis  belle lurette. Moi, c’est ma première fois de prendre part à une édition du FESPACO. Je connais le Burkina mais je n’étais jamais venu au FESPACO. Je suis agréablement surpris de voir ce qui se passe au FESPACO.  Avec le  FESPACO, le cinéma africain vivra longtemps, fera parler de lui.   Le cinéma africain sera grand,  grâce au FESPACO.  Tout va partir de là. Grâce au FESPACO, le cinéma africain ira loin.  Le regard que je porte sur le cinéma, c’est  cette technicité que nous n’avions pas et qui est partout maintenant.  Grâce à ce brassage  de tous les pays, si nos gouvernants  donnent les moyens nécessaires,  je crois que le cinéma africain fera parler de lui.  A ce moment là, nos films seront cités partout dans le monde, en Europe, Aux Etats-Unis d’Amérique, partout, et pourront prétendre aux grands prix comme les César  et autres.  J’ai bon espoir pour notre cinéma.

 

Comment appréciez-vous le FESPACO, étant donné que c’est la première fois que vous y prenez part ?

 

 Il ne faut pas se faire raconter le FESPACO, il faut le vivre.  Chaque fois, je voyais le FESPACO à la télévision. Maintenant que je suis de plain-pied dedans, je peux dire que c’est formidable.  Vous êtes un peuple formidable et le contraire m’aurait étonné.  Ici, nous ne sommes pas dépaysés, nous sommes chez nous.

 

« J’attends  maintenant que mon président Alassane Dramane  Ouattara me reçoive »

 

Aussi, notre pays participe en tant que pays invité d’honneur.  J’ai reçu une attestation de mérite au cours de la nuit des célébrités et cela m’a fait chaud au cœur. Je profite de l’occasion pour dire merci au président du Faso qui nous  a reçus hier. Nous avons mangé ensemble, nous  avons fait des photos avec lui. Quand il a dit « je vais vers  le doyen Léonard Groguhet que je connais mieux »,  tout le monde a ri. Tout cela m’a touché et j’étais vraiment content.

 

Après tant d’années d’expérience,  pourquoi n’avez-vous  pas réalisé de films ?

 

J’ai réalisé des films pour la télévision ivoirienne. « Comment ça va ?», était réalisé par Léonard Groguhet.  Les films, ce sont les moyens. Il faut avoir une équipe,  beaucoup d’argent pour acheter le  matériel de travail. Ce sont des choses qui coûtent  des millions de F CFA.  Des amis et moi avons  maintenant du matériel et travaillons sur beaucoup de réalisations actuellement.

 

Qu’est-ce  que votre carrière vous a donné en termes de construction à la fois morale et matérielle ?

 

 Ma carrière d’artiste m’a donné beaucoup de choses.  Elle m’a permis d’être connu.  Si je suis  ici, c’est grâce à ma carrière d’Homme de cinéma. C’est aussi  grâce à la télévision que vous êtes  en train de m’interviewer. Cette  carrière m’a ouvert beaucoup de portes.  Lorsque j’arrive quelque part, tout le monde dit : c’est le doyen Léonard Groguhet.

 

 Quels sont les événements  qui vous ont marqué au cours de votre carrière ?

 

C’est quand le président Félix Houphouët Boigny nous a quitté en décembre 1993. Le  président Houphouët aimait beaucoup mon émission, à tel point que pendant le conseil des ministres, il demandait à ses ministres s’ils avaient  regardé « Comment ça va ?» de la semaine. Donc, les ministres étaient obligés  de regarder l’émission  « Comment ça va ? ».    Il y avait des ministres  qui disaient à l’époque que  le véritable président, c’était Léonard Groguhet. Il m’a beaucoup aidé aussi, sur tous les plans :     financier, conseils et quand il nous a quitté, cela m’a beaucoup affecté.

 

 Pouvez- vous raconter une anecdote  avec lui ?

 

Un jour, j’ai fait un film sur le marché d’Abobo Gare (un quartier populaire d’Abidjan, en république de Côte d’Ivoire).  A l’époque, il

y avait la boue et pour y aller, il fallait porter des bottillons.  L’émission est passée le samedi et le lundi, on est venu me dire que le président voulait me voir, en plein conseil des ministres. Je suis  donc allé et c’était  la première fois que je rentrais dans la salle du conseil des ministres.

 

« Vous pouvez mieux faire avec le président Roch Kaboré »

 

Il m’a reçu et félicité devant tout le monde.  En partant, il m’a remis une grosse enveloppe. C’était 5 briques (5 millions de F CFA).  J’étais vraiment très content.  Quand je construisais ma maison, il m’a aussi aidé. J’attends  maintenant que mon président Alassane Dramane  Ouattara me reçoive (rire). J’attend qu’il dise, grand frère, je veux te voir.  Il m’a dit un jour que quand il  était aux Etats-Unis d’Amérique, ce sont mes films qu’il demandait pour les regarder.  Je lui avais dit, en son temps, qu’il allait payer des droits  d’auteur et nous avons ri.  Il ne m’a pas encore reçu, mais cela ne saurait tarder.

 

 Seriez- vous prêt à reprendre la carrière de comédien si vous étiez encore jeune ?

 

Oui,  toujours. C’est le métier que j’ai choisi. Je serai et resterez toujours dans le cinéma.

 

Quelle  appréciation  faites- vous de l’apport de l’Etat ivoirien dans la culture en général et le cinéma en particulier ?

 

Le président de la république et son ministre font du bon travail. Grâce à  eux, les  anciens artistes  ont commencé à percevoir une pension.    Moi aussi je reçois cette pension. Laissez- moi vous raconter une chose qui me tient à cœur. Quand le président actuel était Premier ministre,  il a fait une chose que je ne peux pas oublier.  A l’époque, je faisais mes émissions et c’est le ministère des Finances qui payait mes cachets. J’attendais parfois 2 à 3 ans avant  d’aller  prendre mes cachets. C’est ce qui me permettait de réaliser certaines choses. Un jour, le nouveau directeur a refusé de me payer parce que j’avais mis 2 ou 3 ans pour prendre mon cachet.  Cela faisait plus de 4 millions de F CFA. Je suis allé voir le Premier ministre d’alors, Alassane Dramane Ouattara.  Il m’a reçu avec son directeur de cabinet.   A l’issue de notre entretien, il a demandé à son directeur de cabinet de régler mon problème. Le lendemain, j’ai été payé.  C’est dire que ce monsieur là, c’est un américain. Nous avons eu la chance de l’avoir comme président. Avec lui, la Culture va galoper en Côte d’Ivoire.

 

 Votre mot de fin ?

 

 Ouagadougou a changé. Je  suis venu à Ouagadougou, il y a de cela  plus de 30 ans.   Nous dormions dans un hôtel qu’on appelait  Hôtel Indépendance. Nous faisions le tour de l’Afrique avec  la pièce de théâtre « Monsieur Togogni » de Bernard Dadié.   Quand je suis revenu, j’ai dit bravo, parce que vous  avez bien travaillé.  Vous pouvez mieux faire avec le président Roch Kaboré ; continuez dans ce sens.

 

Interview réalisée et retranscrite par Issa SIGUIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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