POLEMIQUE SUR LA RESTITUTON DES BIENS CULTURELS

POLEMIQUE SUR LA RESTITUTON DES BIENS CULTURELS

 

Il faut arrêter d’infantiliser les Africains

La polémique enfle depuis que le comité ad hoc mis en place par le président français, Emmanuel Macron, pour définir la feuille de route pour la restitution des objets d’art africains promise depuis son passage à Ouagadougou, a remis son rapport. En rappel, les deux experts chargés du dossier, Bénédicte Savoy et Felwine Sarr, avaient écarté l’hypothèse de la restitution temporaire, pour ne retenir que la restitution pérenne, en construisant leur argumentaire sur le fait que bien des objets culturels provenaient soit de vol, pillage ou spoliation organisés par les administrateurs coloniaux pendant la mise sous tutelle européenne de l’Afrique au 19ème siècle, soit de trafic illicite du fait des amateurs d’art ou des antiquaires-collectionneurs.

Certains de ces objets s’accommodent très mal de la vie muséale

Alors que ce rapport est salué par de nombreux Africains heureux de retrouver les biens dont ils avaient été dépossédés de force ou par la fraude, une clameur de désapprobation, reprise par certains fils du continent, se lève depuis l’Occident. L’on oppose au rapatriement annoncé des biens culturels, l’inexistence d’infrastructures d’accueil adéquates pour leur bonne conservation ou encore le risque qu’ils soient victimes de la mal gouvernance endémique sur le continent. Mais ces arguments semblent éculés et pour causes.

D’abord, ces objets volés au continent, n’étaient pas originellement destinés à des musées. Il s’agit pour l’essentiel d’objets cultuels dont la fonction première n’était pas de satisfaire la soif d’exotisme de curieux visiteurs mais plutôt de répondre à des fonctions socio-culturelles bien définies au sein des communautés qui les ont créés. Certains de ces objets, comme les masques, s’accommodent même très mal de la vie muséale où ils sont, dans la forme, incomplets et sans vie, alors que dans leurs milieux d’origines, ils sont considérés comme des êtres vivants entrant en interaction avec les membres de la communauté dans des circonstances bien précises. C’est pourquoi insister sur la question de l’inadéquation des infrastructures d’accueil ressemble plutôt à une imposition aux Africains d’une vision réductrice de leur propre culture ; toute chose qui n’est ni plus ni moins qu’un retour de la colonisation culturelle. Mais le plus dangereux cependant dans cet argument d’inadéquation des infrastructures pour l’accueil des biens culturels, est le précédent qu’il crée. En effet, avaliser cette théorie reviendrait à légitimer le droit des nantis à déposséder les plus démunis de leurs richesses avec le risque d’ouvrir une nouvelle ruée des Européens en Afrique, quand on connaît les fabuleux montants d’argent brassés dans le trafic des objets d’art en général et en particulier des objets africains qui ont atteint sur le marché international des coûts exorbitants.

Ensuite, l’argument selon lequel ces objets pourraient être victimes de mauvaise gouvernance qui a la peau dure en Afrique, n’est autre qu’une matérialisation de l’adage selon lequel  « c’est l’hôpital qui se moque de la charité ». L’Europe, elle-même, n’est pas étrangère à cette gouvernance tant décriée. Car non seulement, elle participe au pillage des richesses du continent, toute chose que confirme d’ailleurs le pillage des objets d’art mais aussi elle encourage les dictatures sur le continent.

Il appartient à l’Afrique de faire preuve de fermeté dans la revendication de ce qui lui appartient de droit

En tout cas, sans dénier la responsabilité des Africains dans le chaos socio-politique et économique sur le continent, il parait indécent que l’on oppose cet argument à la restitution des objets aux populations auxquelles elles appartiennent. Du reste, l’on ne peut mettre dans le même panier tous les pays africains car certains sont exemplaires en matière de gouvernance. L’argument de la mauvaise gouvernance n’est qu’une infantilisation malsaine des Africains auxquels l’on veut donner l’image de grands enfants incapables de gérer leurs propres biens.

En réalité, au regard de la légèreté des arguments avancés, l’on ne peut que penser que l’Europe cherche à se donner une bonne conscience après avoir opéré en Afrique un génocide culturel en règle. Car, il faut le rappeler, le pillage des biens culturels a fait perdre à de nombreuses sociétés africaines leur âme et les référents matériels et culturels de leur passé pour se projeter dans l’avenir. C’est pourquoi, plutôt que de chercher des subterfuges pour se dérober au devoir de rendre ces objets qui ne sont autre que des biens mal acquis, il faut plutôt envisager la question de la réparation des dommages subis par les populations africaines. Mais au-delà des questions morales, il faut aussi comprendre que cette polémique cache mal d’importants intérêts économiques. Paris est la première ville touristique du monde et l’on sait que les musées, notamment celui du Quai Branly, constituent l’une des mamelles nourricières du tourisme parisien. Le rapatriement des biens culturels africains ne peut donc se faire sans porter un coup à l’éclat d’une ville qui s’enorgueillit de sa richesse culturelle. En plus de la problématique du tourisme, c’est le rayonnement scientifique de ladite ville qui pourrait prendre un sérieux coup. On le sait, les collections muséales du Quai Branly drainent de nombreux scientifiques (historiens, ethnologues, anthropologues, etc.) qui y trouvent les documents matériels et écrits pour leurs études. En plus des motivations d’ordre économique qui alimentent le scepticisme des Européens, il y a sans nul doute des fondements idéologiques. Ils sont nombreux à penser que ce butin fait partie de leur patrimoine historique parce que non seulement témoin de leur aventure coloniale au 19ème siècle en Afrique, mais aussi et surtout source d’inspiration pour de nombreux maîtres de l’art en Europe mondialement connus. Est de ceux-là, le grand Picasso, pour ne citer que lui.

Cela dit, il appartient à l’Afrique dont la voix des leaders peine à se faire entendre dans le débat, de faire preuve de fermeté dans la revendication de ce qui lui appartient de droit.

 

« Le Pays »

 

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