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SECOND TOUR DE LA PRESIDENTIELLE TUNISIENNE

Les conséquences d’une libération

A quelque 72 heures du second tour de la présidentielle tunisienne qui opposera, sauf changement de dernière minute, ce dimanche 13 octobre 2019, le candidat indépendant et conservateur Kaïs Saïed à l’homme d’affaires Nabil Karoui, la Justice a décidé d’élargir le second cité qui était en détention préventive depuis le 23 août dernier pour des soupçons de fraude fiscale et de blanchiment d’argent, dans une affaire judiciaire qui date de 2017. Mais au-delà de la question de savoir si l’agenda électoral sera maintenu ou s’il connaîtra une modification, l’une des  conséquences directes de cette libération à la veille du scrutin, est que c’est en homme libre que le magnat des médias se présentera aux urnes ce dimanche, pour le round de vérité avec son challenger.  Mieux, cet élargissement du candidat du parti Qalb Tounès arrivé en deuxième position aux législatives de la semaine dernière, permet de rétablir l’égalité de chances entre les candidats. Pour autant, cela modifiera-t-il fondamentalement la donne de ces élections ou faut-il se convaincre que les jeux sont déjà faits ? Bien malin qui pourrait répondre à cette question.  En attendant, cette décision de la Justice tunisienne, pour surprenante qu’elle puisse paraître après les rejets successifs des demandes répétées de mise en liberté introduites par les avocats du prévenu, ne manque pas de pertinence ni de courage et mérite d’être saluée à sa juste valeur. Car, le maintien en détention de ce candidat qui avait réussi le tour de force de se hisser au second tour de cette présidentielle malgré les conditions carcérales dans lesquelles il s’était retrouvé, commençaient à gêner véritablement aux entournures au-delà même du cercle de ses partisans, au point que des voix et pas des moindres comme celle de l’Union européenne, s’étaient élevées pour demander sa libération. Même son challenger y était allé de son empathie en prenant l’option de mettre en berne sa propre campagne pour ne pas fausser l’équilibre du débat.

Avec ces deux personnalités aux profils bien différents, c’est peut de dire que la Tunisie joue son destin

 

 

Somme toute, un bel esprit d’équité, qui honore la démocratie tunisienne. Ce geste de la Justice contribuera sans nul doute à renforcer son image. C’est dire si en décidant de cette libération, la Justice tunisienne a fait plus qu’œuvre utile. Non seulement elle permet de lever les menaces sur le scrutin en coupant l’herbe sous les pieds des partisans du candidat embastillé qui n’excluaient pas d’attaquer le scrutin en cas de défaite de leur porte-étendard mais, par la même occasion, elle se sort d’une position inconfortable qui la plaçait, à son corps défendant, en obstacle de l’équité dans un scrutin où elle est pourtant appelée à jouer les arbitres. Toute chose qui aurait pu mettre en doute son impartialité et même entacher fortement son honorabilité. Aussi, en se débarrassant d’une patate chaude qui commençait à devenir brûlante dans ses mains, la Justice tunisienne rétablit l’égalité de chances  des candidats qui peuvent désormais s’affronter à armes égales dans les urnes. La balle est donc désormais dans le camp des candidats et des électeurs.  Il appartient aux Tunisiens de faire le bon choix. Car, avec ces deux personnalités aux profils bien différents, c’est peut de dire que la Tunisie joue son destin. En effet, entre l’austérité du constitutionnaliste et conservateur Kaïs Saïed et l’exubérance caritative teintée de populisme de l’homme d’affaires Nabil Karoui, c’est à un véritable choix  de gouvernance que les Tunisiens seront appelés ce dimanche. C’est pourquoi le scrutin de ce 13 octobre revêt une importance capitale qui devrait inciter  une forte participation des électeurs. D’autant qu’avec les législatives qui viennent de livrer leur verdict et qui verront l’arrivée de nouvelles figures à la Représentation nationale, c’est à une véritable redistribution des cartes que l’on assiste sur la scène politique tunisienne qui voit l’entrée en force, au Parlement, du parti de Nabil Karoui qui s’en sort avec une quarantaine de sièges, à quelques longueurs du parti islamiste, Ennahdah, arrivé en tête avec 52 élus, mais qui est en net recul par rapport à la précédente législature où il comptait près de 70 députés. Enfin, la forte représentativité des députés indépendants et le maigre score du parti au pouvoir sortant, Nidaa Tounès qui ne s’en sort qu’avec 3 « petits » députés là où il en comptait auparavant plus de 80, traduisent non seulement la soif de changement des Tunisiens qui ne cachent plus leur désaffection par rapport à l’ancienne classe dirigeante, mais finissent aussi de convaincre que depuis les événements de 2011 qui ont vu la chute du dictateur Ben Ali récemment décédé en exil, la Tunisie est toujours à la recherche de ses marques. C’est dire s’il y aura un avant et un après Essebsi.  En tout état de cause, en se présentant en homme libre à cet ultime round du scrutin, Nabil Karoui est un président potentiel. Pour certains, la voie du palais de Carthage lui est même déjà toute tracée, avec le retentissement de cette affaire politico-judiciaire qui a fini d’en faire un martyr aux yeux d’une certaine opinion. Mais s’il  venait à être élu, l’on est fondé à croire qu’il sera condamné à une gouvernance vertueuse car, le plus grand défi qui se présente d’ores et déjà à lui, c’est de travailler pour que l’histoire ne donne pas raison à la Justice de son pays qui est déjà à ses trousses. C’est dire si Karoui n’a pas droit à l’erreur, ni aujourd’hui, ni demain.

 

Outélé KEITA

 

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