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SUSPENSION DES NEGOCIATIONS PAR L’ARMEE AU SOUDAN :

La Grande muette a-t-elle un agenda caché ?

Au Soudan, les négociations entre l’armée et les manifestants sur la conduite de la transition, sont au point mort. Ce, après deux jours d’intenses négociations qui avaient fait naître l’espoir d’une sortie de crise très prochaine. En effet, les hommes en kaki ont, à la surprise générale, suspendu, le 15 mai dernier, leur participation aux pourparlers, la conditionnant désormais à la levée des barricades érigées par les manifestants qui continuent d’investir la rue. Ce, au moment où le Conseil militaire au pouvoir depuis la chute du président Omar El Béchir, il y a un mois, était parvenu à un premier accord avec les civils et que se dessinaient les contours d’une transition de trois ans, avec un parlement de 300 membres et surtout un gouvernement majoritairement composé de civils selon les exigences des manifestants. Cette transition devrait aboutir à des élections démocratiques.

On est bien parti pour ne pas trouver un accord de sitôt

Cette suspension unilatérale de trois jours par les militaires, est d’autant plus surprenante qu’elle intervient au moment où l’on s’acheminait vers un consensus et que la mise en place du « Conseil souverain », structure prévue pour remplacer le Conseil militaire, n’était plus qu’une question de temps et de détails. C’est pourquoi l’attitude de la Grande muette, pour autant qu’elle se justifie, peut paraître suspecte, si elle ne relève pas de la mauvaise foi et d’une volonté à peine voilée de confisquer le pouvoir à un peuple qui a mené sa révolution et qui payé un lourd tribut pour se débarrasser du dictateur. Ainsi donc, la rue, pourrait-on s’exclamer, agace la Grande muette soudanaise! Et elle lui a d’autant plus fait monter la moutarde au nez que non seulement elle se refuse à lever le « siège » de son Quartier général qu’elle a investi depuis des semaines, mais aussi elle a voulu accentuer la pression en étendant son emprise sur de grands axes de la capitale sur lesquels elle a érigé des barricades. Toute chose qui a visiblement poussé à bout de nerfs les soldats qui ont suspendu les négociations. Mais que cache cette brusque volte-face de la soldatesque ? Veut-elle revenir sur ses engagements ? A-t-elle peur de voir la capitale tomber complètement sous le contrôle des manifestants ? A-t-elle un agenda caché ? Quoi qu’il en soit, le constat est que depuis le début des négociations, chaque fois que l’on annonce une avancée, il y a toujours un blocage qui surgit, pour freiner les négociations. Quand ce ne sont pas les civils qui sont accusés d’être versatiles et de brouiller les cartes en changeant continuellement de représentants, ce sont les militaires qui décident de freiner des quatre fers pour poser des exigences. A ce rythme, l’on est bien parti pour ne pas trouver un accord de sitôt, alors que le temps presse pour mettre la transition sur les rails. Mais à l’allure où vont les choses, on ne voit pas se dégager une réelle volonté, de part et d’autre, d’aller rapidement à un consensus pour une sortie de crise.

Ces négociations entre militaires et civils soudanais ressemblent à un jeu de dupes

Au contraire, l’on a plutôt le sentiment que chaque partie s’accroche de toutes ses forces au pouvoir en étant disposée à faire le minimum de concessions.  A la vérité, ces négociations entre militaires et civils soudanais ressemblent, à s’y méprendre, à un jeu de dupes où chacun tient à avoir le meilleur parti pour ne pas être le dindon de la farce. Et entre des militaires décidés à rester vaille que vaille dans le jeu politique et des civils qui ne veulent pas se laisser conter fleurette, la difficulté à trouver le juste milieu et à s’accorder sur la conduite de la transition, traduit toute l’ampleur de la crise de confiance qui existe aujourd’hui entre ces deux entités. Et les incidents tragiques du 13 mai dernier, qui ont endeuillé les manifestants par la perte de cinq des leurs suite à des tirs « d’inconnus », de même que la fusillade du lendemain contre une barricade, qui a occasionné des blessés, ne vont certainement pas arranger les choses. D’autant qu’au sein de la coalition civile, des voix s’élèvent déjà pour exiger la lumière sur ces violences. En tous les cas, il y a lieu de croire que pour les manifestants, la rue est leur seule arme et leur demander aujourd’hui de lever les barricades qu’ils n’auront plus la possibilité de dresser, peut être perçu comme une façon de les désarmer. Ou, à tout le moins, de leur ôter des mains le seul moyen de pression dont ils peuvent encore user pour obtenir satisfaction dans ces négociations plutôt serrées, où ils ont visiblement déjà réussi à contraindre l’armée à lâcher du lest.  En tout état de cause, à l’expiration des soixante-douze heures de suspension, que va-t-il se passer, si les manifestants ne se décident pas à lever les barricades ? L’armée va-t-elle utiliser la force ou va-t-elle rompre définitivement les négociations ? On attend de voir.

« Le Pays »

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