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VALIDATION DE LA VICTOIRE D’EMBALLO SUR FOND DE RETRAIT DES FORCES DE LA CEDEAO EN GUINEE              -BISSAU

Les vieux démons se sont-ils définitivement assoupis ?

Après huit ans de présence en Guinée-Bissau pour cause d’une interminable crise politique qui a fortement ébranlé les institutions de la République et porté un coup dur à la démocratie, les forces de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ont commencé à se retirer du pays. Un retrait graduel qui s’est traduit par le départ, le 27 août dernier, d’un premier groupe de soldats appartenant au contingent togolais, en attendant que les contingents nigérian, sénégalais et burkinabè qui sont les autres composantes de la force, ne fassent eux aussi leurs paquetages d’ici à la fin de l’année. Une opération marquée, le 10 août dernier, par une cérémonie symbolique et qui se tient au moment où la Cour suprême vient de vider totalement le contentieux électoral, en rejetant les derniers recours du candidat Domingos Simoes Pereira contre son rival,  Umaro Sissoco Emballo, déclaré vainqueur par la Commission électorale indépendante avec 53,55% des voix, à l’issue du second tour de la présidentielle, tenu le 29 décembre dernier.

 

Le rejet des recours électoraux par les grands juges du pays, signe la fin d’un long bras de fer

 

 

Ce qui ouvre la voie à l’officialisation de la victoire de l’ex-Premier ministre par ailleurs candidat du Madem-G15. Pouvait-il en être autrement quand on sait qu’en pleine impasse de blocage postélectoral, faisant litière de l’absence de décision définitive de la Cour suprême sur les recours de son rival, Emballo avait réussi à organiser son investiture, en février dernier, et à s’installer royalement au palais présidentiel où il a pris en main les rênes de l’Etat ? Du reste, celui qui se prévaut désormais du soutien des forces armées de son pays, avait déjà, en avril dernier, eu la reconnaissance de la CEDEAO, à la faveur d’une visioconférence sur le Covid-19, où le président en exercice d’alors, le Nigérien Mahamadou Issoufou, avait « salué la présence parmi nous, du président Umaro Sissoco Emballo ». C’est dire si ce  rejet des recours électoraux par les grands juges du pays, signe la fin d’un long bras de fer et du même coup, lève toute ambigüité sur le pouvoir du nouveau  président qui, à 48 ans, peut désormais se prévaloir de toute la légalité et la légitimité dues à sa fonction de chef de l’Etat élu. D’autant que les observateurs s’accordent à dire que la présidentielle s’est déroulée de façon régulière. Pour toutes ces raisons, la CEDEAO peut tirer légitimement des motifs de satisfaction de son assistance à la Guinée-Bissau qu’elle aura réussi, peut-on dire, à remettre clopin clopan sur les rails de la démocratie. Pour un pays abonné aux coups d’Etat, rompu aux crises politiques et habitué aux blocages institutionnels, ce n’était pas gagné d’avance. Et ce n’est pas pour rien qu’aucun président n’y est jusque-là parvenu au terme de son mandat. C’est pourquoi l’on peut se demander si les vieux démons se sont définitivement assoupis au point que l’instance sous-régionale songe aujourd’hui à faire plier bagages à ses troupes. Rien n’est moins sûr.

 

On ne voit pas les loups d’hier, se transformer en agneau d’aujourd’hui

 

Car, malgré sa victoire, Emballo doit encore composer avec le parti de son rival, le PAIGC, qui reste majoritaire à l’Assemblée nationale. Et la CEDEAO lui avait fait injonction de nommer, dans les meilleurs délais, un Premier ministre issu de la majorité parlementaire, conformément à la Constitution. C’est dire si la stabilité reste  encore bien précaire dans cette ancienne colonie portugaise d’Afrique de l’Ouest, dont l’histoire, faite de soubresauts politiques parfois sanglants, se confond par moments avec celle de ces narco-Etats où la pègre omnipotente dicte sa loi.  Avec des élites corrompues, un système judiciaire défaillant et des frontières particulièrement poreuses, la Guinée-Bissau apparaît aujourd’hui encore comme l’une des plateformes principales du trafic de cocaïne dans cette partie du continent. Et le drame est que l’armée qui est le véritable socle du pouvoir, au lieu de contribuer à combattre le phénomène, semble plutôt y avoir pris goût jusqu’à des niveaux insoupçonnés. Et « l’habitude, comme le dit l’adage, étant une seconde nature », on ne voit pas les loups d’hier, se transformer en agneau d’aujourd’hui. C’est dire si les inquiétudes que d’aucuns nourrissent face au retrait des troupes de la CEDEAO, ne sont pas sans fondements. D’autant que l’armée de ce pays n’a pas encore montré qu’elle a changé de visage. Emballo a donc du pain sur la planche. Cela dit, on peut comprendre les appréhensions de ceux qui pensent qu’il est encore prématuré pour la CEDEAO, de retirer ses troupes. Mais l’institution sous-régionale ne saurait non plus rester indéfiniment au chevet d’un pays qui a besoin, à un moment, de rompre avec son image d’éternel assisté, pour montrer le visage d’un pays capable de s’assumer et de prendre son destin en main. La Guinée-Bissau doit apprendre à grandir. C’est tout le mal qu’on lui souhaite. Elle qui, en plus de tirer le diable par la queue, est l’un des moutons noirs de la démocratie, principalement à cause de l’incurie, de la voracité et de la rapacité de sa classe politique.

 

« Le Pays »

 

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