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VIOLENCES ELECTORALES AU SENEGAL

 La démocratie ensanglantée

La campagne pour la présidentielle du 24 février prochain bat actuellement son plein au Sénégal, émaillée qu’elle est de heurts et de violences. En effet, le lundi 11 février dernier, une rixe ayant opposé des militants du Parti pour l’unité et le rassemblement (PUR), la formation politique du candidat Issa Sall à ceux de la majorité présidentielle, à propos d’affiches de campagne arrachées, s’est soldée par la mort d’un des militants du président-candidat Macky Sall. A ce malheureux tué à l’arme blanche vient s’ajouter plus d’une douzaine de victimes d’accidents de la route, toutes  dans le cadre de la campagne.  Et à ce qu’il semble, la liste est loin d’être exhaustive. Dans  le livre de cette comptabilité macabre, il faut aussi inscrire, en plus des attaques personnelles, les destructions de biens privés et les nombreuses échauffourées consécutives aux mouvements de colère de certains groupes.

Le mythe qui fait du pays de la Teranga un label démocratique sur le continent, est en train de s’effriter

Si donc sur le plan du fonctionnement des institutions, il existe un mythe qui fait du pays de la Teranga un label démocratique sur le continent, ce label est en train de s’effriter en raison des récurrents affrontements qui ensanglantent chaque compétition électorale. Quelles sont donc les causes de cette situation qui, élection après élection, semble aller de Charybde en Scylla ?

Il faut d’abord pointer du doigt la responsabilité des leaders politiques qui, en plus de faire monter les enchères à l’approche des élections et d’instrumentaliser les populations, manquent à leur devoir régalien qui est d’éduquer politiquement les jeunes. Le corollaire de cette faillite est l’immaturité politique des populations qui, au lieu de s’affronter dans des débats d’idées, transforment la scène politique en un ring de boxe. A cette situation exacerbée par les violentes diatribes, il faut ajouter le contexte particulier de l’élection présidentielle de 2019. Le sentiment partagé par de nombreux Sénégalais est que le président sortant, candidat à sa propre succession, a injustement manœuvré pour écarter de la course au fauteuil présidentiel de gros bonnets de l’opposition, en l’occurrence Karim Wade et Khalifa Sall, tous deux ayant maille à partir avec la Justice sénégalaise. Il en résulte une atmosphère particulièrement tendue que viennent alourdir les appels au report pour ne pas dire au boycott de l’élection, lancés par l’ex-président Abdoulaye Wade dont il faut par ailleurs condamner le manque de réalisme.

Quelles que soient les causes de ces violences électorales, une chose semble certaine : le Sénégal n’a pas besoin de ces scènes affreuses. Car en plus de ternir l’image du pays qui a déjà pris un coup ces dernières années, avec les accusations de corruption, les relents de trafic d’influence et de désinformations contre le pouvoir, elles compromettent dangereusement la cohésion sociale et l’unité nationale qui constituent le socle du développement national. En outre, elles accroissent considérablement les risques des contestations post-électorales qui peuvent mettre à rude épreuve la stabilité du pays et le fonctionnement des institutions. Même si le Sénégal, de par son histoire est encore loin de ces scenarii, il y a lieu que les acteurs politiques fassent preuve de lucidité et de sursaut patriotique pour éteindre le feu qui couve sous les cendres.

Mourir pour un homme politique en Afrique, c’est se faire gratuitement harakiri

Parmi les solutions envisagées pour exorciser le mal, des voix se sont élevées pour appeler le Président Macky Sall et l’ex-président Abdoulaye Wade à se parler pour faire baisser la tension. «  Nous pensons qu’un coup de fil de Macky Sall à Abdoulaye Wade peut évidemment aider à avoir une campagne apaisée » estime le président du bureau d’Amnesty International au Sénégal, Seydi Gassama. Même si l’on peut se demander si cette proposition n’intervient pas sur le tard, l’on peut se féliciter que de nombreux responsables de partis politiques et d’organisations de la société civile aient lancé des appels au calme à l’endroit de leurs militants. Dans la logique de la prévention et de la dissuasion, les autorités sénégalaises devraient cependant prendre des mesures plus énergiques qui consistent à démasquer, à travers une enquête sérieuse, les auteurs des violences et les traduire devant les juridictions compétentes pour qu’ils répondent de leurs actes. C’est, en tout cas, l’avis partagé par un collectif d’organisations de défense des droits de l’Homme  qui exhortent, dans un communiqué commun, «  les autorités compétentes à ouvrir des enquêtes sur tous les actes de violences survenus depuis le début de la campagne électorale et traduire leurs auteurs en justice ». Sur le long terme, une autre solution, si elle n’existe déjà, serait l’élaboration et l’adoption, comme cela se fait sous d’autres cieux, d’un Code de bonne conduite qui lierait dans un engagement mutuel les acteurs politiques pendant les campagnes électorales. Enfin, il faut rappeler aux différents acteurs politiques leurs responsabilités premières d’éduquer politiquement les populations pour préserver, au-delà de la diversité d’opinion politique et idéologique, le vivre-ensemble.

Quant aux populations, elles doivent comprendre que mourir pour un homme politique en Afrique, c’est se faire gratuitement harakiri. Car après les empoignades des campagnes électorales, ces gens-là finissent très souvent par trouver des compromis afin de continuer à siroter leur petit lait.

« Le Pays »

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