LETTRE OUVERTE AUX CANDIDATS A LA PRESIDENTIELLE : « L’histoire de chacun de vous nous intéresse»
Ceci est une lettre ouverte adressée aux différents candidats en lice pour la présidentielle d’octobre prochain. L’auteur leur demande d’abandonner les anciennes pratiques qui avaient cours sous l’ancien régime et opérer un changement qualitatif en faveur des jeunes. Lisez !
Mesdames et messieurs les candidats,
En octobre prochain, notre pays connaitra le plus grand derby électoral de son histoire; lequel derby inspire d’ores et déjà des joutes oratoires de plus en plus ouvertes dans nos villes et campagnes ; vos militants ne se privant pas d’opportunités pour étaler vos mérites dans le seul but de majorer votre capital sympathie auprès des populations.
Le parcours politique de chacun de vous et surtout le rôle joué dans l’effondrement du régime Compaoré en est le sujet aussi passionnant que constant ; l’enjeu étant les dividendes politiques de la paternité de cette révolution lors des élections à venir.
La particularité est que ce débat n’intéresse que les partisans des candidats annoncés et ceux potentiels de l’ancienne opposition politique. L’éviction de l’ex majorité étant le trophée de guerre revendiqué.
Mesdames et messieurs, chers candidats,
Relativement à la paternité de cette récente insurrection, vos braves tribuns de quartiers et villages professent tout haut ce que nombre d’entre vous pensent tout bas ; c’est de bonnes guerres.
Tout de même, observant avec intérêt ces diatribes, je voudrai d’abord synthétiser quelques grandes thèses avant de vous confier mon humble opinion tout en précisant quelques une des réelles attentes de l’électorat lors des campagnes électorales à venir, surtout en matière de politique fiscale.
Quelques grandes thèses sur la paternité de l’insurrection populaire d’octobre 2014.
Pour les partisans de l’Union pour le Progrès et le Changement (UPC), le leadership de Zéphirin Diabré à la tête du CFOP/BF est incontestablement le facteur qui a permis de mettre fin au régime Compaoré. L’opposition n’ayant auparavant aucune existence réelle et brillant surtout par ses querelles intestines : « il n’y a pas d’opposant crédible au Burkina», disait-on.
Comme un messie, Zéphirin Diabré a créé le miracle dès son entrée en scène. Il a conquis en un « quart de tour » dix-neuf (19) sièges à l’assemblée nationale, plus de 1600 conseillers municipaux et a pris le contrôle de communes importantes. Il devient le Chef de file de l’opposition et sonna la mobilisation générale qui a permis aux Burkinabè de mettre Blaise Compaoré et tout son régime « hors d’état de nuire ».
Monsieur Zéphirin Diabré est donc le libérateur de tous les burkinabé; l’homme sans qui le peuple serait resté sous le joug de Compaoré.
Quant aux adeptes de l’idéal sankariste, ils estiment que le changement est l’aboutissement d’une lutte de longue haleine, qui a vu des hommes et des femmes consentir d’énormes sacrifices parfois au péril de leur vie. Parmi eux, Me Bénéwendé Sankara qui, obsédé par l’idéal de justice s’est consacré jusqu’à l’oubli de soi, à la lutte contre le régime COMPAORE depuis l’époque du « tu fais, on te fait, et il y a rien ».
Après l’assassinat du journaliste Norbert Zongo, très engagé au sein du Collectif des Organisations de masse et de partis politiques, il a fortement contribué à contraindre Blaise Compaoré à limiter constitutionnellement le nombre de mandats présidentiels à deux.
Le principe de l’alternance reconquis, c’est alors que de fins calculateurs politiques, complices du dictateur dans ses basses besognes, ont entamé un retournement progressif de leur veste, ayant désormais dans leur viseur, l’après Compaoré.
Maître Bénéwendé Sankara fit du Chef de file de l’opposition qui n’existait qu’au regard de la loi, une institution réelle avec des moyens de bord ; institution qui, à terme fut, la source du vent nouveau qui souffle sur le Burkina Faso.
Exigeant ouvertement le départ de Blaise Compaoré depuis 2011, Me Bénéwendé Sankara est l’un des rares leaders à mettre sa propre vie au même rang que celle des manifestants en étant présent au cœur de l’insurrection les 30 et 31 octobre 2014. A ces dates, ce leader sankariste a conduit le peuple burkinabè à la « terre promise ».
Naturellement, le Mouvement du peuple pour le progrès (MPP), bien en place dans ce milieu informel de la politique, bénéficie d’une toute autre lecture des évènements.
Le sort du pouvoir Compaoré a été scellé par Roch Marc Christian Kaboré, Salif Diallo et Simon Compaoré, ce trio magique et gagnant…, le RSS.
L’anti-patrimonialisation du pouvoir promu par ces personnalités et la lutte interne et subséquente qu’elles ont initié et conduit au sein du Congrès pour la Démocratie et le Progrès (CDP) sont à l’origine de l’effondrement total du régime. Elles ont affaibli l’ancien locataire de Kosyam en vidant progressivement son parti, de l’essentiel de son contenu.
En fins stratèges, ces trois hommes, jadis considérés comme les ténors du CDP, ont su œuvrer à effriter le soutien dont bénéficiait Blaise Compaoré auprès des Chefs traditionnels, des chancelleries occidentales et de bien d’autres réseaux au plan international. Ils ont fait montre d’une capacité extraordinaire de mobilisation qui a donné une toute autre dimension aux marches et meeting depuis le 18 janvier 2014. A cette date, Roch Marc Christian Kaboré, à la place de la révolution était la prophétie incarnée de la fin de l’ère Compaoré.
Les sympathisants du Parti pour la Démocratie et le Socialisme/Parti des Bâtisseurs (PDS/METBA), du Le Faso Autrement, du Parti pour la renaissance nationale (PAREN), du Parti pour le Développement et le Changement (PDC), et de bien d’autres partis politiques ne manquent pas d’arguments tendant à prouver que le leadership de leurs présidents respectifs a été déterminant pour le changement à la tête de ce pays.
Mon opinion sur ces thèses et quelques réelles attentes de l’électorat !
Mesdames et messieurs les candidats,
Le Burkina est fier de tous ses fils et filles qui ont joué un rôle dans le changement historique d’octobre 2014. Aussi, dans toute lutte, l’engagement des uns et des autres ne peuvent toujours être au même degré, ils sont par contre complémentaires. Aussi, nous avons tous conscience du rôle majeur joué par la société civile et ces milliers d’anonymes, par ailleurs majoritaires parmi les martyrs. La paternité du changement n’appartient qu’au seul peuple burkinabé.
Cependant, l’histoire personnelle et politique de chacun de vous intéresse les électeurs. Il en est ainsi de ses pages héroïques mais aussi celles peu reluisantes. Toutefois, le passé des hommes ne révèle que les valeurs auxquelles ils sont attachés. Il ne saurait être le plus important pour le vote des électeurs. La capacité de chacun de vous, à proposer des perspectives cohérentes, réalistes, et débarrassées de toute chimère, propre aux marchands d’illusions, sera surement déterminant pour le choix de vos concitoyens.
Comme vous le savez, le Burkina meilleur que vous envisagez tous de bâtir ne se réalisera qu’à travers une stratégie réaliste de mobilisation des ressources financières et à leur bon usage ; une priorité doit donc être accordée au programme sur la fiscalité.
A priori, chacun de vous aura nécessairement à présenter un programme de gouvernement lors des prochaines campagnes électorales.
C’est pourquoi, faisant l’économie de bien de questions non moins importantes, sur lesquelles j’aurai l’occasion de revenir, je voudrais, en tant que citoyen mais aussi fiscaliste, attirer votre attention sur quelques attentes légitimes en matière de politique fiscale, questions rarement abordées lors des campagnes électorales.
– D’abord, dans l’intérêt des salariés, il est souhaitable de connaitre les intentions de chacun de vous à propos de l’Impôt Unique sur les Traitements et Salaires (IUTS). Devrait-il rester en l’état ou ambitionnez-vous d’y porter des amendements? Dans ce dernier cas, à quoi devrait-on s’attendre ?
Vos différentes propositions sur l’IUTS, les possibles variations des salaires, vos projets sur la gestion des prix des produits de première nécessité et des loyers d’habitation… donneront une idée sur l’amélioration que vous apporterez aux conditions de vie des travailleurs, dans l’hypothèse de votre succès aux élections prochaines.
– Ensuite, les promoteurs de petites, moyennes et grandes entreprises, les petits commerçants, sont intéressés par les projections de chacun des candidats sur la fiscalité des entreprises, notamment la Contribution à la Micro Entreprise (CME), l’Impôt sur les Sociétés (IS), l’Impôt sur les bénéfices des professions non commerciales (IBNC), l’Impôt sur le Revenu des Valeurs Mobilières (IRVM), la contribution des patentes, etc.
Vos différents programmes en matière de fiscalité sont essentiels pour leurs besoins de planification et de choix stratégiques. Dans une certaine mesure, ces programmes peuvent les mettre à l’abri des désagréments du fait des réformes fiscales improvisées et par eux, inattendues.
– Les consommateurs finaux eux, tiennent surtout à être situés sur vos projections sur la Taxe sur la Valeur Ajoutée (TVA), tandis que les bénéficiaires des revenus immobiliers sont curieux de savoir ce que vous entrevoyez pour l’Impôt sur les revenus fonciers (IRF).
– Les chercheurs d’emplois quant à eux, attendent d’apprécier la crédibilité du projet fiscal que chacun de vous prévoit pour le financement de la création d’emplois décents au Burkina Faso.
– etc.
Mesdames et messieurs les candidats,
Les citoyens qui sont les contribuables et électeurs souhaitent simplement savoir quels impôts ils seront amenés à supporter afin que vous leur offriez le Burkina Faso qu’ils attendent de vous, lors des cinq prochaines années et voteront en toute connaissance de cause.
Fort de ce slogan très en vogue selon lequel « plus rien ne sera comme avant », vous devez tous œuvrer à ce que la corruption électorale s’éteigne tout comme le régime Compaoré.
Dorénavant, vos différents programmes, devront permettre aux Burkinabè de voter, en opérant eux-mêmes le choix de la fiscalité qui leur convient le mieux, pour financer leur avenir commun. L’impôt aura ainsi une certaine légitimité par les urnes et pourra alors contribuer à réduire considérablement l’incivisme fiscal.
Tout compte fait, l’histoire de chacun de vous nous intéresse, la qualité du projet d’avenir que vous portez pour notre pays encore plus !
Ouagadougou, le 16/03/2015
Bernard Tago,
juriste-fiscaliste, consultant