HomeA la uneASSASSINAT DE GHISLAINE DUPONT ET DE CLAUDE VERLON AU MALI : Treize ans après, la vérité se fait toujours attendre

ASSASSINAT DE GHISLAINE DUPONT ET DE CLAUDE VERLON AU MALI : Treize ans après, la vérité se fait toujours attendre


Treize longues années se sont écoulées depuis que les voix des journalistes de Radio France Internationale (RFI), Ghislaine Dupont et Claude Verlon, se sont tues sous le soleil brûlant de Kidal, dans le Nord du Mali. Le 2 novembre 2013, ces deux journalistes, symboles d’une presse libre et d’une parole sans entrave, avaient tendu leur micro à un représentant du mouvement rebelle qui occupait alors la ville, avant d’être enlevés puis exécutés à la sortie de la localité. Leurs corps, criblés de balles, avaient été retrouvés près d’un véhicule en panne, abandonné par leurs ravisseurs.Dès les premières heures, la thèse d’un enlèvement qui aurait mal tourné avait prévalu. Mais, au fil du temps, les certitudes se sont effritées, laissant place à une multitude d’interrogations et de zones d’ombre. C’est dans cet épais brouillard, entretenu par l’absence d’indices fiables et concordants, qu’a émergé une autre piste : celle d’un crime commis en représailles à la libération d’otages français intervenue peu auparavant, certains ravisseurs s’estimant lésés dans le partage de la rançon.Le 28 octobre 2013, en effet, quatre ressortissants français, Thierry Dol, Daniel Larribe, Pierre Legrand et Marc Féret, capturés en 2010 par Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) sur le site d’uranium d’Arlit, au Niger, avaient été libérés après trois années de captivité. Certes, le lien supposé entre cette libération et l’assassinat des deux envoyés spéciaux de RFI demeure hypothétique. Cette piste a néanmoins été évoquée en raison de la présence supposée de Baye Ag Bakabo parmi les ravisseurs des journalistes.Ce Touareg, présenté comme un intermédiaire informel dans les opérations d’enlèvement et les négociations de rançon, aurait ainsi exprimé sa frustration à la suite du partage inégal du « jackpot » consécutif à la libération des otages d’Arlit. Cette colère aurait alors servi de détonateur au kidnapping des deux journalistes. Restée introuvable pendant des années, cette figure fantomatique du dossier a finalement été abattue par les forces françaises en juin 2021 à Aguelhok, dans le Nord du Mali.

 

Les deux suspects encore en vie n’ont toujours pas été appréhendés

 

D’autres suspects dans cette affaire sont morts dans des circonstances tout aussi obscures. C’est notamment le cas de Cheick Ag Aoussa, présenté comme un interlocuteur privilégié des forces françaises et comme l’un des principaux instigateurs du rapt. Il a été tué en 2016 dans l’explosion de son véhicule à Kidal, après une réunion avec la Mission des Nations unies au Mali. Certains considèrent la disparition de Baye Ag Bakabo et celle de Cheick Ag Aoussa comme des assassinats ciblés visant à éliminer des témoins gênants. D’autres n’hésitent pas à laisser planer le soupçon d’une implication française dans ces morts.Quoi qu’il en soit, l’assassinat de Ghislaine Dupont et de Claude Verlon, au-delà de sa brutalité, interroge la capacité des Etats à garantir la justice et la manifestation de la vérité lorsqu’ils sont eux-mêmes acteurs ou otages d’un théâtre géopolitique complexe, comme l’était le Mali en 2013 et comme il l’est encore aujourd’hui.Cela pourrait expliquer pourquoi, depuis les faits survenus en 2013, les années s’accumulent, les rapports se succèdent, les témoins se taisent, les pistes s’effacent et les acteurs disparaissent, tandis que l’enquête avance à pas comptés. A ce jour, les deux suspects encore en vie n’ont toujours pas été appréhendés. Ils sont peut-être les derniers détenteurs d’un secret qui n’a jamais cessé de hanter les familles des victimes. Le combat de ces dernières n’est pas, loin s’en faut, celui de la vengeance, mais celui de la vérité. Une vérité qui permettrait enfin de savoir pourquoi, par qui et comment Ghislaine et Claude ont péri dans la poussière de Kidal, sous les balles de leurs ravisseurs, le 2 novembre 2013.

 

Sur le plan judiciaire, le dossier serait désormais à l’arrêt

 

Pour ces familles qui refusent de laisser le sable mouvant de Kidal ensevelir méthodiquement les derniers indices de ce crime, qui ressemble davantage à une affaire d’Etat qu’à une simple bavure locale, tous les moyens doivent être mis en œuvre pour leur permettre de savoir qui a appuyé sur la gâchette, qui a laissé faire, qui savait et qui a choisi de se taire. C’est à ce prix qu’elles pourront enfin commencer leur deuil.Leur crainte, hélas, est que le temps et l’oubli finissent par refermer définitivement le dossier, jusqu’à prononcer la plus cruelle des sentences : celle d’un crime sans coupable. Malheureusement, sans vouloir jouer les oiseaux de mauvais augure, c’est bien vers cette issue que l’on semble s’acheminer. Sur le plan judiciaire, le dossier serait désormais à l’arrêt, en raison de la suspension de toute entraide judiciaire entre Paris et Bamako depuis la rupture diplomatique entre les deux pays en 2022.Ainsi, le temps, le silence et les fractures politiques se conjuguent pour étouffer la vérité, au grand dam des familles des victimes et de toute la grande famille de la presse. Depuis treize ans, celles-ci se battent pour honorer la mémoire des deux journalistes et permettre à la Justice de faire toute la lumière sur cette affaire extrêmement complexe, à la croisée des enjeux judiciaires, politiques et diplomatiques.

 

« Le Pays »


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