UN NOUVEAU GOUVERNEMENT SANS LE PASTEF. : Le Sénégal à l’épreuve de la dualité du pouvoir
La publication du nouveau gouvernement sénégalais dans la nuit du lundi à mardi, marque bien plus qu’un simple remaniement ministériel. Elle constitue le premier acte concret de la recomposition politique engagée au sommet de l’Etat depuis l’éviction d’Ousmane Sonko de la Primature quelques jours plus tôt. Derrière la liste des 26 membres du gouvernement dirigé par Ahmadou Al Aminou Lô, se dessine déjà une nouvelle architecture du pouvoir dont les conséquences pourraient durablement façonner l’avenir politique du Sénégal. A l’examen, cette équipe gouvernementale reflète clairement la volonté du président, Bassirou Diomaye Faye, de s’entourer, avant tout, de profils technocratiques capables de répondre aux urgences économiques et sociales du moment.
Diomaye Faye, Sonko et le Pastef ont objectivement tout à perdre dans une escalade
Mais ce remaniement révèle également une autre réalité, plus politique celle-là. Malgré l’annonce officielle des dirigeants du Pastef affirmant que le parti ne participerait pas au gouvernement, plusieurs de ses cadres organiques ont finalement trouvé place dans le nouvel Exécutif. Cette contradiction n’est pas anodine. Elle illustre les dissensions qui traversent désormais le mouvement arrivé au pouvoir en 2024. Si la rupture entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko n’est peut-être pas encore totalement consommée, les divergences apparaissent désormais suffisamment profondes pour nourrir l’hypothèse d’une scission de fait. D’un côté pourrait émerger un Pastef institutionnel regroupé autour du chef de l’Etat. De l’autre, subsisterait un Pastef militant demeurant fidèle à son leader historique. Pour le parti présidentiel, ce serait sans doute le pire des scénarios. Pour le Sénégal également. Car, la coexistence de deux centres de légitimité au sein d’un même camp politique, risque d’ouvrir une période de fortes turbulences institutionnelles. Or, un projet politique, aussi ambitieux soit-il, ne peut prospérer durablement lorsque ceux qui l’incarnent se livrent à une compétition permanente pour le leadership. Le paradoxe est d’autant plus frappant que Diomaye Faye, Sonko et le Pastef ont objectivement tout à perdre dans une escalade. Aucun d’entre eux ne peut ignorer qu’une confrontation ouverte fragiliserait l’ensemble de l’édifice politique construit au prix de longues années de lutte. Pourtant, les dynamiques actuellement à l’œuvre semblent pousser progressivement les protagonistes vers une rivalité de plus en plus difficile à contenir. Dans cette perspective, l’horizon de 2029 apparaît déjà en filigrane. Si Bassirou Diomaye Faye nourrissait l’ambition de briguer un second mandat, il pourrait être tenté de consolider sa propre base politique en utilisant les leviers institutionnels mis à sa disposition par la Constitution. La dissolution de l’Assemblée nationale, par exemple, pourrait devenir un instrument permettant de rechercher une majorité plus favorable à son action et à ses ambitions futures. Une telle hypothèse demeure spéculative, mais elle ne saurait être totalement écartée dans un contexte où les équilibres politiques se redessinent rapidement.
La politique n’est jamais une simple addition de talents individuels
Pour autant, réduire ce gouvernement aux seules rivalités de pouvoir, serait une erreur. Sur le papier, l’équipe mise en place par le chef de l’Etat présente de sérieux atouts. Plusieurs personnalités reconnues pour leurs compétences, leur expérience et leur maîtrise des dossiers y figurent. Le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô dispose, lui-même, d’un profil qui inspire confiance auprès de nombreux observateurs. Mais la politique n’est jamais une simple addition de talents individuels. Elle repose, avant tout, sur une cohérence collective, une vision commune et un rapport de force maîtrisé. Or, c’est précisément sur ce terrain que le nouveau pouvoir sera attendu. Les défis auxquels le Sénégal est confronté, ne laissent aucune place aux hésitations. La question de la dette publique exige des réponses rapides. Le coût de la vie continue de peser lourdement sur les ménages. Les attentes sociales demeurent immenses après les espoirs suscités par l’alternance de 2024. Au bout du compte, les Sénégalais ne jugeront ni les discours ni les querelles de leadership. Ils évalueront ce gouvernement à l’aune de ses résultats. Sa capacité à améliorer concrètement les conditions de vie des populations, constituera le seul véritable critère de réussite. Et le test commence dès maintenant. Pour le réussir, l’Exécutif devra non seulement surmonter ses éventuelles contradictions internes, mais aussi affronter une Assemblée nationale dont les rapports avec le pouvoir exécutif s’annoncent particulièrement tendus. C’est de sa capacité à éviter le piège de la dualité du pouvoir que dépendra largement l’avenir du quinquennat. Car, les Sénégalais ont voté pour un projet de rupture et de transformation. Ils n’ont pas voté pour une guerre de succession avant l’heure.
“Le Pays”
