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DOUBLE SCRUTIN EN GUINEE

Silence, Condé fabrique ses chiffres

Après le chaos électoral du 22 mars dernier, alors que l’accalmie tarde à se rétablir en Guinée, Alpha Condé s’affaire, sans nul doute, à fabriquer dans des officines sécrètes, ses résultats. C’est, en tout cas, ce que laissent aisément deviner les sorties des ministres Albert Damantang Camara de la Sécurité et Boureima Condé de l’Administration territoriale. En effet, en dépit des violences qui ont émaillé le scrutin et qui se sont soldées par le saccage de plus de 500 bureaux de vote et une demi-douzaine de morts, pour les deux membres de l’Exécutif guinéen, chefs d’orchestre de la double consultation électorale, tout s’est globalement bien passé. « L’immense majorité des Guinéens, ont-ils laissé entendre, a tenu à s’exprimer et l’a fait dans la discipline, la sérénité et la quiétude totales ». Face à ce que l’on peut, sans grand risque de se tromper, qualifier de déni des faits, il ne fait aucun doute que la posture des deux affidés du pouvoir vise à préparer les esprits à accepter les résultats en cours de fabrication.

Condé est allé trop loin pour revenir de lui-même en arrière

Alors donc qu’Alpha Condé bat et danse seul son tambour en l’absence de tout observateur du processus électoral, la sortie du Quai d’Orsay devrait tempérer ses ardeurs. En effet, pour le porte-parole du ministère français des Affaires étrangères, les élections du 22 mars en Guinée, étaient aux antipodes de l’inclusion et de la transparence. Mais cette condamnation a minima du scrutin parce que non assortie de mesures contre le régime guinéen, peut-elle véritablement avoir des effets sur le satrape de Conakry ? L’on peut répondre, à coup sûr, par la négative. Et pour cause. D’abord, le Professeur a toujours dit à qui veut l’entendre, qu’il n’a pas de leçons à recevoir des Occidentaux. Et face à une France dont toutes les énergies sont investies dans l’urgence sanitaire du coronavirus, l’on imagine que le maître de Conakry n’éprouve aucun frisson. Ensuite, il est évident qu’une simple déclaration verbale ne suffira pas à faire reculer un dictateur qui n’a pas hésité à marcher sur les cadavres de ses concitoyens pour atteindre ses fins. Condé est allé trop loin pour revenir de lui-même en arrière. Cela dit, cette sortie du Quai d’Orsay ne compte pas pour du beurre. D’abord, elle constitue un excellent adjuvant pour la lutte du Front national pour la défense de la Constitution (FNDC) et ses militants pour lesquels elle constitue une véritable caution morale. Ensuite, cette déclaration a une importante valeur pédagogique en ce sens qu’elle ouvre la voie à d’autres condamnations que la mascarade électorale du 22 mars dernier ne manquera pas d’entraîner. Et c’est en cela qu’il faut saluer la position de la France qui tranche avec le silence jusque-là observé par la CEDEAO et l’UA. En tout cas, si ces deux organisations attendaient un signal pour condamner le mélodrame électoral guinéen, elles l’ont à présent. Tout en encourageant la communauté internationale à blâmer le pouvoir guinéen, l’on ne peut qu’émettre le vœu que ces condamnations soient assorties de mesures concrètes. Des sanctions économiques vigoureuses avec des menaces d’intervention militaire de la part de la CEDEAO soutenue par l’UA, comme on a pu le voir avec Yahya Jammeh en Gambie, pourraient ramener à la raison le professeur qui, manifestement, semble avoir bu à la gourde des fous.

Le double scrutin du 22 mars dernier n’est pas un aboutissement mais bien l’épicentre d’un séisme

Mais en attendant que s’organise la pression de la communauté internationale, il appartient au peuple guinéen de ne céder ni face à la répression sanglante du pouvoir, ni face à l’usure du temps. « L’on ne peut aller au paradis sans mourir », dit le proverbe. Et les Guinéens qui souffrent le martyre depuis l’indépendance avec leurs dirigeants les uns plus sanguinaires que les autres, doivent faire leur cette maxime. Toute attitude contraire serait une trahison pour la mémoire de ceux qui ont versé leur sang pour défendre la démocratie et pour les pères fondateurs de la Guinée qui, dès la genèse même de l’Etat guinéen, ont rejeté toute forme d’oppression par son historique non, en 1958, à la communauté française.  Quant à Alpha Condé, il aurait tort de minimiser, comme à son habitude, le désaveu de la France et rester sourd aux jérémiades de son peuple. Car, le tout n’est pas d’organiser au forceps une élection et de réussir le coup parfait d’un hold-up électoral, il faut pouvoir gérer la victoire et en tirer profit. Et tout laisse croire que le double scrutin du 22 mars dernier n’est pas un aboutissement mais bien l’épicentre d’un séisme qui ne s’arrêtera que lorsqu’il aura anéanti les forces maléfiques qui l’ont déclenché. Cela dit, même si Alpha Condé semble avoir franchi le Rubicon, il n’est pas encore tard pour lui de revenir du bon côté de l’histoire. Et le chaos électoral du week-end dernier lui en donne l’occasion. Il lui suffit de dire seulement aux Guinéens : « Je vous ai compris » et d’annoncer l’annulation pure et simple du scrutin. Il réussirait ainsi à créer les conditions du nécessaire pardon qu’il doit demander à ses compatriotes pour non seulement les nombreux morts liés à son règne, mais aussi pour tout l’espoir déçu quand il symbolisait, en tant qu’opposant historique, le renouveau démocratique de la Guinée et partant, de l’Afrique tout entière.

« Le Pays »

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