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NOMINATION D’UN PM EN RDC : Kabila joue et gagne  

On avait eu la faiblesse de croire qu’avec l’accord politique de la Saint-Sylvestre, arraché de façon laborieuse par l’Eglise catholique, la RDC sortirait enfin la tête de l’eau pour organiser dans la sérénité les échéances électorales, ô combien importantes, qui se profilent à l’horizon. C’était compter non seulement  sans la roublardise de Joseph Kabila, mais aussi sans les querelles byzantines de l’opposition autour des postes. Aujourd’hui, avec la nomination de Bruno Tshibala Nzenze au poste de Premier ministre, cette triste réalité se manifeste dans toute sa laideur. En effet, en portant son choix sur le plus que controversé Bruno Tshibala, Joseph Kabila a fait d’une pierre deux coups. D’abord, il a réussi le tour de force de reprendre le contrôle de la situation. Et le message qu’il envoie par là pourrait être le suivant. « Je demeure malgré tout le président de la RDC, avec toutes les prérogatives qui y sont liées dont justement celle de nommer le Premier ministre. Cette prérogative, personne ne peut me l’enlever ». L’orgueil et l’honneur de Kabila sont saufs peut-on dire, car il a refusé visiblement de se plier à la volonté de l’aile dure de l’opposition incarnée aujourd’hui par l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) tendance Félix Tshisékédi.

Kabila a été diaboliquement génial

Le deuxième coup réussi par Joseph Kabila en jetant son dévolu sur un opposant à son goût, est d’avoir semé davantage la zizanie au sein de l’opposition. Et c’est à juste titre qu’un observateur de la scène politique congolaise a laissé entendre que le fait de nommer Bruno Tshibala à cette fonction, est une « manœuvre pour diviser davantage l’opposition ». De ce point de vue, l’on peut dire que Kabila joue et gagne. Il a même été diaboliquement génial. Car, tout indique qu’il a réussi l’exploit, peut-on dire, d’infantiliser l’opposition au point que celle-ci semble avoir lâché la proie pour bondir sur l’ombre. Et l’ombre aujourd’hui, c’est l’os que représente le poste de Premier ministre que Joseph Kabila lui a jeté. Et le président l’a fait à dessein, car il sait mieux que quiconque que la course à cette fonction allait susciter des envies et des ambitions personnelles hors de contrôle des instances dirigeantes des partis politiques membres de l’opposition. La cerise sur le gâteau pour Joseph Kabila, est le fait que tous les membres de l’opposition ne nourrissent pas le même rêve, c’est-à-dire celui de contribuer activement et de manière désintéressée à sauver le pays des griffes de la dictature de Kabila, en se fixant l’unique cap à atteindre impérativement aujourd’hui, c’est-à-dire l’organisation d’élections transparentes et équitables. Si tel avait été l’objectif final poursuivi par tous au sein de l’opposition, ils se seraient donné les moyens pour éviter de tomber dans le piège de Joseph Kabila. Un de ces moyens est de lui présenter une liste de 3 personnes démocratiquement et consensuellement retenues en leur sein. Cette façon de procéder aurait eu l’avantage de réduire à néant la possibilité pour Joseph Kabila de les diviser comme il vient de le faire, en nommant Bruno Tshibala qui, on le sait, n’est plus en odeur de sainteté avec les instances dirigeantes de l’UDPS depuis le mois de mars dernier. C’est d’ailleurs parce que Kabila sait que Bruno Tshibala est devenu un pestiféré et un fauteur de troubles au sein de la principale force de l’opposition, c’est-à-dire l’UDPS, qu’il ne jure que par lui aujourd’hui. Ce faisant, il exploite à fond l’adage selon lequel l’ennemi de mes ennemis est un ami. Et ce n’est pas tout. En nommant Bruno Tshibala, Joseph Kabila peut se permettre de marteler qu’il ne s’est pas écarté de la lettre et de l’esprit de l’accord politique de la Saint-Sylvestre. En effet, Bruno Tshibala a été certes exclu du parti de Félix Tshisékédi, mais il peut toujours revendiquer son appartenance à l’opposition. A ce propos, l’intéressé, après sa nomination, a assuré incarner le rassemblement de l’opposition. Et l’institution la mieux placée pour dire si oui ou non Joseph Kabila, en nommant le transfuge de l’UDPS, a torpillé l’accord de la Saint-Sylvestre, n’a pas daigné piper mot sur la question. Vous l’aurez compris, il s’agit de l’Eglise catholique. Et quand on part du principe selon lequel « qui ne dit mot consent », l’on peut se risquer à tirer la conclusion que la CENCO (Conférence épiscopale nationale du  Congo) pourrait ne pas être irritée outre mesure par l’acte que vient de poser Joseph Kabila. Bien sûr, l’UDPS n’en décolère pas. Et là aussi, on peut nuancer les choses. Car, en son sein, des divergences existent quant à la personne qui doit assurer la succession de feu Etienne Tshisékédi. En tout cas, certains militants de ce parti historique de l’opposition sont vent debout aujourd’hui contre toute dévolution biologique à la tête de l’UDPS.

Kabila ne manquera pas de se saisir de la sortie de l’UE pour crier à l’intrusion étrangère

En termes clairs, Félix, le fils de l’autre, ne fait pas l’unanimité. Dans ces conditions, l’on peut se demander si l’UDPS, la principale force de l’opposition, a encore les moyens pour obliger Joseph Kabila à revenir sur sa décision. On le saura à l’aune de l’envergure des manifestations prévues aujourd’hui, 10 avril. Même dans l’hypothèse où il y aurait grand monde dans les rues de Kinshasa et ailleurs dans les principales villes du pays, l’on peut craindre que le dictateur reste imperturbable. Pire, il peut s’adonner à nouveau à son sport préféré, c’est-à-dire, faire usage de la force de manière disproportionnée, pour réprimer dans le sang ceux qui seraient tentés de reproduire le scénario burkinabè sur le sol congolais. Déjà, l’Union européenne (UE) qui a déploré le « manque de consensus » autour de cette nomination, s’est dit inquiète des débordements que cela pourrait susciter. L’UE est dans son rôle, en sonnant le tocsin. Mais que peut-elle faire en plus pour éviter le chaos à la RDC, peut-on s’interroger ? D’ailleurs, Joseph Kabila, comme à son habitude, ne manquera pas de se saisir de cette sortie de l’UE pour crier à l’intrusion étrangère dans les affaires intérieures du Congo. Joseph Kabila, tout comme les autres dictateurs, raffole de cet argument. De tout ce qui précède et si tant est que l’opposition congolaise a pris position pour conduire la RDC vers des élections transparentes, l’on peut lui suggérer de faire contre mauvaise fortune bon cœur, en accompagnant Tshibala. Ne pas s’inscrire dans ce schéma, reviendrait à faire le jeu de Joseph Kabila. Car tout ce que ce dernier souhaite aujourd’hui, et il est en passe de le réussir, c’est d’amener l’opposition à s’entredéchirer autour des postes, oubliant ainsi l’essentiel, c’est-à-dire organiser des élections dignes de ce nom, sans lui. Tout le reste n’est qu’un combat d’arrière-garde dont le seul bénéficiaire est Joseph Kabila, et le seul perdant, la RDC.

« Le Pays »

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