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SUSPENSION DE LA DETTE DES PAYS AFRICAINS POUR LUTTER CONTRE COVID-19

Effet placebo ou mesure curative ?

Ces derniers temps, face à la propagation du Covid-19, des voix se sont élevées pour demander, à défaut d’une annulation pure et simple de la dette africaine, un moratoire sur le paiement des échéances ou au moins sur le paiement des intérêts. Au nombre des avocats de cette cause africaine, figure le Secrétaire général de l’Organisation des Nations unies (ONU), Antonio Gutteres, qui chiffre à 3 000 milliards de dollars la somme nécessaire pour soutenir les gens qui pourraient perdre leur emploi ou qui vivent du secteur informel en Afrique.  Le moins que l’on puisse dire, c’est que le SG de l’ONU est dans son rôle. En se faisant l’apôtre de la solidarité internationale dans la lutte contre la pandémie du Covid-19, il reste fidèle à l’esprit de la Charte de San Francisco qui, dans son chapitre I portant sur les buts et principes de l’ONU, stipule que les buts des Nations unies sont, entre autres, de « réaliser la coopération internationale en résolvant les problèmes internationaux d’ordre économique, social, intellectuel ou humanitaire, en développant et en encourageant le respect des droits de l’Homme et des libertés fondamentales pour tous, sans distinctions de race, de sexe, de langue ou de religion ».

Ce n’est pas une simple quête de charité

L’on peut donc tresser des lauriers à Antonio Gutteres pour le sérieux avec lequel il assume ses fonctions et assure l’orthodoxie de la doctrine des pères fondateurs de l’Organisation des Nations unies. L’homme est d’autant plus à féliciter que sa voix résonne comme celle de la conscience de l’humanité face à des puissances occidentales trop absorbées par la gestion de cette crise sanitaire et de ses répercussions sociales et économiques catastrophiques. Cela dit, la suspension de la dette africaine que le Secrétaire général de l’ONU appelle de tous ses vœux, n’est pas une simple quête de charité. Elle est un impératif dans le contexte actuel. Et pour cause. L’économie mondiale tourne au ralenti du fait de la pandémie du coronavirus et les prévisions de croissance, même les plus optimistes, dégringolent. Les recettes dans les trésoreries des Etats africains se raréfient, sciant ainsi leur solvabilité. Quand bien même ces Etats voudraient s’acquitter de leur dette, ils se voient dans l’incapacité de le faire. Ensuite, il va de l’intérêt des pays développés de doper les capacités de riposte et de résilience des pays du Sud face à la pandémie du Covid-19, car la circulation des hommes dans un monde aujourd’hui totalement ouvert, pourrait annuler leurs propres efforts pour enrayer le fléau dans leurs espaces respectifs. La preuve est aujourd’hui donnée par la Chine qui enregistre des cas de réinfection venant de l’étranger.  C’est donc en toute connaissance de cause que les institutions de Bretton Woods, en l’occurrence la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, ont vite fait d’accéder à la requête de Gutteres. En effet, elles ont suspendu, « avec effet immédiat », le remboursement des dettes des pays en voie de développement.

On peut nourrir le regret que les grands banquiers du monde ne soient pas allés plus loin, en décrétant l’annulation pure et simple de la dette

Cette mesure, à en croire ces deux gestionnaires de l’ordre financier mondial, « permettra de répondre aux besoins immédiats de liquidités des pays IDA pour faire face aux défis engendrés par la pandémie du Covid-19 et donnera le temps d’évaluer l’impact de la crise et les besoins de financement de chaque pays ». Dans le même sillage, le Fonds monétaire international fournira 50 milliards de dollars en installations d’urgence aux pays à faibles revenus et aux marchés émergents pour atténuer les chocs économiques du coronavirus, dont 10 milliards de dollars en prêts concessionnels.  Même si l’on peut se féliciter de ces mesures, l’on peut nourrir le regret que les grands banquiers du monde ne soient pas allés plus loin, en décrétant l’annulation pure et simple de la dette comme le réclamait le Premier ministre éthiopien. On le sait, la dette pèse comme un boulet aux pieds des Etats africains dont la quasi-totalité de l’épargne est vouée à son remboursement avec des intérêts parfois exorbitants. L’on peut aussi regretter que les pays africains eux-mêmes n’aient pas eu le souci de développer solidairement des initiatives allant dans le sens de l’union de leurs forces pour présenter un front commun contre la crise du Covid-19. En tout cas, ils ne se sont pas gênés de se bousculer au portillon pour bénéficier de cette manne financière car plus d’une vingtaine de pays ont déjà adressé au FMI, des demandes de financement d’urgence. Qu’à cela ne tienne, l’on peut déjà se féliciter de ces gains qui viennent renforcer les capacités opérationnelles des Etats africains contre la pandémie. Cela dit, une chose est de disposer de ressources, une autre est de les gérer avec efficacité pour résoudre les problèmes pour lesquels elles ont été allouées. En effet, le pari de la bonne gouvernance en Afrique n’est pas gagné d’avance. Il faut craindre que ces fonds dégagés par les institutions financières internationales, ne soient dilapidés dans des plans de riposte contre la maladie ou de relance économique mal échafaudés quand tout simplement ils ne vont pas renforcer les fortunes personnelles de cupides dirigeants. Ils ne peuvent donc, de ce fait, produire qu’un effet placebo au lieu de constituer la thérapie de choc que l’on en attendait. Et c’est là que la société civile africaine a un important rôle à jouer : celui de veiller à la transparence dans la gestion de ces ressources afin qu’elles ne viennent pas inutilement grossir la dette antérieure.

« Le Pays »

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