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YAHYA JAMMEH : Imprévisible jusqu’au bout

 

L’homme fort de Banjul, Yahya Jammeh, a été battu dans les urnes. C’est véritablement la surprise de l’année, pour ne pas dire de ce début du 21e siècle. La chose était tellement inattendue que bien des gens ont cru à un canular. Si l’on était au mois d’avril, la défaite du demi-dieu de la Gambie passerait pour un gros poisson d’avril, tant elle paraît invraisemblable. Aujourd’hui, avec la défaite officiellement annoncée de celui qui croyait dur comme fer qu’il était le messie de la Gambie et qu’à ce titre, il pouvait en disposer comme il voulait, l’on peut affirmer haut et fort ceci : impossible n’est pas Gambien. Et le mérite de cet exploit voire ce miracle, revient avant tout au peuple souverain de la Gambie. Il faut donc lui rendre un hommage appuyé. En effet, pendant 22 ans, il a goûté aux fruits amers des emprisonnements arbitraires, des assassinats à caractère politique, du musèlement systématique de la presse libre. Et comme si cela ne suffisait pas, pendant 22 ans, leur président s’est illustré aussi par des sorties médiatiques, on ne peut plus ubuesques, qui ont contribué à installer le reste du monde dans l’idée que la Gambie est un pays atypique.

Il ne faut jamais désespérer des peuples

Une de ces sorties est celle où Yahya Jammeh a prétendu détenir le traitement infaillible du Sida. Une autre est celle où, répondant aux critiques de l’ONU à propos des violations des droits humains dans son pays, Yahya Jammeh n’avait pas craint de signifier à Ban Ki-Moon qu’il pouvait aller en enfer ! Bref, en un mot comme en mille, le peuple gambien, pendant 22 ans, a connu des vertes et des pas mûres. La victoire du 2 décembre dernier est donc la sienne. Et la première grande leçon que l’on peut en tirer, est qu’il ne faut jamais désespérer des peuples. Décidés, ils sont capables de grandes choses et ce, quelle que soit l’adversité à laquelle ils font face. Cette victoire valait donc que le peuple tuât le veau gras pour la célébrer. Et c’est ce que les Gambiens ont fait. En effet, Banjul s’est transformée en fête géante dans la nuit de samedi à dimanche, pour célébrer autant le triomphe d’Adama Barrow que la fin du long règne de celui qui disait, hier encore, qu’il avait sorti la Gambie de l’âge de la pierre taillée pour l’arrimer à la modernité. Après cet hommage rendu au peuple gambien pour avoir su, par la manière, se débarrasser d’un des dictateurs les plus achevés d’Afrique, il convient de saluer la méthode avec laquelle Adama Barrow a pu provoquer l’alternance en Gambie. En effet, quasi inconnu sur la scène politique de son pays, il a su s’affranchir du carcan de son parti pour se positionner en candidat indépendant et ainsi assumer pleinement son rôle de rassembleur. Il faut ajouter à cela que tout au long de la campagne, il a fait preuve de pédagogie pour rallier bien de ses compatriotes à son projet de société. Il ne faut pas oublier non plus qu’Adama Barrow croyait sincèrement en ses chances de terrasser la dictature de Yahya Jammeh. Ce n’est donc pas en victime résignée qu’il a pris part à la présidentielle. Bien au contraire, il s’est débarrassé de la peur pour mettre à nu les plaies de la gouvernance de Yahya Jammeh. Et cela, sans pour autant donner l’impression qu’il en voulait à la personne du président sortant. Cette manière civilisée de battre campagne est assez rare sous nos tropiques, pour être soulignée et saluée. On lui doit donc, en partie, cette alternance obtenue par la voie des urnes dans un pays où tout l’espace politique était tellement verrouillé que bien des observateurs étaient arrivés à la conclusion qu’il était inutile d’y organiser des élections. L’on peut aussi rendre hommage à la structure qui a organisé le scrutin, avec à sa tête son président. En effet, ce dernier avait laissé entendre, peu avant la tenue de la présidentielle, qu’il mettrait un point d’honneur à ce que les choses se passent dans la transparence. Et c’est ce qu’il semble avoir fait en adoptant un système de vote, celui des billes, dont la fiabilité avait été mise en doute par bien des personnes. Mission donc accomplie pour la Commission nationale électorale indépendante ! Cet hommage est d’autant plus mérité que sous nos tropiques, les structures chargées d’organiser les élections sont très souvent des officines spécialisées dans la manipulation des résultats de sorte à favoriser les princes régnants. Les exemples sont légion en Afrique. Et pour boucler la série des hommages, l’on peut être tenté d’y ajouter Yahya Jammeh. En effet, l’homme aura été imprévisible jusqu’au bout.

Yahya Jammeh a surpris la planète entière par son élégance politique

D’abord, pendant la campagne, il avait laissé entendre qu’au cas où il perdrait la présidentielle, il se plierait à la volonté du peuple. On était en droit de ne pas entendre cela de la part d’un homme comme Yahya Jammeh. Ensuite, avant même que les résultats de la présidentielle ne soient officiellement annoncés, l’homme avait reconnu la victoire d’Adama Barrow. Mieux, il l’a félicité, allant juqu’à lui souhaiter le meilleur pour la Gambie. Pendant que tout le monde s’attendait à ce qu’il contestât les résultats des urnes pour réserver le pire à la Gambie, il a surpris la planète entière par son élégance politique, si fait que l’on peut se risquer à lui jeter des fleurs. Et le moins que l’on peut dire, c’est que Yahya Jammeh a été imprévisible jusqu’au bout. Certes, l’on peut dire qu’il ne pouvait pas faire autrement que de s’incliner devant le diktat du peuple gambien, mais sous d’autres cieux, l’on a vu des princes régnants qui n’ont pas craint de marcher sur les macchabées de leurs compatriotes, pour s’accrocher à leur trône. Yahya Jammeh pouvait adopter cette posture. Et le monde n’en serait pas stupéfait outre mesure, puisque les dictateurs sont ainsi faits qu’ils font toujours dans la démesure lorsqu’il s’agit de préserver leurs intérêts. Cela dit, la grande question que l’on est en droit de se poser maintenant est de savoir si le nouveau président aura la quiétude qui sied, pour mettre en place les grandes réformes politiques et économiques qu’il a promises au peuple gambien. Cette question est d’autant plus pertinente que l’imprévisible Yahya Jammeh a encore les moyens militaires, pendant la période de transition, de revenir sur ses engagements, au cas où il sentirait l’étau se resserrer autour de sa personne. Il peut d’autant plus tenter de le faire, qu’il a beaucoup de choses à se reprocher et qu’il s’est retiré chez lui avec une garde prétorienne dont la capacité de nuisance est connue de toute la Gambie. De ce point de vue, l’on peut dire qu’après l’exploit des Gambiens, le plus dur reste à venir. Il revient donc au peuple gambien de ne pas baisser la garde. Et la meilleure manière de le faire est d’aider Adama Barrow à mettre en place des institutions fortes, susceptibles de mettre à l’abri la démocratie naissante, contre toutes les velléités de retour au passé honni de la Gambie. Déjà, il se susurre que Yahya Jammeh a accepté volontiers de passer la main à quelqu’un qui lui aurait promis une retraite paisible. Vrai ou faux, l’avenir nous le dira.

« Le Pays »

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