HomeA la uneREPRISE DE LA CAPITALE REGIONALE DU TIGRE PAR L’ARMEE ETHIOPIENNE : L’étincelle de trop dans un lac de poudre

REPRISE DE LA CAPITALE REGIONALE DU TIGRE PAR L’ARMEE ETHIOPIENNE : L’étincelle de trop dans un lac de poudre


Samedi 3 octobre 2026, l’armée fédérale éthiopienne est entrée dans Mekele, la capitale régionale du Tigré, comme on entre dans une maison dont les locataires ont déjà déménagé. Les combattants du Front de libération du peuple du Tigré (FLPT) avaient, en effet, quitté la ville sans opposer de véritable résistance aux troupes gouvernementales et à leurs alliés. Addis-Abeba a donc pu reprendre le contrôle de cette ville stratégique sans livrer la grande bataille que beaucoup redoutaient. Mais prendre une ville vidée de l’essentiel de ses combattants, c’est un peu comme gagner aux échecs contre un adversaire parti avec les pièces.

 

Le risque est grand de voir le Tigré devenir le trou noir de la Corne de l’Afrique

 

Sur le papier, c’est une victoire de taille pour les hommes du Premier ministre Abiy Ahmed. Mais, sur le terrain, elle pourrait n’être qu’un nouvel épisode d’un conflit où chaque victoire ajoute une allumette à un baril de poudre. L’armée fédérale avance donc. Mais jusqu’où ? Et surtout, pour combien de temps ? Car, les forces tigréennes pourraient avoir choisi le repli tactique plutôt que la confrontation frontale, avec la possibilité de poursuivre le combat sous d’autres formes. L’histoire récente devrait d’ailleurs inciter Addis-Abeba à la prudence : en juin 2021, les forces tigréennes avaient spectaculairement repris Mekele après le retrait des troupes fédérales. En clair, Addis-Abeba peut conquérir les villes sans pour autant conquérir la paix dans cette province rebelle du Tigré, où les populations ont pour compagnons quotidiens la peur, la faim, les déplacements, le deuil, les frustrations, les rancœurs et tutti quanti. La situation est d’autant plus explosive et inquiétante que le conflit éthiopien ressemble de moins en moins à une simple querelle de famille et de plus en plus à une marmite régionale autour de laquelle plusieurs mains viennent régler leurs propres comptes. Addis-Abeba accuse aujourd’hui l’Erythrée, l’Egypte et le Soudan de soutenir ses adversaires, accusations formellement rejetées par les pays mis en cause. Le retournement serait spectaculaire, notamment dans le cas de l’Erythrée, dont les forces avaient combattu aux côtés de l’armée fédérale éthiopienne durant la guerre de 2020 à 2022. Hier alliés, aujourd’hui à couteaux tirés : dans la Corne de l’Afrique, les alliances semblent avoir la durée de vie des intérêts qui les ont fait naître. Quoi qu’il en soit, le risque est grand de voir le Tigré devenir le trou noir de la Corne de l’Afrique, aspirant progressivement l’Ethiopie et ses voisins dans une guerre sans vainqueur et sans calendrier de sortie. Le vrai danger est donc de voir les puissances voisines s’inviter davantage dans le conflit pour poursuivre leurs propres intérêts, en jouant malheureusement avec le sang des Tigréens.

 

Le pape Léon XIV a appelé les protagonistes à privilégier le dialogue

 

Le gouvernement éthiopien, qui considère ces derniers comme des Ethiopiens à part entière, ne doit surtout pas prendre l’écho des bottes de ses soldats triomphants dans les rues de Mekele, pour le bruit de la paix. Car, le silence des armes dans une ville ne signifie pas nécessairement la fin de la guerre. Addis-Abeba doit donc s’engager résolument sur la voie du dialogue afin d’éviter l’enlisement. Malheureusement, pour l’instant, ce sont surtout les armes qui parlent, et rien n’indique que les différents protagonistes soient prêts à engager de véritables pourparlers en vue d’un règlement politique durable de la crise. Les appels à la retenue et au dialogue viennent principalement de l’extérieur. Le pape Léon XIV a appelé les protagonistes à privilégier le dialogue, tandis que les Etats-Unis exhortent également les parties à la retenue. L’Union africaine s’inquiète, elle aussi, de l’escalade régionale. Mais tous ces appels risquent de rester des sermons dans le désert si les principaux protagonistes continuent de croire qu’une victoire militaire leur donnera ce que plusieurs années de guerre n’ont jamais réussi à leur offrir : une paix durable.

 

« Le Pays »

 

 


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