DR PATRICE KOURAOGO, DIRECTEUR DE RECHERCHE A L’INSS : « Très rarement, les cultures africaines, et surtout burkinabè, nous enseignent l’individualisme »
Notre invité d’aujourd’hui vient de passer au grade de Directeur de recherche (professeur titulaire dans les universités) en sociologie de la culture à la dernière session du CAMES, tenue du 29 au 31 juillet 2026, à Djibloho, en Guinée Equatoriale. Avec ce chercheur de l’INSS (Institut national des sciences sociales), nous avons abordé les questions en lien avec la culture, les traditions et les coutumes au Burkina Faso. A travers cette interview réalisée à son bureau, le 25 août 2026 à Ouagadougou, celui dont des travaux de recherche portent sur le peuple mossé et la chefferie coutumière, nous donne un aperçu sur ses projets. Lisez plutôt !
« Le Pays » : Vous venez d’accéder, à l’issue de la dernière session du CAMES, au grade de Directeur de recherche en sociologie de la culture. A ce stade de votre parcours, qu’est-ce que le monde de la recherche peut-il encore attendre de vous ?
Dr Patrice Kouraogo : J’ai eu l’honneur de faire partie des 17 candidats, sur le total des Africains qui se sont présentés au poste de Directeur de recherche. Parce que chez nous, à la recherche, on nous appelle les Directeurs de recherche. C’est avec une grande joie que je me suis retrouvé à être accepté à ce grade, qui est le grade terminal. Je vais juste rappeler que cela fait 12 ans que je suis dans la recherche. Car, j’y suis depuis 2014, en commençant au CNRST. J’ai produit 4 ouvrages, écrit 91 articles scientifiques, encadré déjà 3 doctorants pour qu’ils soient Docteurs, et fait au moins une cinquantaine de communications, dont 30 scientifiques.On pourrait effectivement se poser la question de savoir ce que le monde de la recherche peut encore attendre de moi. J’ai fait ce rappel pour dire que, être reçu au CAMES, ce n’est pas la fin de la carrière. Parce que si on pense que c’est la fin et qu’on n’a plus rien à démontrer, c’est qu’on se place sur ce que nous appellons souvent : « les carriéristes », c’est-à-dire on bâtit la carrière et après on disparaît. Or, non; je crois même que c’est maintenant que le travail commence. Pourquoi ? Parce que le monde de la recherche s’attend à ce que je déploie l’ensemble de mes énergies, c’est-à-dire le réservoir de mes connaissances que j’ai, pour faire beaucoup de choses. Premièrement, pousser les limites des connaissances, des savoirs sur nos sociétés, dans le cadre de faire des recherches encore plus poussées sur ce qu’on connaît. Les sociétés fonctionnent à partir des connaissances qu’on a d’elles, et des propositions peuvent être faites par des chercheurs afin, certainement, de résoudre des problèmes. Le monde de la recherche s’attend aussi à ce que je forme davantage des Docteurs, des étudiants, ainsi que de continuer à dispenser des cours dans les universités burkinabè et d’aider à comprendre un certain nombre de phénomènes dans le domaine de la culture. Donc, autrement dit, c’est de me mettre dans la position de servir davantage mon pays.
“Ce que les cultures africaines nous enseignent, c’est le fait qu’on ne peut pas être heureux seul”
Il y a des débats sur la tradition et la culture au Burkina. Que peut-on retenir de ces deux notions ?
La culture est la notion la plus large. Elle comprend notamment : les langues, les croyances, les connaissances, les arts, les vêtements, l’alimentation, les valeurs, les règles sociales, les traditions et les coutumes. Exemples concrets : la diversité linguistique (mooré, dioula, fulfuldé…), le port du Faso Dan Fani, la consommation du tô, la musique au balafon et l’importance accordée à la solidarité communautaire. La tradition, elle, désigne ce qu’une génération reçoit des précédentes et transmet aux suivantes. Elle peut être religieuse, familiale, politique, artistique ou sociale. Elle n’est pas toujours obligatoire et peut évoluer. Exemples concrets : le faux départ du Mogho Naaba, organisé chaque vendredi matin à Ouagadougou, la transmission des contes et proverbes par les personnes âgées, les danses de masques chez certaines communautés bwa, la danse warba dans certaines cérémonies mossé, les rites traditionnels d’intronisation de certains chefs coutumiers. La coutume est une pratique ancienne et répétée que les membres d’une communauté considèrent comme une règle normale ou obligatoire. Elle comporte généralement deux éléments : une pratique répétée dans le temps et une conviction collective qu’il faut respecter. On a des exemples concrets. Dans certaines zones rurales, un nouvel arrivant doit consulter le chef de terre ou les autorités coutumières avant de cultiver une parcelle. Dans certaines communautés, une demande en mariage commence par une démarche officielle de la famille du prétendant auprès de celle de la jeune femme. La culture constitue l’ensemble dynamique des significations, connaissances, valeurs et pratiques acquises par les membres d’une société (Tylor, 1871 ; Ki-Zerbo, 2010). La tradition correspond aux éléments du passé qu’une communauté sélectionne, réinterprète et transmet aux générations suivantes (Lenclud, 1987). La coutume désigne, quant à elle, une pratique collective répétée à laquelle le groupe reconnaît une certaine force obligatoire (Gény, 1899). Ainsi, toute tradition et toute coutume appartiennent à la culture, mais un élément culturel récent ou dépourvu de caractère normatif, ne constitue pas nécessairement une tradition ou une coutume. En définitive, la culture, c’est tout ce qu’une société produit, apprend et partage ; la tradition, tout ce qu’elle hérite du passé et transmet ; et la coutume, ce qu’elle pratique régulièrement comme une règle.
On pourrait aussi se demander, en tant que chercheur sur la sociologie de la culture, quel pourrait être son intérêt pour le Burkina.
Effectivement, la culture et la tradition, ce sont des domaines phares d’un pays et d’une communauté. Et comme vous le savez, et même dans la sous-région, les gens pensent que le Burkina Faso est un pays culturellement très riche. Ce qui est une réalité, mais il faut capitaliser l’ensemble des connaissances qu’on a dans la culture et dans la tradition. Parce que c’est de cette façon que nous allons faire de la culture et la tradition, des outils de promotion et de développement. Et donc, pour faire encore plus simple, je peux dire que la culture est un outil important pour le développement. Parce que dans tous les domaines, comme le disait un président européen, la culture est le pilier du développement. Autrement dit, que ce soit l’économie, la santé ou l’environnement, c’est-à-dire ce qui constitue les piliers du développement, il faut y insérer le quatrième qui est la culture. A partir de notre culture, on doit pouvoir imaginer des solutions. Parce que j’aime à le dire, dans la culture, il n’y a rien qu’on invente. J’ai l’impression que nos grands-parents avaient déjà tout pensé. Mais si on ne les connaît pas, souvent, on bataille à trouver des solutions alors qu’elles existent déjà. La culture et la tradition sont les vrais piliers que le Burkina peut utiliser pour construire un vrai développement.
« Il faut d’abord que les chefs fassent tout pour incarner l’image, le symbole, l’exemplarité. De cette façon, les jeunes eux-mêmes vont vouloir leur ressembler et on va les respecter»
Que peut-on tirer de la tradition et de la culture burkinabè pour améliorer notre rapport à l’intérêt général ?
C’est très important parce qu’il faut effectivement tirer des éléments pour consolider notre rapport à l’intérêt général. Pourquoi ? Si vous regardez dans nos cultures, on nous a toujours appris beaucoup d’éléments qui montrent que l’homme ne vit que pour l’intérêt général. Très rarement, les cultures africaines, et surtout burkinabè, nous enseignent l’individualisme. Ce qu’elles nous enseignent, c’est la collectivité. Ce que les cultures africaines nous enseignent, c’est le fait qu’on ne peut pas être heureux seul. C’est le fait que même si vous êtes le plus riche du quartier, ce qui fait votre bonheur et votre assise sociale, c’est le regard partagé avec les autres. On ne cultive pas l’individu pour qu’il soit seul ou heureux seul. Quand vous prenez les outils d’éducation, les contes, les proverbes, les légendes et les arts, tout ceci montre que c’est parce que les autres existent que nous existons. On se dit oui, en quittant le bureau, il ne faut pas éteindre les ampoules. Ce n’est pas pour mon papa. Ce n’est pas une conception de l’intérêt général. Je me résume en disant que la culture et la tradition nous enseignent déjà l’intérêt général, à savoir se mettre ensemble pour réussir, c’est qu’on réussit moins en étant seul.
Certains de vos travaux accordent de la place au peuple mossé. D’aucuns estiment que le Mossi est un féodal. Qu’en dites-vous ?
(Rire). Ah oui, ça, c’est une question qui n’est pas facile ! C’est quoi la féodalité ? Moi, je vois la notion, souvent galvaudée, et même, il y a quelque chose de péjoratif là-dedans. Pour moi, la féodalité, c’est la brutalité. Je peux répondre à la question en disant simplement que la société moaga est très organisée. Et comme elle est très organisée, elle ne tolère pas, comme dirais-je, ni la pagaille ni les infiltrations. Qu’est-ce que j’appelle infiltration ? C’est prendre un rôle qui n’est pas le vôtre, l’usurpation des statuts et des rôles. Donc, comme c’est très hiérarchisé, chacun est éduqué à être dans une position. Et comme c’est ainsi, lorsque l’individu transige avec ces règles et que les sanctions tombent, il dira qu’on l’a brutalisé. Je vais prendre un exemple pratique. Dans la société moaga, il y a un statut d’enfant, de père, de mère, de femme, d’homme, de beaux- parents, de beau-frère, de belle-soeur, ainsi de suite. Lorsque vous êtes un enfant, et vous voulez prendre la place des parents, on ne va pas tolérer. Vous n’allez pas décider à la place des parents. Vous allez toujours être ramené à l’ordre. Il en est de même lorsque vous êtes femme, mais vous voulez vous comporter comme un homme. Parce qu’il y a eu des débats. Une fois, lors d’une conférence, quelqu’un m’a demandé: est-ce que le fait de vouloir éduquer le garçon différemment de la fille, n’est pas du sexisme ? Non, la société moaga n’a jamais rêvé éduquer son enfant garçon pour qu’il devienne comme une fille, et vice-versa. Donc, on n’a jamais éduqué une femme pour devenir comme un homme. A cause de cette rigueur, on trouve que cette société est féodale. Non, elle n’est pas féodale, elle est organisée, elle a des règles, et elle ne transige pas à sanctionner lorsque vous voulez bafouer ces règles-là. Sinon, dans la société moaga, contrairement à ce que les gens pensent, il y a des gens à qui on donne la parole. Même le faible, on lui donne la parole. Même les opprimés, il y a des canaux d’expression de leur envie et de leur désir. Je prends un exemple : on dit oui, dans la société moaga, on ne considère pas la femme. Non, cette société a créé un canal à travers lequel la femme s’exprime. Et souvent, elle peut prendre des décisions. Seulement, ce qui lui est interdit, c’est de crier sur la place publique que c’est elle qui a soufflé cela. Sinon, tout le monde sait que ce que la barbe dit le jour, souvent, c’est ce que les tresses ont soufflé la nuit. Ce n’est pas une société féodale mais juste qu’elle a une éducation rigide.
« Une fois que vous revenez sur une parole, on va vous taxer de menteur. Et si on vous taxe de menteur, c’est que vous êtes un homme sans valeur »
Pensez-vous que la société moaga a évolué ?
La société moaga a évolué parce qu’on ne peut plus parler d’une communauté qui est restée intacte avec la modernité. Je prends un exemple. Elle se confond à toutes les communautés. Et c’est aussi cela la dynamique d’analyse de la culture. Il ne faut jamais considérer la culture comme statique. Elle est toujours dynamique. Il y a des choses qu’on faisait avant, qu’on ne peut plus faire aujourd’hui. Même si on ne nous l’interdit pas, les conditions modernes font qu’on ne peut plus les faire. Il y a même les théories de contournement, c’est-à-dire les acteurs sont venus trouver qu’on fait ceci ou cela. Mais pour la vie moderne, il est difficile de les pratiquer. Qu’est-ce que les acteurs vont faire ? Ils vont faire du contournement. Cela veut dire qu’ils vont atteindre le même but, mais sans passer par les mêmes pratiques.
Nombre de vos travaux planchent sur la chefferie en général et la chefferie moaga en particulier. Comment peut-elle améliorer ses rapports avec la génération G-Z ?
La génération des jeunes ! Dans mes travaux, vraiment, j’ai mis un point d’honneur à la chefferie coutumière. J’ai plus de sept articles sur la chefferie coutumière. Je prends un exemple. J’ai étudié les conséquences culturelles de leur déplacement. Ensuite, j’ai analysé les rôles, même dans la lutte contre le terrorisme. J’ai même analysé leur implication dans la politique. J’ai aussi étudié beaucoup de choses en rapport avec la chefferie coutumière et traditionnelle. La chefferie traditionnelle est une institution très forte. C’est une institution importante culturellement parce que c’est la seule même qui a pu résister à beaucoup de choses. Elle a une résilience qui lui permet de survivre.Je crois que la meilleure façon pour elle, d’améliorer ses rapports avec la G-Z, c’est de maintenir le cap dans l’exemplarité. Comme disaient les pédagogues, ce qui ne vient pas du cœur ne va pas au cœur. On dit, voilà, lui-là, c’est le chef de notre village. Mais en termes de comportement, s’il n’impacte pas positivement les jeunes, en quoi il va améliorer son rapport avec eux ? Il faut d’abord que les chefs fassent tout pour incarner l’image, le symbole, l’exemplarité. De cette façon, les jeunes eux-mêmes vont vouloir leur ressembler et on va les respecter. S’ils font le show avec la génération Z, cela va être difficile, même si on les appelle chefs.
Ils se disent que peut-être en étant dans les maquis avec eux, ils vont améliorer leurs rapports ?
Non, je crois que ce n’est pas la bonne porte. Le chef doit être exemplaire dans son comportement. Il doit continuer de prêcher le pardon, de dispenser des enseignements, de défendre les traditions, les coutumes et la bonne éducation. Pour moi, c’est de cette façon qu’ils vont améliorer leurs rapports avec la G-Z (Génération.Z). Sinon, s’ils vont se comporter comme les jeunes, cela va être difficile. Deuxièmement, la chefferie traditionnelle doit vraiment briller dans l’exigence. Les règles qu’elle trace pour la société, doivent être respectées par elle en premier. Je crois que c’est de cette façon que chacun respectera le chef et il voudra lui ressembler. Après le père, le chef de famille, le chef de communauté, c’est le chef du village qui doit avoir tous les égards et tout le respect. On respecte le chef parce qu’en retour, le sujet a la protection. Quand il y a quelque chose qui lui arrive injustement, son premier défenseur, c’est le chef. Quand on veut lui faire la force, c’est le chef qui rend justice. C’est parce que le chef joue le rôle de bon chef qu’on le respecte. Dès qu’il s’écarte de ce bon rôle, personne ne va vouloir le respecter. On va le confondre au citoyen lambda et là, tous les coups sont permis. Je crois que c’est le lieu de féliciter encore cette institution qui fait beaucoup de choses. Elle trace la voie et conserve ce qui nous est cher, à savoir nos coutumes, nos traditions et notre culture.
Qu’en est-il de la parole donnée dans les traditions moaga?
C’est un principe très important. Parce que la prise de parole chez le Moaga ne se fait pas au hasard. On ne parle pas chez le Moaga parce qu’on sait parler. Et il y a un proverbe qui dit : « Lorsque le moment de parler est arrivé et que c’est vous qui devrez parler, si vous vous taisez, on va dire que vous êtes idiot. Mais lorsque vous parlez au moment où on ne vous dit pas de parler, c’est que vous êtes fou ». Donc, la prise de parole chez le Moaga, est d’abord verrouillé. Ce n’est pas tout le monde qui prend la parole. De telle sorte qu’on donne une solennité et une sacralité à la parole. Que ce soit la parole du chef, la parole du chef de famille, ou la parole du citoyen lambda, une fois que la parole est prise et donnée, on ne doit plus revenir là-dessus. Une fois que vous revenez sur une parole, on va vous taxer de menteur. Et si on vous taxe de menteur, c’est que vous êtes un homme sans valeur. Si vous êtes un homme sans valeur, vous serez frappé du syndrome de la honte.
Une bouche qui dit aujourd’hui et qui se dedit demain, n’est plus considérée comme bouche. Cette bouche est considérée comme l’a***. C’est violent. Cela veut dire qu’il faut faire attention à la parole donnée.
Au-delà de vos travaux de chercheur, est-ce qu’il y a des projets qui vous tiennent à cœur ?
Oui, en tout cas, il y a des projets qui me tiennent à cœur. C’est de continuer à travailler et surtout à écrire des ouvrages. Mais je suis un peu perplexe dans l’écriture des ouvrages. Je voudrais trouver la formule pour amener les gens à s’attacher davantage à la culture. Mais si vous écrivez les livres, ce n’est pas tout le monde qui lit. Est-ce qu’on peut utiliser les nouveaux moyens technologiques pour que les gens apprennent aussi que c’est nécessaire de connaître notre culture ? On donne l’impression qu’on connaît, mais concrètement, comment les gens implémentent ils les savoirs culturels dans leur vie de tous les jours ? Je ne voudrais pas faire la comparaison, mais vous voyez, tout le monde se réfère à la culture asiatique. Mais je suis en train de réfléchir. Je ne sais pas s’il faut faire des capsules sur certains phénomènes. Ce n’est pas mauvais d’être activiste, mais bon, l’objectif, c’est pour que le savoir puisse atteindre le maximum de Burkinabè.
Propos recueillis et retranscrits par Boureima KINDO
