REVOCATION DE KARIM KHAN : Une sévère réquisition contre la CPI
Il aura passé une bonne partie de son mandat à requérir contre les crimes les plus odieux de la planète. Incroyable ironie du destin, le procureur de la Cour pénale internationale (CPI), Karim Khan, pour ne pas le nommer, se retrouve aujourd’hui, lui-même englué dans une affaire de comportements sexuels inappropriés qui ont conduit à sa révocation. Le gardien du temple judiciaire qui, hier encore, incarnait l’accusation et maniait impitoyablement le glaive de la Justice, pourrait être appelé à répondre des interrogations que suscite sa propre conduite. Les faits qui lui seraient reprochés seraient suffisamment graves pour jeter une lumière crue sur l’exigence d’exemplarité qui devrait entourer les plus hauts serviteurs de la Justice.
Celui qui convoquait les autres devant les juges, pourrait bien se retrouver lui-même à la barre
Seulement voilà, la règle de droit demeure jusqu’à ce jour intangible: une accusation, aussi infamante soit-elle, ne constitue pas une preuve de culpabilité et ne saurait, à elle seule, tenir lieu de condamnation. En l’espèce, il appartient au seul droit, et à lui seul, d’établir la vérité des faits. Une chose est au moins certaine: cette affaire survient au pire moment pour une institution déjà ébranlée par les critiques. Depuis sa création, en 2002, en effet, la CPI traîne comme un boulet, les accusations de « justice à géométrie variable, de sévérité sélective et de poursuites orientées». Beaucoup lui reprochent d’avoir trop souvent braqué ses projecteurs sur le continent africain, tandis que d’autres puissants semblaient bénéficier d’une troublante mansuétude. La révocation de son procureur sonne dès lors comme un véritable réquisitoire contre la crédibilité de l’institution. Celle qui prétend juger le monde se retrouve, à son tour, assignée devant le tribunal de l’opinion. Le plus préoccupant n’est pourtant pas la chute du procureur. Les hommes passent, les institutions demeurent. Le plus grave, c’est l’autorité morale de la Cour qui se déglingue et elle pourrait voir chacune de ses décisions exposées au soupçon avant même d’être rendue. En Afrique, où nombre de dirigeants ont été appelés à comparaître devant la CPI, cette chute sera, sans doute, accueillie avec une ironie amère. Certains y verront le retour du boomerang, d’autres la revanche du destin, voire le karma. Pour eux, celui qui convoquait les autres devant les juges, pourrait bien se retrouver lui-même à la barre. Mais attention à ne pas vite céder à la tentation du verdict précipité. Car, la présomption d’innocence ne protège pas seulement les justiciables ordinaires. Elle s’impose également à ceux qui ont eu la charge de poursuivre les autres. C’est précisément dans les affaires les plus sensibles que le droit doit démontrer sa supériorité sur l’émotion.
Il appartient désormais aux juges de conduire ce dossier avec l’indépendance, la sérénité et la rigueur qu’exige la Justice
Karim Khan joue aujourd’hui son honneur. Mais la CPI, elle, joue bien davantage sa crédibilité, son autorité et, peut-être, une part de son avenir. Il appartient désormais aux juges de conduire ce dossier avec l’indépendance, la sérénité et la rigueur qu’exige la Justice. Ni tribunal populaire, ni acquittement de convenance : seulement les faits, les preuves et le droit. Car, il est des procès où le véritable accusé n’est pas un homme, mais l’institution qu’il représente. Et il est des verdicts dont les effets dépassent largement le sort d’un individu. Celui qui sera rendu dans cette affaire, dira sans doute autant sur Karim Khan que sur la capacité de la CPI à demeurer fidèle aux principes qu’elle exige du reste du monde.
“Le Pays”
