CONCERTATIONS AVEC LES ENVOYES SPECIAUX DE LA CEDEAO : Le récit d’une si longue nuit

CONCERTATIONS AVEC LES ENVOYES SPECIAUX DE LA CEDEAO : Le récit d’une  si longue nuit

Aussitôt arrivés à Ouagadougou le 18 septembre dernier en début d’après-midi, le président en exercice de la CEDEAO, Macky Sall et le président béninois, Yayi Boni, tous envoyés spéciaux de la CEDEAO, ont d’abord eu une discussion profonde avec le général Diendéré à l’aéroport international de Ouagadougou. Ensuite, ils ont rencontré tour à tour, dans un esprit de consultation, les différents acteurs de la vie politique, religieuse, la société civile et les membres du Conseil national pour la démocratie (CND). Ces concertations prévues pour une journée ont finalement duré 3 jours avec pour point chaud, la nuit du 18 au 19 septembre.

Le 16 septembre dernier, les Burkinabè apprenaient que le gouvernement de la transition avait été pris en otage par le Régiment de sécurité présidentielle (RSP). Le 17 septembre très tôt dans la matinée, on apprenait ensuite la dissolution du gouvernement par le Conseil national pour la démocratie (CND). Le coup d’Etat était confirmé et le général Gilbert Diendéré, proclamé président du CND. En alerte, Organisations de la société civile, partis politiques, syndicats et communauté internationale condamnèrent fermement ce putsch et appelèrent au retour du processus de la Transition. C’est donc en trombe que le président, Macky Sall, président en exercice de la CEDEAO et le président béninois Yayi Boni ont atterri à Ouagadougou le 18 septembre dernier, pour entamer une discussion des plus périlleuses avec les forces vives de la Nation. Pendant ce temps, des tirs sporadiques de sommation se faisaient entendre partout en ville. On dénombrait des morts et des blessés selon les sources médiatiques. A l’aéroport international de Ouagadougou, les émissaires ont eu, chacun, un tête-à-tête avec le chef des putschistes, le général Gilbert Diendiéré. Plusieurs chefs de corps de l’armée, dont le Chef d’état-major général des armées, Pingrenooma Zagré, y étaient. Après cette rencontre, pas de mot à la presse qui s’était fortement mobilisée à cet effet. De l’aéroport international de Ouagadougou, cap a été mis sur l’hôtel Laïco. Ce fut le début d’une longue nuit de concertations.

Il était 18h30 quand une délégation du collège des sages, composée de Monseigneur Paul Ouédraogo, de l’ancien président, Jean Baptiste Ouédraogo et le Chef d’état-major général des armées, Pingrenooma Zagré, faisait son entrée dans la salle de concertations. Après plus d’une demi-heure d’échanges avec les envoyés spéciaux de la CEDEAO, rien n’a filtré, malgré l’incitation des journalistes. A la suite de cette délégation, ce sont les députés du Conseil national de la Transition (CNT) qui ont été reçus. Il était 20h30, lorsque les Hommes de médias tentaient d’arracher un mot à certains députés. Selon Hervé Ouattara, qui d’ailleurs a été victime d’une agression des éléments du RSP sur la route de Saaba la veille, tous les députés du CNT sont unanimes : il faut obligatoirement un retour à l’ordre. «Nous voulons donc que le RSP parte, que le président de la Transition demeure Michel Kafando jusqu’à la fin des élections, que le Premier ministre Yacouba Isaac Zida soit libéré et rétabli dans ses fonctions, que les institutions de la Transition soient rétablies, que les élections se tiennent, à défaut du 11 octobre, le 8 novembre, et enfin que la sécurité des autorités de la Transition soit assurée », a confié Hervé Ouattara, président du groupe parlementaire des OSC au CNT. Après les députés du CNT, ce fut au tour des diplomates de s’entretenir avec les médiateurs sur la situation nationale. A sa sortie d’audience qui n’aura duré qu’une dizaine de minutes, cette délégation conduite par l’ambassadeur des Etats-Unis d’Amérique, Tulinabo Mushingui et celui de la France, Giles Thibault, ne fera pas de confidences à la presse. Il était 22h30, et on lisait déjà la fatigue sur les visages des journalistes. Certains s’inquiétaient : comment rentrer chez soi ? Puisque les laissez-passer n’étaient pas encore disponibles. « Même si j’ai un laissez-passer, je ne bougerai pas de cet hôtel », fulmina un confrère. D’autres par contre, dégustaient des frites et du vin. Pendant ce temps, les Organisations de la société civile (OSC) menaient un débat avec la délégation de la CEDEAO. A leur sortie, on pouvait imaginer que le débat a été houleux. Puisque les avis de ces OSC divergeaient. Chacune tempêtait de son côté. D’un côté, il y avait le Cadre national de concertation d’OSC, avec à sa tête, Safiatou Lopez. « Nous ne reconnaissons pas en tout cas le pouvoir de Gilbert Diendéré, mais plutôt Chériff Sy, président du CNT, président du Faso par intérim. Nous avons demandé aussi que l’on respecte la date initiale des élections ou tout au plus qu’on la décale d’une semaine ou en novembre », a confié Safiatou Lopez, porte-parole du Cadre national de concertation d’OSC. De l’autre côté, une autre coalition d’OSC est conduite par Pascal Zaïda. « Nous les OSC avons eu deux avis différents, mais nous avons tous condamné le putsch et exigeons un cessez-le-feu. Nous demandons aux populations de ne plus sortir et de se mettre à l’abri. Que chacun prenne ses responsabilités pour que la paix revienne, c’est pourquoi nous demandons le cessez-le-feu, le rétablissement des valeurs démocratiques à travers le retour du processus de la Transition, que l’on revoit le processus électoral en incluant tous les partis politiques », a dit Pascal Tapsoba, président du Mouvement Aube du Faso.

Il est 22h40. Une coalition de partis politiques vient de finir sa rencontre avec les envoyés spéciaux de la CEDEAO. Cette coalition, qui n’est ni ex-majorité, ni ex-CFOP, était composée de Victorien Tougma du MAP, Amadou Tall, président du Mouvement pour la démocratie en Afrique (MDA), Yacouba Ouédraogo et Diomdioda Dicko, tous de l’UBN. Hélas ! Tout ce qu’on peut retenir comme avis de cette coalition, c’est qu’elle s’est voulue circonspecte. Si pour le président du MDA, Amadou Tall, il faut des élections inclusives pour donner la chance à tous les candidats, Victorien Tougma du MAP, lui, a estimé qu’il n’y aura pas une issue heureuse si les médiateurs de la CEDEAO reçoivent séparément les acteurs. « Ils doivent nous recevoir ensemble pour qu’on se parle franchement. Cela permettra d’arrondir les angles, de trouver des solutions. Car, l’urgent, c’est de faire en sorte que le processus démocratique reprenne et que les élections soient justes, équitables et transparentes », a-t-il soutenu.

Il est 00 h22. « Cette fois-ci, c’est clair ! C’est bien l’ex-majorité », entonna un confrère. Faisaient partie de cette délégation, Léonce Koné, Achille Tapsoba, Hermann Yaméogo et Réné Emile Kaboré. S’exprimant au nom de ce groupe de partis politiques, le président de l’UNDD, Hermann Yaméogo, a préconisé que le pouvoir soit dans les mains du président du CND, le Général Gilbert Diendéré, pour que, a-t-il poursuivi, celui-ci, organise les élections. Toute chose qui pourra permettre, à son avis, à ce que ces élections soient non seulement inclusives, mais libres, transparentes et équitables. Pour eux, le coup d’Etat ne les a pas étonnés. Car, ont-ils justifié, on a mené des organes de la Transition dans le mépris des textes mettant l’inclusion au premier chapitre. Pour sortir donc de la crise, voici ce que l’ex-majorité propose comme solutions. «Nous avons proposé d’assainir le climat politique d’abord, car on ne va pas à des élections quand il y a la haine. Nous avons constaté un échec des hommes dans cette Transition. Du président aux chefs des institutions en passant par le Premier ministre et les ministres. On ne peut pas recommencer avec eux. Il faut donc une nouvelle transition qui nous conduira à des élections inclusives. Nous avons expliqué qu’il y avait une espérance d’aller à ces élections avec les militaires en place qui vont préparer ces élections à travers une transition constitutionnelle, qui prendra le temps raisonnable pour réussir la réconciliation et restaurer le crédit de l’Etat. Il faut mettre en place un comité consultatif, pas une Assemblée nationale, un gouvernement qui reflète l’inclusion afin de préparer la refonte des institutions. Au niveau des médias, des OSC, il y a des problèmes et il faut définir clairement le rôle de chacun à travers une nouvelle Constitution. Nous pensons que le Général Gilbert Diendéré peut conduire cette Transition. Nous autres, ne sommes pas opposés à tendre la main à d’autres partis. Car, c’est ensemble que l’on peut construire la réconciliation. Nous n’allons pas comme certains cultiver l’exclusion, nous tendons la main pour aller à des élections inclusives » », a indiqué le président de l’UNDD, Hermann Yaméogo. A en croire ce dernier, la question du statut n’a pas été occultée au cours des échanges. « Nous avons tenu compte de la nécessité de réfléchir sur la réforme de l’armée, mais après les élections. Si le terrorisme frappe aujourd’hui à nos portes, c’est parce que l’Etat s’est affaibli. Nous pouvons donc aujourd’hui employer le RSP, le redéployer afin qu’il puisse bien jouer son rôle. Il y a eu l’insurrection mais c’était un coup d’Etat que personne n’a condamné. Nous demandons à la CEDEAO de voir la situation difficile que nous vivons et de les aider à aller au bout dans un cadre apaisé », a renchéri M. Yaméogo.  Il est 00h45, et on note l’arrivée du Président du CND, le Général Gilbert Diendéré et ses alliés. Après plus d’une heure d’échanges avec les envoyés spéciaux de la CEDAO, celui qu’on surnomme « Golf » a confié qu’il ne pouvait pas dire grande chose dans la mesure où les concertations allaient se poursuivre le lendemain (NDLR : 19 septembre). Les concertations sont ainsi suspendues et reportées pour le lendemain à 9h30. Elles ont été poursuivies avec les partis politiques de l’ex-CFOP. A 8h30, ceux-ci avaient répondu à l’appel. On notait, par ordre d’arrivée, le président de Le Faso autrement, Ablassé Ouédraogo, le président du MPP, Roch Marc Christian Kaboré, le président de l’UPC, Zéphirin Diabré suivi du président de l’UNIR/PS, Bénéwendé Stanislass Sankara et la présidente du PDC, Saran Séré/Sérémé. C’est après deux heures d’attente que les envoyés spéciaux ont pris place dans la salle de concertations. L’ex-CFOP qui est ressorti de la salle d’audience autour de 13h, à travers la voix de Roch Marc Christian Kaboré, président du mois du Cadre de concertation des partis politiques (CCPP) a réaffirmé sa position. Celle d’un retour à la transition et l’organisation des élections le 11 octobre. « Nous avons dit que nous n’avons aucune reconnaissance vis-à-vis de Diendéré et du CND parce que c’est un pouvoir illégitime de notre point de vue. Nous l’avons dit et nous l’avons réaffirmé. Nous avons réaffirmé notre position de tolérance zéro par rapport au coup d’Etat qui s’est perpétré dans notre pays. C’est pour cela que nous demandons que soient rétablis de façon urgente tous les organes de la Transition jusqu’à l’organisation d’élections transparentes et démocratiques qui vont sceller le retour de notre pays à une vie constitutionnelle normale. Nous avons également demandé la libération immédiate et sans condition de tous ceux qui sont encore retenus, à savoir, le Premier ministre, les ministres et le président Michel Kafando (NDLR : Michel Kafando était toujours sous résidence surveillée et les ministres libérés). Nous avons également exigé que des dispositions soient prises pour la sécurisation des citoyens et des biens au Burkina », a-t-il martelé. L’ex-CFOP a aussi rendu hommage à tous ceux qui sont tombés sous les balles du RSP. « Nous nous inclinons devant les corps de ceux qui sont morts au cours des manifestations. En ce début de matinée, les envoyés spéciaux ont décidé d’aller rendre visite à Michel Kafando, dans sa résidence surveillée non loin de la présidence du Faso ». Tour à tour, les journalistes preneurs d’images sont rentrés et ont pu voir le président Kafando avant de ressortir. De retour à l’hôtel, c’est Gilbert Diendéré, qui a été reçu en premier par les envoyés spéciaux. Il était 16h. On notait également l’arrivée de l’ensemble des parties prenantes dans l’hôtel. Tous attendaient dans le hall de l’hôtel pendant que Macky sall et Yayi Boni s’entretenaient avec le président du CND. C’est autour de 18h 30 que ce dernier ressortira, accompagné du président béninois. Prenant la parole, celui-ci a indiqué que l’espoir d’une sortie rapide de crise était permis. « Je puis vous dire que le général est dans de bonnes dispositions d’esprit », a-t-il lancé avant d’annoncer que le 20 septembre, tous les acteurs allaient se réunir pour annoncer la « bonne nouvelle ». « S’agit-il d’un retour à la Transition et si oui avec qui ? », ont insisté les journalistes. « Bien sûr, c’est un retour à la Transition avec Michel Kafando car c’est un grand homme », a-t-il conclu avant de s’envoler pour son pays.

Mamouda TANKOANO

 

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