CRISE SOCIOPOLITIQUE EN ALGERIE : Quelle alternative ?

CRISE SOCIOPOLITIQUE EN ALGERIE  : Quelle alternative ?

Pour la quatrième semaine consécutive, des centaines de milliers d’Algériens, pour la plupart drapés dans les couleurs nationales, ont arpenté les rues des principales villes du pays, vendredi dernier, pour exiger rien moins que le départ du président Abdelaziz Bouteflika et dénoncer le report sine die du scrutin présidentiel initialement prévu pour le 18 avril prochain. Le dépit exprimé par l’imposante foule est à la hauteur de la déception qui a envahi les rangs des frondeurs, depuis que ces derniers se sont rendu compte qu’au lieu «d’élections sans Bouteflika», ils vont se retrouver «avec Bouteflika sans élection», du moins jusqu’à la fin de la conférence nationale annoncée par le pouvoir « afin de reformer le pays et élaborer une nouvelle Constitution ». De quoi raviver l’ardeur contestataire des Algériens qu’on croyait pourtant ankylosés et transis de peur, depuis le traumatisme de la décennie de plomb qui avait fait des dizaines de milliers de morts entre 1991 et 2000. Si l’inamovible élite politique, depuis l’indépendance du pays et notamment les cadres du Front de libération nationale (FLN) au pouvoir, surfait sur les risques de violences et de tueries de masse pour étouffer les manifestations de rue, on peut dire que cette fois-ci, c’est raté, d’autant que le fer de lance des marches de protestation en cours, est la jeunesse dont beaucoup n’ont pas vécu, encore moins participé aux pogroms des années 90. Mais une chose est d’exorciser la peur et de culbuter l’idée selon laquelle les Algériens sont devenus apathiques depuis la décennie de terreur, une autre, plus importante, est de proposer une alternative au régime finissant de Boutef. Sur ce point malheureusement, les «insurgés» semblent ne s’y être pas vraiment préparés, car le mouvement « Mouwatan » (citoyenneté) qui a donné le top de départ des manifestations le 22 février dernier, n’aspire pas à gérer le pouvoir d’Etat, tout comme il ne voudrait pas être récupéré par des membres de l’opposition qui n’avaient véritablement pas voix au chapitre et qui attendaient, avec résignation et fatalisme, que Abdelaziz Bouteflika annonçât sa candidature.

Peu importe si le successeur de Boutef sera en treillis ou en jaquette

Alors, vers qui donc les regards devraient-ils se tourner maintenant qu’il est acquis que Boutef est hors-jeu ? Difficile de le dire, mais c’est a priori vers l’armée que les yeux des Algériens pourraient converger, même si la Grande muette avait juré, au début des années 2000, de ne plus s’immiscer dans le jeu politique. Il lui sera, en effet, difficile de se prévaloir de cette neutralité politique au demeurant consacrée par la Constitution, à partir du moment où cette même Constitution est aujourd’hui gelée de facto, avec le glissement à la Kabila proposé par l’entourage du président Bouteflika. Certes, il sera difficile pour la hiérarchie militaire algérienne constituée pour la plupart de baroudeurs de la guerre de l’indépendance, de débarquer l’actuel président en raison des liens d’intérêts quasi indémaillables qui les unissent, mais n’oublions pas les courants contraires qui traversent aujourd’hui cette même armée, avec la nouvelle génération de militaires certainement plus enclins au changement de méthodes et de système de gestion du pouvoir d’Etat. Il ne serait donc pas étonnant que cette institution qui a toujours été au cœur du pouvoir, serve de dernier recours, ou à tout le moins, d’arbitre dans ce bras de fer entre les manifestants et les apparatchiks du parti ultra-dominant du FLN. C’est, pour le moment et selon de nombreux observateurs, l’alternative la plus plausible, surtout pour éviter à l’Algérie des scènes de violences dont elle a été étonnamment épargnée jusqu’ici. Il n’est pas, en effet, exclu que dans les prochains jours, la Grande muette sorte de sa réserve pour s’impliquer dans la résolution de cette crise, soit en jouant les premiers rôles, soit en tirant les ficelles dans l’ombre, soit en se tenant à équidistance des différents camps en ayant l’œil grandement ouvert sur l’évolution de la situation, pour intervenir en cas de besoin afin d’éviter au pays le retour des années de braise. En attendant, on est encore parti pour des semaines de crispations sociopolitiques, puisqu’en dépit des défections en son sein et de la mobilisation populaire de plus en plus forte, le pouvoir algérien garde encore les manettes et surtout ses capacités de réprimer les manifestants, comme il en a montré les preuves, ces derniers jours, avec le déploiement des forces de défense et de sécurité autour de certaines villes du pays. Du côté de l’opposition politico-citoyenne, on affûte et on affine également les armes de la contestation, et il ne serait pas exclu que dans les semaines à venir, les syndicats soient mis à contribution pour paralyser l’économie du pays déjà mal en point, dans le but de rendre le régime davantage impopulaire et précipiter sa chute. Peu importe si le successeur de Boutef sera en treillis ou en jaquette, ou encore issu du parti historique du FLN ou du mouvement citoyen. L’essentiel est qu’il fasse l’objet de consensus et que ce pays, si cher au Maghreb et au Sahel, reste stable et fasse la preuve que dans cette sous-région magrébine qui a connu ces dernières années, des convulsions sociopolitiques inédites, une alternance au sommet de l’Etat sans violence et sans chaos, est bel et bien possible et réalisable.

Hamadou GADIAGA

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