PROCES DU PUTSCH MANQUE : « On était dans la gueule du loup », dixit Jean Baptiste Ouédraogo

PROCES DU PUTSCH MANQUE :  « On était dans la gueule du loup », dixit Jean Baptiste Ouédraogo

Le procès du putsch manqué de septembre 2016 se poursuit tant bien que mal au tribunal militaire délocalisé à Ouaga 2 000. Après le passage des éléments de la CRAD et de Monseigneur Paul Ouédraogo, c’était au tour de l’ancien président Jean Baptiste Ouédraogo de témoigner. Il a fait sa déposition le 11 mars 2019.

L’ancien président Jean Baptiste Ouédraogo, celui qui pense « être un témoin privilégié à plus d’un titre », a été l’une des personnes ressources associées à la CRAD pour un dénouement de ce qu’on pensait être une « énième crise du RSP », « une prise d’otages qui s’est avérée être un putsch manqué ». A la barre le 11 mars 2019, il affirme que s’il avait su dès le début que c’était un coup d’Etat, il aurait ramassé ses cliques et ses claques et il serait rentré chez lui. Mais c’est à 3h30, le 17 matin, qu’il s’est rendu compte de cela, en voyant le projet de proclamation du CND. Ce, après avoir entamé des négociations avec les éléments du RSP. Négociations auxquelles il a participé à la demande du Chef d’Etat-major général des Armées, Pingrenooma Zagré. « J’ai essayé de me dérober mais par patriotisme, j’ai dit oui », confie le témoin. C’est ainsi qu’avec Monseigneur Paul Ouédraogo et des membres de la CRAD, ils se sont retrouvés à minuit passé, au camp Naaba Koom II pour tenir une réunion avec les éléments du RSP. « Les sous-officiers et les hommes du rang ont été bavards, très prolixes. Leurs revendications étaient d’ordre corporatiste. Ils nous ont menacé lorsque nous insistions et persistions pour leur faire entendre raison », explique Jean Baptiste Ouédraogo. Comme pour montrer à quel point la situation était délicate dans la nuit du 16 au 17 septembre au camp Naaba Koom II, Jean Baptiste Ouédraogo se lâche : « Nous étions à la merci du RSP. Nous étions dans la gueule du loup. Il a fallu du courage pour aller les affronter sur leur base. Le rapport de force était de leur côté ». Après ces tractations, la délégation est revenue au Ministère de la défense et des anciens combattants (MDNAC) pour une réunion avec le général Gilbert Diendéré. Mais quelle ne fut pas la déception du « témoin privilégié » quand, à 3h30mn du matin, il se rend compte qu’il s’agit d’un coup d’Etat quand il prend connaissance d’un projet de déclaration. « Quand j’ai pris la déclaration, je l’ai lue et j’ai dit que ça ressemble à un coup d’Etat. Je sais ce que sait qu’un coup d’Etat. J’en ai souffert. Et ce n’est pas moi qui vais soutenir un coup d’Etat. J’ai alors demandé qu’on nous raccompagne, Monseigneur Paul Ouédraogo et moi, à nos domiciles ». Le parquet veut en savoir plus sur la nuit du 16 au 17 septembre. Il veut savoir si le colonel-major Boureima Kiéré a parlé pendant la réunion. Jean Baptiste Ouédraogo note que « le colonel major Kiéré était le bras droit du général. C’est lui qui faisait les courses. Sinon, il est resté muet comme une carpe ». Mais l’intéressé, appelé à la barre par le président du tribunal, trouve qu’il « était simplement le subordonné du général Diendéré qui lui donnait des instructions qu’il ne pouvait refuser d’exécuter ». Sinon, fait-il remarquer, il est allé à la réunion en tant que membre de la CRAD. Et c’est même lui qu’on a envoyé vers le général, pour lui dire de remettre le pouvoir.

« Seul celui qui se sent responsable de ces actes peut en assumer la responsabilité et libérer un bon nombre de consciences »

Le parquet continue son investigation. Il informe le témoin que le général Diéndéré, au cours de son interrogatoire à la barre, a déclaré que l’ancien président Jean Baptiste Ouédraogo a eu à amender le projet de proclamation du CND en mentionnant le couvre-feu et la gestion des affaires courantes par les secrétaires généraux. Toute chose qui a surpris le « témoin privilégié ». A l’entendre, « ce sont des détails ». Et la déclaration de coup d’Etat ne s’occupe pas de cela. Il reconnait avoir pris connaissance de la déclaration et avoir dit de changer la date parce qu’à 3h du matin, on n’était plus au 16 septembre mais au 17. « Si c’est cela l’amendement, je l’ai fait ». Cependant, insiste-il, « je n’ai jamais parlé de couvre-feu encore moins de secrétaires généraux des ministères. Cela devait être dans l’esprit du général où s’entrechoquait beaucoup d’autres choses ». Et quand le parquet dit que le général a laissé entendre que la hiérarchie pouvait l’arrêter s’il n’était pas d’accord avec le coup d’Etat, Jean Baptiste Ouédraogo s’exclame : « ça, c’est du cinéma. C’est nous qui aurions pu être massacrés et d’aucuns auraient dit qu’on l’aura cherché ». Suite à ces propos, l’ancien chef d’Etat avance qu’il y a une sorte d’omerta au RSP. Et n’eût été cette omerta, ceux qui ont procédé à l’arrestation des autorités de la Transition pourraient donner le nom du donneur d’ordre d’autant plus que l’annonce officieuse de l’arrestation des autorités de la Transition a été faite au CEMGA et au secrétaire général du MDENAC. Un autre fait que l’ancien président a noté, c’est l’absence totale du chef de corps du RSP qui devait être l’élément clé dans le processus, mais il se trouve que l’annonce officielle a été faite par le général Diendéré. En tout état de cause, Jean Baptiste Ouédraogo affirme que « seul celui qui se sent responsable de ces actes peut en assumer la responsabilité et libérer un bon nombre de consciences. Tenez-en compte. Il y en a qui ont été contraints de faire ce qu’ils ont fait ». Et quand le parquet annonce que c’est  Jean Baptiste Ouédraogo et Monseigneur Paul Ouédraogo qui ont dit au général de prendre ses responsabilités face à la vacance du pouvoir, le témoin révèle qu’il « n’a jamais été question de dire au général de prendre ses responsabilités ». Sur un ton de regret, Jean Baptiste Ouédraogo soutient que si le RSP s’était soumis au commandement, il n’y aurait pas eu de tentative de bombardement du camp Naaba Koom II.  Par ailleurs, en début d’audience, Jean Baptiste Ouédraogo a fait une déclaration liminaire qu’il a intitulée « cri du cœur ». Dans ladite déclaration, il est question de cohésion nationale pour le développement du pays et la lutte contre le terrorisme. Le pardon et la réconciliation nationale aussi en font partie. Mais Me Prosper Farama « émet un bémol par rapport à la vision de Jean Baptiste Ouédraogo ». En effet, pour lui, il n’y a pas d’absolution possible sans reconnaissance de la faute. Sinon, il serait vain de parler de pardon et de réconciliation nationale. « Depuis un an, personne n’a eu le courage de reconnaître qu’il a donné l’ordre de faire un coup d’Etat. Nous avons un coup d’Etat orphelin de père et de mère », déclare-t-il. Il ajoute que  toutes les nations qui se bâtissent, se fondent sur la justice et la réconciliation nationale. Pour Me Farama, il est clair que ceux qui sont en faute, doivent être sanctionnés.
L’audience se poursuit ce mardi, avec la déposition de Jean Baptiste Ouédraogo.

Françoise DEMBELE

 

Le dialogue entre Jean Baptiste Ouédraogo et Me Prosper Farama

A l’entame de sa déposition, dans la matinée, Jean Baptiste Ouédraogo a tenu à faire une déclaration liminaire qu’il a intitulée « cri du cœur ». Dans l’après-midi, Me Prosper Farama, à travers un questionnaire, a demandé à l’ancien président de préciser « son cri du cœur ».

Me Prosper Farama : La déclaration liminaire a un contenu politique. Est-ce que vous ne craignez pas d’être utilisé ?

Jean Baptiste Ouédraogo : J’ai fait cette déclaration liminaire pour montrer l’importance historique de ce procès. Cela m’appelle à développer un certain nombre de problèmes partant du terrorisme pour revenir au procès. J’ai voulu appelé notre patrie à se concentrer sur l’essentiel, le développement du pays qui se fait par le concours des uns et des autres. Et pour que chacun contribue, il faut qu’il y ait la paix, la sérénité. Je lance un appel à chacun pour que nous puissions taire nos différences et aller vers la cohésion nationale. C’est mon cri du cœur. Je ne m’affilie pas à une quelconque chapelle politique. Je veux être ce que je suis. Et je veux me hisser au-dessus de toutes ces querelles qui donnent l’impression que nous continuons à parler plus des détails au lieu de parler de l’essentiel, la sauvegarde du territoire, la lutte contre le terrorisme.

Me Prosper Farama : « Nous ne pouvons pas tout changer, notre Nation a besoin de tous ceux qui se sont détournés du droit chemin ». Est-ce que cela s’applique à ceux qui sont ici ou à tous ceux qui se sont détournés du droit chemin ?

Jean Baptiste Ouédraogo : Je ne dis pas d’absoudre tous ceux qui se sont détournés du droit chemin mais j’ai dit « avec des actions spécifiques pour ceux et celles qui se sont détournés du droit chemin ».

Me Prosper Farama : Par rapport à «  la clémence exceptionnelle » que vous demandez, de quoi s’agit-il ?

Jean Baptiste Ouédraogo : Ce n’est pas un déni de justice. J’ai aussi parlé de ceux qui ont été contraints à poser certains actes. Tenez compte du fait que des acteurs ont été plus ou moins zélés, plus ou moins acquis. Il y en a qui savaient ce qu’ils faisaient et d’autres non.

Me Prosper Farama : Peut-on absoudre quand on ne reconnaît pas la faute ?

Jean Baptiste Ouédraogo : L’absolution ne survient qu’après avoir déclaré ses fautes. Dans cette histoire, il faut tenir compte de l’omerta qui existe dans le RSP. S’il n’y avait pas cette omerta, le nom du donneur d’ordre serait dit. Mais il faut avoir le courage d’aller contre cette omerta. Par extraordinaire celui qui sait qu’il est responsable, que la personne se déclare parce que le devoir militaire l’exige. Cela soulagerait beaucoup de personnes. J’en appelle à l’honneur et au devoir du chef, de celui qui a donné l’ordre.

Propos recueillis par FD

 

* Le cabinet fantôme de la Transition

L’ancien Chef d’Etat, Jean Baptiste Ouédraogo, s’est vu obligé de dire certaines choses qui se sont passées sous la Transition. Confidence : « Sous la Transition il y avait des éléments modérateurs et des éléments perturbateurs. L’un des éléments perturbateurs est le cabinet militaire de la Transition. Un cabinet fantôme qui existait à l’insu et au mépris du Commandement militaire. Il dépendait du Premier ministère. C’est ce cabinet qui pilotait tout et c’est pour cela, il y a eu téléportage entre le RSP et le Premier ministre Zida. Ce sont ces choses qui sont à l’origine de toutes ces crises qui nous ont conduits là où nous sommes aujourd’hui ».

* Quid de l’accord complémentaire de la Charte de la Transition ?

Selon, Jean Baptiste Ouédraogo, c’est un accord secret, signé le 16 novembre 2014 par les partis affiliés au CFOP, dont le préambule sous-tend la présence des militaires dans le gouvernement. La charte n’a jamais prévu de présence de militaires au gouvernement. L’accord n’a jamais été annexé à la Charte. Pendant la Transition, des dessous, il y en avait, des agendas cachés, il y en avait, des ambitions politiques il y en avait à profusion. Mais rien de tout cela ne peut justifier un coup d’Etat.

Rassemblés par FD

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