FIN DES INITIATIVES INDIVIDUELLES DE SOLIDARITE SUR LE NET AU BURKINA FASO : Protéger les dons sans décourager les élans du cœur
Je vais vous rassurer tout de suite. Ce n’est pas ma folie qui vacille, mais bien ma compassion, depuis que le gouvernement a réussi, la semaine dernière, à m’ancrer dans le cerveau déjà bien embrumé, cette idée ahurissante qu’au Burkina Faso, il existe désormais un véritable mode d’emploi pour avoir le droit d’être généreux envers les personnes les plus vulnérables. Hier encore, il suffisait qu’un malade apparaisse sur mon téléphone ou mon ordinateur, le bras perfusé, le visage ravagé par la douleur, avec une ordonnance en guise de carte de visite, pour que je sorte quelques billets de banque de mon portefeuille électronique. Je n’exigeais pas de certificat de moralité aux présumés philanthropes qui lançaient des appels à la commisération sur les réseaux sociaux, et je donnais simplement pour alléger un tant soit peu la peine de la personne dont on expose la souffrance. Aujourd’hui, j’apprends avec un brin de stupéfaction que la solidarité va entrer désormais dans les bureaux de l’Administration à travers une plateforme numérique créée par le gouvernement. C’est le ministère de la Famille et de la solidarité qui l’a annoncé, le 7 juillet dernier, en précisant que tout appel public aux dons en faveur des personnes démunies, devra dorénavant faire l’objet d’une autorisation préalable et s’inscrire dans un dispositif strictement encadré et articulé autour de cette plateforme dénommée Dèmè Sira.
Là où l’argent coule à flots, les pêcheurs en eaux troubles ne tardent jamais à sortir leurs filets
Je dois avouer que je comprends très bien l’esprit du communiqué ministériel du 7 juillet, qui sonne comme un prélude à un grand coup de balai contre les escrocs en soutane qui exploitent la misère de certains de nos compatriotes. Même les fous enfermés dans un asile le savent : là où l’argent coule à flots, les pêcheurs en eaux troubles ne tardent jamais à sortir leurs filets. Alors oui, il fallait bien mettre un peu d’ordre dans cette foire aux émotions. Mais le fou que je suis se pose quand même quelques petites questions. Quand un patient attend une opération urgente, est-ce que la maladie acceptera de patienter le temps que l’autorisation administrative arrive ? Quand un malade lutte pour sa survie, la bureaucratie saura-t-elle courir plus vite que la mort ? Et surtout, la plateforme numérique sera-t-elle ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre, y compris lorsque la détresse, qui n’a jamais appris à connaître les horaires de bureau à ce que je sache, frappera à minuit ou un dimanche ? Je connais bien l’Administration publique burkinabè. Elle adore les procédures ; les procédures adorent les signatures et les signatures adorent attendre. Pendant ce temps-là, la maladie ne remplit aucun formulaire, ne demande aucune autorisation et avance souvent à grands pas. Attention, je ne défends pas les escrocs. Ceux-là méritent que la Justice leur retire le masque avec lequel ils se couvrent du visage des malades, et ne doivent bénéficier d’aucune circonstance atténuante. Mais je crains qu’en voulant fermer la porte aux escrocs, le gouvernement ne la claque aussi au nez, des malades, en oubliant que pour une personne démunie et abandonnée à son sort, l’urgence n’est pas de préserver son image, mais de sauver sa vie. Espérons que le véritable défi que le gouvernement entend relever, ne sera pas de placer la solidarité sous surveillance permanente, mais de faire en sorte que désormais, les escrocs craignent d’arnaquer les généreux donateurs et que les honnêtes citoyens n’aient jamais peur de venir en aide aux plus déshérités.
« Le Fou »
