SUSPENSION DES CONCOURS DE BEAUTE AU BURKINA : La nécessité d’encadrer sans étouffer
Je suis fou. C’est un secret de Polichinelle. Les gens du quartier, les clients du maquis, les chauffeurs de taxis et même quelques intellectuels me l’ont confirmé. Alors, puisque je suis fou, permettez-moi de parler d’une affaire qui rend tout le monde subitement très raisonnable : la suspension, depuis le 8 juin dernier, des concours de beauté au Burkina Faso, dans l’attente de nouveaux textes réglementaires. Lorsque la nouvelle est tombée, j’ai vu des visages plus longs qu’un jour sans « tchapalo » en pays bwaba. Certains criaient à l’atteinte aux libertés. D’autres célébraient déjà une victoire de la morale. Moi, depuis mon baobab, je me suis contenté d’observer le spectacle. Et je me suis demandé comment nous en étions arrivés à croire que la valeur d’une femme se mesurait à la longueur de ses jambes, à la finesse de sa taille ou à la manière dont elle défile sous les projecteurs. Il faut avoir le courage de le reconnaître : depuis plusieurs années, certains concours de beauté avaient cessé d’être des vitrines de l’élégance pour devenir des marchés de l’apparence. A force de célébrer les formes, on a fini par oublier le fond ; à force d’exposer les corps, on a fini par cacher les valeurs. La recherche du sensationnel, la marchandisation de l’image de la femme et des défilés toujours plus suggestifs ont parfois pris le pas sur l’intelligence, le talent, la culture et l’engagement social des candidates.
Le but n’est pas de couler le bateau, mais d’éviter le naufrage
Pour autant, je n’ai jamais demandé qu’on déclare la guerre aux concours de beauté. Ce serait aussi absurde que de brûler tout un champ parce que quelques mauvaises herbes y poussent. Beaucoup de ces événements ont permis à de jeunes femmes, de gagner en confiance, de défendre des causes sociales, de valoriser notre patrimoine culturel et d’accéder à des opportunités professionnelles ou éducatives. Le problème n’est donc pas le principe même des concours, mais certaines dérives qui se sont progressivement installées. C’est pourquoi je comprends la décision du gouvernement. Si les nouveaux textes annoncés permettent de recentrer ces compétitions sur la culture, l’intelligence, le leadership, l’engagement citoyen et la valorisation des richesses nationales, alors cette suspension apparaîtra rétrospectivement comme une sage décision. A mes yeux, elle ressemble à la mise en cale sèche d’un navire qui prenait dangereusement l’eau. Avant de reprendre la mer, il faut inspecter la coque, réparer les fissures et redéfinir le cap. Le but n’est pas de couler le bateau, mais d’éviter le naufrage. Mais attention ! Je refuse de prétendre que tous les concours de beauté sont des foires à la superficialité. Ce ne serait pas juste. Le problème n’est pas la beauté. Dieu lui-même a mis de la beauté dans les fleurs, dans les étoiles et dans les visages humains. Le problème commence lorsque la beauté veut devenir reine et chasse la dignité de son palais. Je suis fou, c’est vrai, mais je comprends aussi qu’à une époque où les repères vacillent sous le poids des modes importées, une société a le droit de fixer les limites qu’elle juge conformes à ses valeurs. Exiger une pause pour repenser les règles du jeu n’est pas mettre fin au voyage ; c’est immobiliser la charrette quelques instants pour resserrer les roues avant qu’elle ne verse dans le ravin. Dans le même temps, je me permets d’adresser une requête au gouvernement. Les textes annoncés ne devraient pas être si restrictifs qu’ils donneraient l’impression d’une croisade contre tous les promoteurs d’événements culturels qui souhaitent placer la femme au cœur de leurs activités.
« Le Fou»
